La transcendance humaniste

Isuf Luzaj
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Isuf Luzaj
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Isuf Luzaj: Rindërtimi i fuqive shpirtërore
1913-2000

Poèmes traduits de l'albanais par Ardian Marashi

Formé en France dans les années trente, au lycée Louis le Grand puis à la Sorbonne, il rentrera en Albanie en 1937. Il y sera fait prisonnier par les envahisseurs italiens, puis s'enrôlera dans les rangs du Front National, dont il sera le représentant à la Conférence de Mukje, où fut consacré le divorce entre nationalistes et communistes albanais. Les communistes ayant pris le pouvoir, Luzaj quitta le pays de justesse, mais sa famille qui resta sur place souffrit le martyr : sa femme travailla dans une ferme à Vlora, sa fille mourut folle à l'hospice, ses trois fils sortis de prison ne purent le rejoindre aux USA, où il s'était installé, qu'en 1990. Philosophe, historien, chercheur et poète, Luzaj a mené une activité de professeur en Argentine dans un premier temps, puis à Illinois et à Indiana. Ayant publié un premier gros volume de poèmes en 1937 en Albanie, en 1955 il publia un roman en espagnol, Les fleuves descendent rouges, paru à Barcelone, et puis il se tut. Il est pourtant l'auteur de plusieurs dizaines d'ouvrages inédits, tous genres confondus, dont seule une demi-douzaine est publiée à ce jour à Tirana.



DEUX ESPÉRANCES

Je suis néant, je viens du néant même,
Mon essence est néant, sans soupçon d'idée,
En ombre suis-je venu, en ombre je partirai,
Feuille détachée que l'orage emmène
Dans un voyage sans but suprême.

À chacun son destin, à chacun son salut.

J'ai tendu la main aux faibles, aux vaincus,
Ma vertu me l'a rendu en parfums aériens.
Fidèle de la cause, je me suis battu
Avec la rage de l'oiseau pris dans un bassin.
J'ai donné tout, je n'avais demandé rien.

Mon néant n'avait aucune prétention.

Entre veule spectateur et homme d'action,
J'ai choisi le chemin qui ne donne pas de remords.
Ayant connu la naissance, je connaîtrai la mort,
Sans délire de gloire, mon métier d'homme j'ai fait,
Tenant d'une main le Christ, de l'autre Mahomet.



AUTODAFÉ

Atteler au même joug le mal et le bien,
Comme deux boeufs partageant un destin,
Derrière la charrue regarder de l'avant,
Maintenir son cap par tous les déboires :
Ne jamais se distraire, maîtriser le temps

Et planter la semence que commande l'Histoire.

Contrôler le hasard, bien tenir son frein,
Arrêter la mort avant qu'elle n'ait sa chance,
Bannir le démagogue qui se veut un saint,
Ne jamais ouvrir son âme à la vengeance :
Avoir le coeur de feu mais l'esprit de glace

Et aller prendre, dans la vie, sa place.



PARABOLE

Regarde-moi en face, ma tristesse, ma soeur,
Amie inséparable comme la foi au paysan :
Ma conscience est un laurier solitaire
Avec des fleurs et des feuilles, où s'est inscrite
Toute l'histoire tragique d'un drame.

Si tu détaches une par une toutes les feuilles
Par des sentiers secrets de saisons sans années,
Ma pauvre détresse tu allégeras,
Mais, en grandissant, tu brûleras dans
Le feu suscité par le jeu du vent et des nuages
Lorsque triomphera la simple vérité,
Obsession mortelle, sans normes ni lois.

Quand tu auras avalé toutes mes feuilles,
Tu seras prise de remord et d'ennui.
Moi j'en sortirai plus fort et plus léger.
Alors, viens, voyageons la main dans la main,
Moi tout de feu, toi toute de glace :
Chacun sachant où son bas le blesse.



L'ESSENCE ? L'EXISTENCE ?

