Une orange

Une orange
Please_leave9
(c) Tomoko Takahashi Harvey 2006
Nora Ikstena

Froide soirée d'hiver. Dans leur petit deux pièces d'un bloc de la périphérie, ils ont branché les réchauds électriques. Le chauffage central ne suffisait plus. Quand les enfants se lèvent pour aller à l'école, c'est à qui sera le premier dans la salle de bains, à cause des conduits de chauffage, c'est là qu'il fait le plus chaud. En faisant couler de l'eau dans la baignoire, la vapeur monte et c'est presque comme une étuve. Ils en étoufferaient presque. Déjà que la gazinière est allumée dans la cuisine du matin jusqu'au soir. Ils se sont mis aux réchauds électriques. Ça revient plus cher, mais au moins ça chauffe un peu l'appartement.
Les enfants dorment, le chien ronfle sur le petit tapis de l'étroit couloir, le père n'est pas encore rentré. Appuyée au garde-manger dans la pénombre de la cuisine, Ada regarde le ciel hivernal à travers les cristaux de givre. Tantôt le réfrigérateur gronde, tantôt un silence profond. Il y a bien longtemps qu'elle n'avait pas vu de cristaux de givre. Probablement depuis l'enfance, à l'époque où toute la famille, le père, la mère et les trois enfants, se partageaient une pièce unique dans une baraque pour ouvriers. En soufflant, ou du bout du doigt on pouvait faire des petits trous dans le givre. Le froid frappait de tous côtés contre la maison de bois. Le poêle chauffait et au fond de leur tanière sa soeur et elle harcelaient le petit frère. Il lui fallait de l'endurance car maman lui mettait toujours les vêtements de ses soeurs. Dans son petit manteau de fille boutonné sur deux rangées, il s'asseyait sur les marches et mangeait son goûter à la cuiller dans une écuelle en métal. Maman voulait tellement fortifier son gars, qu'avant de le mettre au lit elle le bourrait de fromage blanc, au point que le lendemain matin, il se réveillait avec une tête de hamster, les joues encore pleines.
Ada ouvre la fenêtre et allume une cigarette. Les étoiles sont anormalement brillantes. Même dans la chaleur de la cuisine et en regardant à travers le givre, on sent qu'il fait vraiment très froid. En hiver plus que jamais, elle voudrait être à la campagne chez maman. Elle déteste les trolleybus avec lesquels il faut faire l'aller et retour au travail. Les gens en vêtements d'hiver sont deux fois plus gros, recroquevillés, maussades, surtout le matin. L'air est surchauffé et puant. Si elle se blottit sur une banquette près de la fenêtre, elle a froid. Le pire c'est de prendre le trolley avec les enfants, il faut tout le temps avoir l'oeil, si quelqu'un n'est pas en train de les écraser, de les aplatir. Dans les bureaux, au travail, le même froid. Elles ont commencé à se chauffer au balzams. Elle aime ça, son café au balzams. Partout les tuyaux des installations vétustes du chauffage central cèdent. Dans les rues, on peut à tout instant se rompre le cou, il y a à peine d'étroits passages tracés aux pieds par les passants, entre la partie carrossable et d'immenses tas de neige amassée. Ada comprend que c'est le prix à payer d'un quotidien un peu terne pour la liberté obtenue, d'une manière paisible tout compte fait. Bien sûr il y a eu des sacrifiés, mais une amélioration qu'on n'oubliera pas, on ne peut pas dire le contraire.
En apparence, sa vie a l'air simple. Se lever, préparer le petit déjeuner, accompagner son mari au travail, les enfants à l'école, aller au travail, prendre un déjeuner à pas cher dans un self, une cigarette, un café au balzams, rentrer à la maison, faire la chasse aux provisions, prendre les enfants à la garderie, attendre son mari, préparer le souper, regarder la télé, des rapports sexuels en silence pour ne pas réveiller les enfants. Le samedi, le dimanche à la campagne chez une grand-mère ou chez l'autre. Retour avec du lard, des bocaux, des pirags pour tenir la semaine. Le manque d'argent permanent. Ces derniers temps, l'impression que son mari a d'autres centres d'intérêt. Souvent le bonheur d'être avec les enfants. De bons moments avec son frère, sa soeur et leurs enfants. Des soirées entre amis. Les journées en famille pour la fête du cimetière. Parfois une douleur au côté gauche. Cela paraît peut-être simple. Mais elle l'aime bien sa vie. Cette simplicité la réjouit. Les activités quotidiennes, l'attente des fêtes. Elle sait distraire les gens. Elle est habituée à ne rien compliquer, elle accepte sa vie comme ça, telle quelle est.
