La transcendance humaniste

Visar Zhiti
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Visar Zhiti, 1992. Photo : Robert Elsie
1952-

Poèmes traduits de l'albanais par Ardian Marashi

Fils d'une famille de "déclassés politiques", Zhiti dut quitter sa ville natale, Durres, pour s'établir à Lushnja, où étaient reléguées les familles des "déclassés". Il put néanmoins suivre des études supérieures de lettres albanaises dans un institut de province, à Shkodra. Après quoi il fut chargé d'enseigner l'albanais dans les montagnes de Kukes. Passionné de poésie, il eut l'imprudence de publier un premier volume en 1973. Suite à un rapport dénonciateur rédigé par certains confrères de la Ligue des Écrivains, le jeune enseignant Zhiti fut arrêté à Kukes en plein cours de langue, en présence de ses petits élèves. Emprisonné au jour anniversaire de la fondation du Parti communiste albanais, le 8 novembre 1979, Zhiti restera en prison jusqu'à 1987, pour "avoir noirci la réalité socialiste, pour avoir lu des poètes décadents, et pour avoir lui-même écrit des poèmes décadents, pleins d'équivoques contre le parti et le guide". À l'époque démocratique, il mène une vie active de journaliste et d'écrivain. Auteur de La mémoire de l'air (1993) et d'une demi-douzaine d'autres volumes parus à ce jour, des prix nationaux et internationaux lui sont décernés régulièrement. Traduit en italien comme poète, il est également romancier et traducteur littéraire.



LE SQUELETE

Je vous présente mon squelette :
c'est moi, sans mes rêves.
Vous m'offrez ensuite tout ce que bon vous semble,
à nouveau je ne serai rien d'autre
qu'un squelette.



BLOCUS

Pointent
de partout des baïonnettes
grises comme les poils d'un vieux monstre.

Paysage entièrement vieilli.

Viendra-t-elle jamais,
la mort de la Mort ?



PARADOXES DES ÉPOQUES

Vous vous êtes levés pour la liberté
Vous vous êtes battus, vous vous êtes sacrifiés
Et vous avez créé pour nous une autre époque
Qui ne nous permet même pas d'oser
Nous sacrifier pour la Liberté.


* * *

1944
1944
1944
1979 1979 1979 empty1979 1979 1979
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1987
1987
1987
1987
1987
1987
1987
1990
1993
... temps de tragédie... dates rouillées comme les clous de la croix d'une vie... c'est là qu'il faudrait ressusciter ; martyre... qui devient un homme en effaçant de tes mains tremblantes...
les torrents ensanglantés
des larmes du
Temps.





LE SECOND SOLEIL

Beaucoup de sang
a été versé sur ce monde,
mais nous n'avons pas encore un soleil de sang.

Écoute, mon ami,
ces mots tremblotants :
emptyemptyun second soleil naîtra
emptyemptyde notre sang
emptyemptyen forme de coeur.



SEMEUR D'ÉCLAIRS

J'arrache
des éclairs au ciel
et je les sème dans les champs de la vie.

Ils croissent comme de jeunes pousses de feu.

Les ténèbres de la pensée
vous les remplissez d'une lumière soudaine :
vous, mes éclairs parsemés sur la terre !



CIGARETTE DE PRISON

Tu as déchiré un bout de journal
tu y as mis une pincée de tabac
ramassé des mégots
et tu as roulé une cigarette avec.

Les infos
ont pénétré tes poumons
comme de la fumée amère.

Et la patrie malade tousse.



LES CAPTIFS LIBRES

Nous étions libres,
emptymais non libérés.
Nous parlions de la dictature
dans un restaurant de luxe, devant le feu
emptydans une capitale du monde.
Nous nous montrions nos blessures.
On dirait que nous étalions sur la table
emptydes pierres précieuses, des diamants
emptyofferts par un monstre tueur.
Nous faisions grand cas de notre captivité
que nous dénoncions franchement. Et
nous ne trouvions pas le temps d'être libres.
Nos ombres
emptygrossies par le feu,
chancelaient sur la mosaïque moderne
telle une procession lointaine d'hommes
emptyemptyemptyemptyen chaînes.
Captifs jadis, étions-nous libres désormais ?