Elles existent sans pourtant être des Existences,
Sont des graines de vie sans être des Essences
Certaines vérités qui ne semblent pas vraies...
Ne comptent parmi celles-ci ni le temps ni l'espace,
En elles ne se déclinent ni le bien ni le mal :
Il existe sans raison la peur des ténèbres,
Il existe l'esprit amorphe de la démission,
Il existe la grande peur absurde de la mort.

Il existe la crainte, l'inquiétude du lendemain,
Il existe la perpétuelle méfiance en l'homme...
Il existe l'aveuglement de l'homme animal
Prêt à assassiner et à couper la tête
À l'être qui l'aime et qu'il a le plus aimé.
La bête c'est un homme ou l'homme c'est la bête?

Il existe l'immense tentation de l'inconnu
Et l'absurdité de la vie, qui est un leurre,
Il existe l'inertie et l'esprit de lourdeur,
Et il existe l'espoir, capricieux et têtu.

Il existe l'amour du commerce et de l'échange,
Aussi ancien que le mouvement futile
Du froid vers le chaud ou du chaud vers le froid.
Il existe des intelligences inutiles
Qui sèment le désarroi dans la tête des jeunes.
Il existe l'envie de parler sans réfléchir
Tout comme la réflexion qui cache ce qu'elle pense.
Il existe le culte des consciences malsaines
Et il existe le mot dépourvu de tout sens.

Il existe l'électricité démente de l'éclair
Qui n'épargne pas la veuve et l'orphelin,
Il existe la cruauté d'un climat pervers
Qui brûle ou gèle les plantes dans nos jardins
En niant froidement nos efforts quotidiens.

Il existe la fière volonté de s'élever,
Tout comme l'appât du gain et la cupidité...

C'est là des maillons de la chaîne de l'attraction,
Des dérèglements dans les lois de la nature,
Qui réactivent l'angoisse et paralysent l'action
En faisant de nous humains la triste pâture
De la mort qui s'amuse à gâcher le festin :

Et c'est dans l'exception que se jouent les destins.



CONFLITS FATIDIQUES

Je vais vous dire ma tourmente,
Cette arête coincée au fond de ma gorge,
Que je ne puis cracher avec mon venin
Et dont personne ne peut me délivrer.
Elle perce mon poumon comme une punition,
Sans que je puisse l'avaler ou la mâcher
Ou la déléguer à mon foie, en dépôt de réserve
Pour ses poisons et ses défécations.
Si seulement je pouvais la débusquer,
La cracher dans le lac de la ligue de Michigan,
La faune comme la flore n'y survivraient pas.
Le pire poison est le poison de l'homme :
Le conflit éternel entre la vie et l'idéal,
Notre inéluctable croix du Calvaire.
Le repentir ne peut consoler que les faibles
Quand la douleur est fille du désespoir.
Il sort alors à la surface du fleuve vital
Le conflit entre la pensée et la réalité,
Le conflit entre la réalité et l'apparence,
Le conflit entre l'apparence et l'espoir,
Le conflit entre l'espoir et la foi,
Le conflit entre la foi et l'illusion,
Le conflit entre l'illusion et l'idéal,
Le conflit entre l'idéal et le rêve,
Le conflit entre le rêve et le désenchantement
Le conflit entre celui-ci et la démission,
Le conflit entre celle-ci et la mort,
Le conflit entre la mort et l'oubli...
C'est ces conflits-là qui causent ma souffrance
Et par lesquels les civilisations naissent et meurent,
Le fleuve des siècles se chargeant du reste.



NIRVANA

I.
Libérés du poids de ma mémoire,
Corbeaux, rongeurs et autres lézards
Grignotant la chair fraîche de ma vie,
Se sont enfuis. Me voilà apaisé,
Leste comme la feuille d'herbe sous la rosée
Qu'un doux soleil dissipe. Me voilà
Un homme animé de foi.
S'envolent au loin le rêve et l'espoir,
Dans l'éther du Nirvana je m'élève
Par ma volonté et mon mental je m'élève.

II.
Délivré de l'angoisse de la mort
Erre dans l'espace le Seigneur du Temps
Futur, sans retrouver une trace d'identité :
Le mort n'est pas mort,
La mort du Dieu des mystiques n'est
Qu'une temporaire absence.
Et c'est là que l'Effort retrouve son sens.