Pourtant tard le soir, en fumant et en regardant le ciel étoilé à travers les cristaux de givre, elle laisse libre cours à ses pensées. Elle se rappelle, bien que toujours nourris et blanchis, ils ont vécu leur enfance et leurs années d'école dans une grande simplicité qui frôlait la pauvreté. Mais tous les gens de l'usine formaient comme une grande famille. Des gens sincères, prêts à rendre service et sans arrière-pensées. Simples comme leur quotidien. Le samedi et le dimanche, des parents venaient des quatre coins du pays s'entasser dans cette même pièce. On mangeait, on buvait, on chantait. Tout le monde se sentait bien, parce qu' on était toujours vivants après la guerre et les déportations. Un jour papa avait amené à la maison des invités assez chics qui vivaient en ville. Ils avaient donné à maman du café en grain et avaient dit qu'ils en boiraient bien un peu. Maman n'avait jamais vu des grains pareils. Elle avait fait bouillir de l'eau dans une grande casserole sur le fourneau à bois, puis y avait jeté une poignée de grains, et après y avoir goûté n'avait pas compris comment il pouvait venir à l'esprit des gens de boire une chose pareille. Elle avait conclu qu'ils n'avaient tous leurs esprits.
Le soir, après le travail à l'usine, papa faisait des poèmes. Quand il buvait et jouait aux cartes avec les voisins, ma mère se mettait sur le seuil et lui disait d'arrêter un peu de vivre dans un monde de contes de fées. Ses poèmes étaient sincères, bien tournés, mais les meilleures étaient ses dédicaces. Un jour un artiste célèbre était venu à l'usine. Il cherchait à peindre des ouvriers. Dans la cour de l'usine il avait vu Ada qui était alors adolescente. Il avait demandé la permission à sa mère et à son père de la peindre. Ils n'y avaient pas vu d'objection. Le peintre était resté un mois entier. Maman lui préparait des plats simples qu'il aimait beaucoup. A l'exposition en ville les portraits d'Ada avaient eu beaucoup de succès. Un samedi il était venu en Volga noire avec sa femme. Ils avaient apporté des cadeaux dont on n'avait pas idée au village. Des boissons, de la nouriture, des vêtements pour les enfants. Maman était très troublée et avait dit qu'on avait tout ce qu'il faut. Puis les enfants avaient dû sortir, parce que les grandes personnes devaient parler entre elles. Quand ils ont eu fini, la mère, rouge de colère, s'était dressée sur le perron et répétait : " il n'y a rien à dire, rien à dire". Elle disait toujours ça quand les mots lui manquaient. Le peintre et sa femme étaient partis tout de suite. Quelques années plus tard, sa mère lui avait raconté que ce couple élégant avait voulu s'approprier sa fille. Qu'elle vivait ici dans de mauvaises conditions, qu'ils mettraient le monde entier à ses pieds. Quand la mère racontait cela, elle se mettait toujours à pleurer sans retenue et à répéter " rien à dire, rien à dire... "
Au cours de soirées comme celle-ci, Ada se demandait ce qui se serait passé si le couple d'artistes l'avait enmenée. Mais elle en reste là. Elle a des remords car ses pensées feraient de la peine à sa mère. Sa petite maman toute simple et toute gentille qui prend tout ce qu'elle peut sur sa modeste retraite pour donner à ses enfants et à ses petits-enfants, qui chaque jour a sa voisine à sa table parce qu'elle doit élever toute seule sa petite-fille, qui ravitaille les voisins qui sont encore plus pauvres qu'elle.