LE ROI DU NÉANT

Être le roi nu du conte,
se regarder dans un miroir qui n'existe pas,
entendre frapper la porte d'une maison démolie,
voir entrer en voile de mariée sa femme morte,
se réchauffer devant un feu éteint,
parler sans paroles comme si,
jouer aux boules de neige sans qu'il y ait neigé,
sortir dans la rue avec quelqu'un
alors qu'on n'est pas sûr d'être quelqu'un soi-même,
vivre constamment dans le lendemain,
être renversé comme une statue de la mort,
voir sa propre ombre juste comme si
elle était attachée à toi par la même chaîne
au pied,
ne pas oublier, non, ne jamais oublier
que l'ombre c'est peut-être toi-même
inconsistant, sans ton squelette antique
qui attend le cri du nouveau-né :

et toi, le Roi du Néant, travailler pour changer les choses.


* * *

Je me mets toujours du côté des vaincus,
du côté de leurs efforts
(qui font approcher la lumière).
Je suis avec eux jusqu'à l'instant de la victoire,
et je m'en vais ensuite, je les quitte
pour rejoindre
emptyemptyd'autres vaincus.

...si la victoire me sourit,
je divorce avec moi-même
emptyemptypour engager de nouvelles batailles...

Il n'y a que les victoires
sans vaincus
emptyemptyqui me réconfortent !



LES ORDURES DE MON PAYS SONT DEVENUES BELLES

Elles sont devenues belles, les ordures de mon pays :
ce ne sont plus que des épluchures de patates,
d'oignons ou des journaux jetés,
ou des chaussures pourries,
ou des chats crevés.

Il y a plus d'ordures et elles sont devenues belles,
colorées comme la fin d'un rêve matinal :
des papiers de chocolats argentés,
des emballages à devinette
des photos interdites d'artistes nus
de belles boîtes de boissons étrangères,
des ordures haut-de-gamme : une K7, la moitié
d'un magnétoscope, le squelette d'une bagnole.
Et voici des brosses à dents,
comme des Petits Poucets de contes
décédés.

Des tas d'ordures : les couvertures déchiquetées des oeuvres du dictateur,
ses photos souriantes et sales.
Nous passons à côté des ordures, parmi les ordures,
des ordures dans nos mémoires, dans nos conversations, dans nos emptyemptyemptyemptyemptyemptyemptyemptyemptyemptybureaux :
Les vraies ordures, n'est-ce pas, sont parfois moins laides,
sûrement moins nocives.



L'ÉLÉGIE DES FORÊTS

A rétréci la surface des forêts
et a augmenté la surface de la peur.
A rétréci la surface des forêts
il y a moins d'animaux de nos jours.

emptyemptymoins de courage et moins d'éclairs,
emptyemptymoins de beauté,
emptyemptyla lune aussi est dénudée
emptyemptycomme une jeune nymphe violée
emptyemptyet abandonnée.

A rétréci la surface des forêts,
la surface de la poésie, des soupirs,
le langage des feuilles disparaît
au profit du bavardage des hommes.

A rétréci la surface des forêts,
les rivières ne sont plus des lieux enchantés,
les rivières sont distraites,
pareilles aux zèbres au zoo.

A rétréci la surface des forêts,
comme la surface de la honte.
Nous n'avons aucune honte à présent,
nous ne connaissons pas le regret,
nous n'avons le temps de rien regretter.

A augmenté le volume des autoroutes,
des publicités et des dilemmes,
des bazars, des cinémas et des gloires.
A augmenté l'étendue des villes
et l'étendue de la honte a augmenté.

Tellement de honte que les journaux en débordent
et proposent la suite au prochain numéro
et au prochain abonnement sur la prochaine année du délire.

A rétréci la surface des forêts
et a augmenté l'administration forestière.
La surface de l'amour a rétréci
et les oiseaux ont moins de place
emptyemptypour leurs amours.
ne sachant pas faire l'amour au bureau.

A diminué la surface du bonjour.
Un gosse dessine des arbres sur les murs,
sous mes yeux il les dessine,
emptyemptyet en fait plein de tatouages
emptyemptysur son bras frêle comme le XXe siècle :
tellement il enfonce dans la chair sa piqûre
emptyemptyque sa forêt d'arbres
emptyemptybruit dans son sang avec la douleur
emptyemptyd'une plaie ouverte.



