ÉDITORIAL

La nouvelle poèsie en Albanie :
Notice préliminaire

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Photo : Aurel Duka
Ardian Marashi
Dès l'instauration de la dictature rouge en Albanie (1944-1991), dans son souci de faire table rase du passé et voir naître sur ses ruines le soi-disant "homme nouveau", le régime s'ingénia à modifier l'humain dans sa spiritualité même. Immédiatement, il s'attaqua à une double cible, visant à casser le spirituel dans ses deux dimensions essentielles : la foi et la littérature. Dès lors, les "ennemis" à combattre étaient tout désignés : les prêtres et les écrivains. Pour les premiers, les comptes furent vite faits : n'acceptant pas, par définition, de collaborer, plusieurs prêtres furent fusillés et le reste dut croupir en prison, dans les camps de relégation et les travaux forcés ; en 1967 la chose religieuse fut entièrement mise à l'index, le clergé dut décamper, les institutions du culte fermèrent et l'Albanie s'autoproclama le seul pays athée au monde. Avec les écrivains, en revanche, le régime joua au plus fin : ceux-ci ne furent pas déclarés en bloc des "ennemis", mais furent baptisés "les serviteurs du parti", ce qui de leur part devait être perçu comme le plus grand privilège. Ce "privilège" leur imposait tout de même un champ d'action strictement limité, du fait que la meilleure tradition littéraire albanaise et presque toute la littérature universelle du siècle moderne (excepté la race curieuse d'écrivains "staliniens") leur restaient interdites d'approche : l'inspiration, il fallait la puiser dans les oeuvres du Guide, dans les champs de maïs et les usines d'engrais. Les récalcitrants subirent le sort de leurs confrères les prêtres, quand ils ne réussirent pas à s'évader à temps et gagner le monde libre. Ceux qui à un certain moment s'aventurèrent à suivre "la fausse route du monde dégénéré occidental", subirent un châtiment correspondant à leur écart de la "bonne voie" et à leur empressement de reconnaître la "faute" : dans le meilleur des cas, ils furent frappés d'interdiction de publier, assortie de quelques années de "rattrapage" sous forme de rééducation par le travail au sein de la classe ouvrière ou paysanne. Mais nombreux furent les écrivains qui passèrent par la prison. Certains furent fusillés. D'autres liquidés dans des conditions jamais élucidées à ce jour.

Dans cette conjoncture cauchemardesque, à la veille de la chute de la dictature en 1991, les bons poètes publiés en Albanie se comptaient sur les doigts d'une main, même si les anthologies poétiques de l'époque dressaient un inventaire impressionnant de noms propres et que leurs éditions se tiraient à des dizaines de milliers d'exemplaires. La vraie poésie, elle, était partout sauf dans les pages des anthologies officielles. La vraie poésie traînait dans les tiroirs secrets de ceux que personne encore ne reconnaissait comme poètes, ou sur des bouts de papiers précieusement noircis par d'anciens poètes emprisonnés. Du coup, lorsque le pays s'ouvrit à la démocratie, de grands poètes de l'émigration furent présentés au large public, qui découvrit alors avec une immense joie que la poésie albanaise avait survécu à la dictature et que, à partir de nouveaux modèles, on pourrait désormais se distancier de la poésie de propagande et renouer avec la modernité.

Le choix délibéré des auteurs-traducteurs de cette Anthologie a été de marquer la rupture, de laisser dehors ceux qui avaient déjà publié des volumes en Albanie avant 1991 et dont le nom apparaissait régulièrement sur les anthologies de poésie albanaise rédigées jusqu'à cette date. La majorité des poètes présentés ici, en effet, sont des jeunes qui ont réussi à se faire un nom auprès du public albanais à partir de 1991. Ou alors ce sont des auteurs plus mûrs, qui ont placé leur art sous le signe de la liberté et qui ont eu un impact réel dans le renouveau de la poésie albanaise de l'époque postdictatoriale : ceux qui ont bâti leur carrière artistique dans l'émigration, ceux qui ont fait le choix personnel de ne rien faire paraître dans la presse sous censure et ceux qui ont survécu à la prison sans jamais perdre de vue leur art.

C'est ce groupe de poètes qu'on a présenté en premier, puisqu'il nous a paru évident que ce sont eux qui ont préparé la bonne récolte, en manifestant un esprit européen dans la poésie albanaise et en sonnant le glas de la littérature "ancien régime". Dans la version française, ceux-ci se partagent les deux premières sections de l'Anthologie, intitulées "Les garants de la continuité européenne" et "La transcendance humaniste". Les autres poètes, appartenant à la génération qui, à quelques exceptions près, ne s'est révélée que dans les années quatre-vingt-dix, figurent dans les trois sections de la rubrique "Les nouveaux promus". On a veillé à ce que tous les poètes soient représentés par leurs textes les plus significatifs et par au moins une demi-douzaine de poèmes.

Il est à noter que la présente Anthologie propose au lecteur essentiellement des poètes albanais originaires d'Albanie, bien que la poésie albanaise contemporaine soit perçue comme un tout indivisible, en oeuvre à la fois en Albanie, au Kosovo, en Macédoine, au Monténégro, où les Albanais évoluent en population autochtone depuis des siècles, mais aussi en Grèce et en Italie où ils constituent une minorité reconnue, ou encore dans leurs diasporas récentes aux États-Unis et en Occident. (voir l'article documentaire "La nouvelle poésie en Albanie")









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