Les enfants dorment déjà d'un sommeil profond. Le chien entre dans la cuisine, il se couche et pose son museau sur ses pieds. Son mari n'est toujours pas rentré. De nouveau Ada a mal au côté gauche et cette question lui vient à l'esprit : est-ce que ce monde perdrait quelque chose si elle n'y était plus ? Est-ce que tout continuerait de la même façon ? De telles idées lui font peur, son coeur s'emballe et elle se verse dans un verre des gouttes de Valériane. Au temps des Russes, Maman amenait secrêtement ses enfants en Latgale pour les faire baptiser dans des églises catholiques. Les gens avaient un grand respect pour les morts, mais ils ne pensaient pas beaucoup à la mort. Mais pourquoi son côté gauche lui fait-il si mal ?
Ada se couche sans attendre son mari. Dans son rêve elle voit une immense montagne de neige. Son frère, sa soeur et elle se laissent glisser vers le bas, puis remontent la pente et la dévalent de nouveau. Elle même sent le goût des petits grains de neige tassée, accumulés sur ses moufles. Son frère est le premier arrivé au sommet de la montagne, il a sur la tête la vieille chapka paternelle. Il lui tend la main, Ada lui tend la sienne, mais elles ne se rejoignent pas. Tout près, tout près. Le petit frère arrache sa moufle et lui tend sa main nue mais Ada ne l'atteint pas.
Elle sursaute dans son lit. C'est vide à côté d'elle. Son coeur bat comme un fou, il lui semble qu'elle a mal sur tout le côté gauche.
Ada a décidé de ne pas aller chez le médecin. Elle est forte, pleine de sève vitale. La douleur tantôt revient tantôt se calme. Surtout après un balzams. Elle accomplit ses tâches quotidiennes. Cela l'aide de ne pas y penser.
... natter les cheveux de sa fille, repasser les pantalons de son mari et de son fils, quatre oeufs frits, la salade de concombres de sa mère au petit déjeuner, le jour de la lessive, le blanc à faire blanchir, pour les chaussettes changer l'eau, épousseter les tapis, il y a trop de poussière sur la télé et sur la bibliothèque, au dîner un strogonoff, purée de pommes de terre et betteraves marinées rapportées de chez maman, peut-être faudrait-il préparer une boisson, un kissel sans fécule, le travail c'est presque comme un repos, le salaire est maigre mais stable, fumer avec les copines, au déjeuner saucisses et petits pois, une salade au fromage, jus de tomates, café au balzams. Quand elle part en chasse dans les magasins elle trouve toujours le truc bien moderne à ramener. Bien qu'on manque d'argent, elle est toujours pomponnée. Son mari souffre peut-être d'une passion romantique, mais il l'aime toujours, hier quand elle s'est mise à pleurer en pleine nuit, il l'a embrassée et lui a caressé la tête. Samedi chez maman il y aura son petit frère et sa soeur avec leurs enfants, les bons petits plats de maman, ils resteront autour de la table un moment, puis ils iront sur la colline avec la luge, bataille de boules de neige, encore un point sur le côté...
Ada a acheté un dictionnaire médical. Parfois elle a mal quand elle fait pipi. Alors c'est les reins. Si la douleur ne survient que lors des mictions, c'est qu'elle a pris froid tout simplement. Si la douleur est constante... Ada lit le mot - tumeur maligne. Récemment un jeune collègue a été emporté par le cancer. Son coeur était fort, il est resté une année entière au lit. Tous ses proches étaient à boût de force de le soigner ainsi jour et nuit. On a emprunté partout de l'argent pour les médicaments et les soins. Sa femme avait des cernes violets sous les yeux, la tête grise comme du vieux foin. Si ça peut consoler, ils n'avaient pas d'enfants.
A partir du jour où elle a ouvert ce dictionnaire, son persécuteur ne l'a plus lâché. Un esprit malin la harcèle le matin, le soir, dans la journée, la nuit. Elle qui est pleine de sève vitale, forte. Ce serait tellement horrible de mourir. Quel fardeau pour son mari, ses enfants, sa soeur, son frère et sa mère. Ils viendront à tour de rôle la soigner à son chevet, chacun le mieux qu'il peut. Ce sera long et pénible. Elle flétrira et s'effondrera aux yeux de tous. Elle ne pourra plus aller seule aux toilettes, devra pisser et chier dans des couches-culottes. La chimiothérapie la fera vomir. Elle perdra ses cheveux. La douleur sera insupportable, et on la conduira en transe sous analgésiques et elle ne sera plus elle-même à l'heure de sa mort. C'est sûr, elle a un cancer. Elle se sent justement comme c'est écrit dans le dictionnaire médical. Pourquoi devrait-elle aller chez le médecin qui va lui dire la même chose. Certainement que bientôt elle aura du sang dans sa pisse. Ce sera un signal sans appel.