III.
Dans la nuit intemporelle
Les phares du passé se contredisent sans cesse:
Sous un faux jour, les feux de route montrent
Les chemins à venir, par où ressurgiront
Les nouvelles directions à prendre ;
À leur éclairage, on ne voit qu'abîmes
Et carnage. Mais la foi parle à l'âme :
À quoi bon la prudence, âme intemporelle ?
Tu es immortelle.

IV.
Les ténèbres, d'une finesse intrigante,
Craignant que l'aube n'apparaisse aussitôt,
S'enferment dans les intuitions acerbes
De Schopenhauer, de Sartre, de Heidegger,
Lesquels posent et reposent les mêmes
Questions ténébreuses : le monde serait
Une affaire absurde de la pensée vaine,
Rêve dérisoire, désir contingent,
Néant bâti sur du vide, un tunnel
Qui ne mène nulle part et ne sert à rien,
Sans finalité, sans lois, sans épaisseur,
Comme l'être dans son insignifiante existence.
N'y comprend rien qui ne s'est pas essayé
À leur absurdité.

V.
Les idées immortelles
Jaillissent de source de penseurs anonymes :
L'air ne prend pas sa chaleur du soleil,
À moins que la planète ne la lui retourne.
Les idées, à moins de trouver une tête honnête,
Coulent pour rien, sources
Que les fleuves ramènent à la mer, au-delà
De toute interaction ; comme
La chaleur irréversible, comme l'eau,
Comme l'attraction, l'électricité ou le vent,
Elles poursuivent leur voyage au-delà
De l'espace et du temps,
Au-delà de la lumière, au-delà des ténèbres,
Espérant un jour briller de mille feux
Là où l'on s'y attend le moins :
Au-delà du mal, au-delà du bien.

Sauf qu'un jour, subitement,
Leur chaîne se rompt, le néant s'installe
Comme une absence de sens et l'on ne comprend plus
Comment l'attraction se transforme-elle en lumière.
C'est là la question, c'est là notre drame
Qu'expérimenta le pauvre Nomade du désert
En suivant les traces du Martyre du Calvaire.

VI.
Ils sont peu nombreux les Rêveurs,
Tellement rares qu'ils s'évaporent dans le désert.
Et donc les humains ne les ont jamais vraiment compris,
Il leur manque la Boussole, la Clé de la Vie.
Ont la courte mémoire ceux à qui la vie n'apprend rien.
Mémoire, fleur modeste de la vie,
Oeil qui pénètre le temps pour dévoiler
Les mystères cachés et l'esprit de justice.
Mais le doute fait partie de l'aventure
Et la Vérité est terriblement triste.

VII.
Un jour, peut-être, dans un futur lointain,
Le monde finira par se connaître soi-même
Depuis les origines au dénouement ;
À force d'expérience conquise rudement,
Le monde pourra un jour se sauver lui-même
Depuis les aubes jusqu'aux couchants.
La mystérieuse attraction évoluera
En lumière intelligible
Sachant comment résoudre les équations du ciel,
Comment forcer la porte du Mystère.
Alors l'homme fouineur, chercheur, persévérant,
Aura une chance de découvrir
La lumière des débuts, les causes de la fin,
L'homme retrouvera son véritable chemin.
Peut-être que ceci sera la Régénération
Dont parlent les saints et les prophètes
De l'imagination mystique.
Alors seront baptisés et se comprendront
Et s'embrasseront
Les pèlerins des étoiles.

Hélas, il sera trop tard pour ceux-là.

Leur temps est révolu, le nôtre le sera.

Ainsi naît, vie et meurt
L'Idée martyre.



ÉPILOGUE

Au siècle des siècles se poursuivra la comédie
Dans les coulisses, au plus profond de la scène.
Comédiens et clowns y jouent la tragédie
Pour les peuples du monde : spectateurs obscènes
Attendant des funérailles pour aller au Paradis.




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