La transcendance humaniste

Mihal Hanxhari
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Mihal Hanxhari
1930-1999

Poèmes traduits de l'albanais par Ardian Marashi

Émigrés à Kentucky, aux USA, les parents de Mihal rentreront au pays après la naissance de leur fils et s'établiront à Tirana. Docteur en histoire-géographie de l'université Ötvös Lorand de Budapest (1954), il sera directeur de la bibliothèque universitaire de Tirana de 1960 à 1975, poste qu'il devra quitter pour cause de "libéralisme" : il sera détaché dans une bibliothèque de quartier, pour y faire le guichetier jusqu'en 1990. Reconnu pour ses compétences, un poste de lecteur d'albanais lui fut proposé en 1994-1995 par l'Institut des Langues et Civilisations Orientales à Paris. Il n'est reconnu que récemment comme auteur original, grâce à la publication posthume (à partir de 2000) des ses volumes : C'est ainsi que mes yeux voient le monde, Toi ma mort remplie de vie, "En écoutant le silence", etc. On le découvre aussi impressionnant en poésie qu'en prose, ou encore comme traducteur des poètes symbolistes français, comme peintre amateur et passionné de photographie artistique.



TANT DE VIE

Cette lumière très ancienne
renvoyée de partout
et cristallisée dans la beauté du printemps !
Éveil.
Mon coeur, ne sens-tu donc pas
Que rien n'est mort ?


* * *

Malheureux fut le sage
Qui n'as pas cru à l'amour :
Il n'a jamais pu rêver,
Jamais il n'a été déçu
Et n'a jamais pleuré de solitude :
Il a pris plus qu'il n'a donné.
Un jour lui aussi en sera là,
Les mains vides, comme moi
Qui ai cru à l'amour
Qui ai rêvé
Qui ai été déçu à maintes reprises
Qui ai pleuré de solitude
Et me trouve désormais calmé
D'avoir vécu.



L'ÂME

Mes peintures je les aime inachevées
Pour pouvoir les reprendre en main
Pour pouvoir les laisser m'attendre dans un coin
Et lorsqu'elles croiront que je les aurai oubliées
Un jour ou une nuit j'y remettrai mon pinceau
J'y ajouterai ou même j'en effacerai des choses
Pour qu'elles puissent ressembler à mon rêve

Et toi, notre amour, tu reste inachevé
Tu attends dans l'ombre, oublié dans un coin
Et un jour soudain tu entends nos pas
Nous passons devant toi, nous nous agenouillons devant toi
Nous te prenons dans nos bras juste comme un enfant
Nous t'offrons des cadeaux
Nous te serrons très fort sur notre poitrine
Et nous ressentons notre âme
Nous revenir.



SUR LES MURS DU MÉTRO

Sur les murs du métro des fois on affiche
Des bribes de poètes que personne ne connaît...
Des poètes perdus, une croix sous la pluie,
Que les voyageurs lisent dans le silence du respect
Comme devant une icône en allumant une bougie.

Les poèmes sonnaient en moi comme des requiem
Et j'allumai autant de bougies pour l'âme d'un poète...
Dis, où se trouve ta tombe, où repose ta chair
Vers où s'envole ton âme déguisée en mouette
Et mes yeux déjà ne voyaient que la mer.

Disait un poète :
"Ils m'ont tout pris, sans même que je puisse me plaindre,
Tout, sauf la lune qu'ils ont oubliée."
C'est, mon frère poète, qu'ils n'ont pas pu l'atteindre,
Car vers ton ciel ils ne peuvent s'envoler.

Et un autre, sur un ton râleur :
"La douleur m'a enfilé sa bague, quelle blague !"
Mon frère poète, bénie soit cette douleur,
Car comment être poète sans porter sa bague ?



IL Y A UN TEMPS POUR TOUT

Et tu as eu un temps pour rêver
Tu as eu un temps pour espérer
Tu as eu un temps pour croire
Tu as eu un temps pour chercher
Tu as eu un temps pour partir
Tu as eu un temps pour te faire publier
Tu as eu un temps pour recevoir des éloges
Tu as eu un temps pour te faire décorer
Tu as eu un temps pour... tout.
Mais il y a un temps pour la pitié
Il y a un temps pour le repentir
Il y a un temps pour la grâce.

Il y a un temps pour regarder la lumière
La lumière... la lumière
Il y a un temps pour la rédemption
Il y a un temps pour le repentir
Entre dans la lumière, traverse le ciel
Suis ma main qui t'appelle.


ÉLÉGIE POUR KOSOVA *

Mon Dieu ! si les humains ont oublié de voir
Et que demain personne n'a plus d'yeux
Puisses-tu sauver, mon Dieu, les yeux des enfants
De Kosova, les yeux clairs des enfants malheureux
Dormant sous la pluie et rêvant de ciel bleu.

Mon Dieu ! si le vacarme des fous ne s'arrête pas
Et que les dents continuent de grincer :
Puisses-tu sauver, mon Dieu, le silence des vieillards
De Kosova marchant dans des flaques d'eau boueuse
Une eau ancienne comme la première pluie du monde
Qui, aux origines, fertilisa ces contrées.

Mon Dieu ! si jamais plus il n'y a dans le monde
D'endroit sûr où les mères peuvent accoucher,
Puisses-tu, mon Dieu, épargner ce Sentier des Mères
De Kosova accouchant en cours de route
De petites créatures de la Constellation du Cygne:
Mon Dieu, ce sont tes bébés !

Et pour effacer tout signe de déluge,
Ces collines devenues fosses, ces fosses devenues collines,
Puisses-tu planter dans les rues de Kosova
Deux-cents cyprès, deux mille cyprès, deux-cent mille cyprès,
Et deux millions de chênes, ô mon Dieu :
Et l'avenir sera vert comme la liberté !


*Ce sont les deux derniers poèmes que Hanxhari a écrits de son vivant ; ils sont dédiés aux Albanais du Kosovo (écrit et prononcé " Kosova "), victimes de génocide par le régime serbe de Milosevic.



AH ! LES MAINS

Elles sont parties
Les mères sont parties en file
Parties pour chercher
Elles ont demandé à leur sein
À leur dernière goutte de lait maternel
Quel chemin faut-il prendre quel chemin
Quel chemin faut-il prendre quel chemin

Une mère est tombée de fatigue
Aux abords d'une plaine
Une mère est tombée de fatigue
Aux abords d'un fleuve
Une mère est tombée de fatigue
Au milieu d'une plaine
Toutes les mères sont tombées de fatigue
Toutes les mères sont tombées de fatigue

Et elles s'y sont enracinées
Elles se sont enracinées par-ici
Elles se sont enracinées par-là
Et elles s'y sont enracinées
Toutes les mères
Qui étaient parties
Chercher.

N'avez-vous pas vu des arbres solitaires
Aux abords d'une plaine
Au milieu d'une plaine
Aux abords d'un fleuve
N'avez-vous pas vu des arbres solitaires

Leurs racines
Cherchent dans la terre
Ah ! leurs mains
Cherchent dans la terre !



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