TANT DE CHOSES QUI M'ATTENDENT

Mon Dieu, il y a tant de choses qui m'attendent
et que je dois faire,
mais la vie ne me suffit pas.
Il me faut une forêt
quand je n'ai pas d'arbre.
Il me faut un chemin à suivre
et, hélas, il y a longtemps que je suis arrivé...

Il me faut faire façonner
mon visage
par tes propres mains,
mais tu ne réponds pas.
Il me faut prendre du repos
alors même que ma journée est vide.

Je voudrais laisser un sourire
dans l'air, un seul sourire,
mais nous ne comprenons pas
la mémoire de l'air.



TOI ET LA MORT

En premier, c'est toi que j'aime, et la mort en second,
car elle m'aime plus que toi quand tu n'es pas là.
Elle s'assied en face de moi,
aiguise sa faux.
Nous nous adressons plein de mots sages,
aussi sages que les derniers mots peuvent être.

Tiens, on frappe à la porte :
"C'est elle", dit la mort, "Alors je m'en vais."
"C'est ça", je lui dis, autrement distrait.
Ton sourire, découvrant à peine tes dents,
plus luisant que l'acier de la sinistre faux,
brille de mille éclats. Nous nous embrassons.

Nous nous roulons sur le plancher.
Ce craquement de planches,
comme si l'on brisait et quittait un cercueil,
c'est l'amour qui se relève et ne meurt pas.



LES ENFANTS DU VIOL

Enfants
nés de viols,
ce que votre regard brille !
Le comparer à celui des louveteaux
me ferait de la peine, une peine extrême,
vous n'êtes que des enfants...
D'ailleurs, le viol n'existe pas chez les loups ?

Vos pères, la rage du crime au ventre
de vos mères prises en otage.

Arès, dieu de la guerre, était devenu fou !

Comment pouvions-nous croire
que vous, les enfants, ne seriez plus les fruits sacrés
de l'amour ?
Que les sorcières elles-mêmes puissent procréer,
mais que la grande haine enfante... - impos...
...sible, ô nouveau Zeus !... - devant les cadavres et les maisons
en flammes ?
C'est ce feu des combats et la mort glacée
qui vous ont mis au monde.
Dans quel orphelinat grandirez-vous,
anges du mal ?
Une fois adultes -
Atrides indésirables,
qui chercherez-vous à tuer :
vos pères ou vos mères ?
Enfants illégitimes ?
Voici la guerre justifiée.
Même dans les tragédies
anciennes cela n'arrive pas ainsi.
De petits orestes, des clytemnestres, des oedipes :
c'est peu dire, en vous il y a pire.
Que fera de vous Médée, hélas ?
Et moi, comment vous raconter l'aventure
du Petit Chaperon Rouge ? Ne vous effrayez pas,
les enfants, ce ne sont pas des soldats
qui arrivent, c'est le cheval de la ballade qui ramène
Constantin et Dorountine ! *
Et vous, qu'est-ce que vous avez comme frère et soeur ?
Les couteaux ? Les armes ?
Vous jouerez aux vraies cartouches ?

1 cartouche = une mort + une poupée égorgée.
2 cartouches = 2 morts x 2 crèches empoisonnées.
3 cartouches + 3 morts = 3 écoles éliminées,**
tout en peuple massacré et ensuite
une baïonnette
plantée dans le ventre d'une femme enceinte.

La naissance se fait dans la douleur,
mais cette sorte de douleur !...
La naissance s'accompagne de sang et de cris,
mais cette sorte de cris !...
Comment ont-ils pu transformer les gens
en machines de guerre et de destruction ?
Ont-ils lancé une bombe dans le ventre d'Aphrodite ?

Sur le cadavre de l'amour
marchent les bottes de la guerre
pour nous faire détester nos enfants...
Oh ! impossible !

Quand renaîtrons-nous
à nouveaux, en mieux ?
Qua(non) ?


*Frère et soeur dans la ballade populaire homonyme : tenu par la promesse faite à sa mère, Constantin quitte sa tombe pour ramener Dorountine, mariée dans un royaume lointain, à leur mère éprouvée par la mort de tous ses fils.
**Allusions à des faits réels survenus durant les années quatre-vingt-dix du siècle dernier au Kosovo avec, comme point culminant, l'épuration ethnique de la population albanaise par les forces armées du régime serbe.





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