... Ada épluche des pommes de terre, le malin frappe à sa nuque, Ada mange des saucisses petits pois, le malin frappe à sa nuque, Ada coud un costume de carnaval pour sa fille, le malin frappe à sa nuque, elle coupe les cheveux de son fils, le malin frappe à sa nuque, elle prépare la soupe, le malin frappe à sa nuque, elle est à table avec son frère et sa soeur, le malin frappe à sa nuque, Ada embrasse sa mère en guise d'adieu, le malin frappe à sa nuque, elle fait l'amour, le malin frappe, elle boit son café au balzams, le malin frappe, elle fait ses courses, le malin frappe, elle s'endort, le malin, Ada se réveille, le ...
C'est comme si désormais il y avait deux Ada. La première qui continue à vivre au quotidien, l'autre qui sait la triste réalité, qui sait, mais qui ne s'est pas encore décidée à faire quelque chose. La deuxième domine totalement la première. La meurtrit, la paralyse, ne la laisse pas respirer. Personne ne le comprendrait ni ne la croirait si elle essayait de raconter ce qui se passe en elle. Les gens autour d'elle sont simples, clairs mais son univers s'obscurcit. Elle se sent coupable de ne pas se maîtriser. Parfois exténuée elle va jusqu'à la porte de la clinique mais sans jamais entrer. Enfin une fois si, elle est entrée, et elle a vu un long couloir, des gens fatigués, assis près de la porte. Trop de désespoir dans cette scène. Elle ne pouvait pas s'associer à eux.
Quand le soir elle fume près de la fenêtre, son mari entre dans la cuisine obscure et lui demande : "C'est quoi qui te tourmente ?"
Ada veut se jeter à son cou, pleurer et raconter tout de sa douleur au côté gauche et quand elle fait pipi, de ses mauvais pressentiments, qu'elle a sûrement un cancer et qu'elle va mourir bientôt, du mauvais esprit qui ne la lâche plus un seul instant. Mais l'autre Ada lui tient les mains derrière le dos, lui ferme si fort la bouche qu'elle ne peut presque plus respirer. Quand il la laisse en peu en paix, en aspirant la fumée, elle répond : "C'est rien, j'ai un point de côté." "C'est des trucs qui arrivent, des fois ça pique ça et là", dit son mari qui prend une bière dans le frigo et va regarder la télé.
Elle reste seule dans la cuisine, dans le noir. Comme un fauve en cage, un poisson dans la nasse, dans la fosse aux loups. Le côté lui fait mal d'une manière insupportable, son coeur bat sauvagement. Elle veut arracher le ruban adhésif qui colmate les bords de la fenêtre et sauter dans l'air froid. N'importe où, mais pas là. Elle est captive d'elle-même. Le jugement est prononcé, personne n'annoncera sa remise en liberté. Elle boit toute la bouteille de Valériane.
Son sommeil est plein de cauchemards. Dans son rêve elle va chez sa mère, nus pieds dans la neige. Le chemin est long et il fait si froid, si froid. Mais dans le rêve elle est la vraie Ada. L'autre, celle qui la tourmente, a disparu. Elle sait que le chemin sera long et difficile, mais elle arrivera chez sa mère, lui racontera tout et elle sera soulagée. Peut-être qu'elle pourra même l'aider. Ah, comme elle a froid aux pieds ! Ada court pour se réchauffer. Arrivée devant la maison, elle a envie de se jeter au cou de sa mère, mais celle-ci se tient sur le seuil, pleure, se tord les mains et répète, " il n'y a rien à dire, rien à dire, rien à dire..."
Le lendemain matin elle dit à son mari qu'elle ne se sent pas bien et reste au lit. Elle se lève tard, arrive au travail sans savoir comment. Sa patrone dit qu'elle a mauvaise mine, qu'elle rentre chez elle. En allant





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