dans ce numéro
Les garants de la continuité européenne
Frederik RreshpjaFrederik Rreshpja. Photo : Admirina Peçi
Poèmes traduits de l'albanais par Ardian Marashi
Un grand solitaire excentrique, qui, pour avoir été différent, passa plusieurs années en prison et vécut en bohémien le reste de ses jours. Il débuta dans les années soixante avec le recueil Rhapsodies albanaises, mais donnera le meilleur du soi-même dans les recueils postcommunistes Il m'est venue l'heure de remourir (1994) et Solitaire (2005). Considéré aujourd'hui comme l'un des grands lyriques de la poésie albanaise contemporaine, son maître recueil reste Choix de poèmes lyriques (1996). Surprenant mais vrai : ce poète de l'expression mélancolique la plus pure est aussi reconnu comme l'un des meilleurs conteurs dans le genre humoristique et la littérature pour enfants.
AQUARELLE
Tout doucement par ce crépuscule l'astre s'élève,
pleurant jaune.
La rose s'est épanouie dans le jardin comme un soupir.
Des voix lointaines viennent mourir dans la rafale.
Mon coeur, comment as-tu pu m'oublier ainsi ?
À JAMAIS
Enveloppe-moi, ô fraîcheur du soir : il m'est venu l'heure de remourir.
Quand mes yeux se fermeront, plus de mer il n'y aura
Et les vaisseaux des larmes toucheront terre.
Je m'en vais et laisse les pluies verrouillées.
Mais je reviendrai dans la saison que je voudrai.
Je serai la tristesse du monde.
Enveloppe-moi, ô fraîcheur du soir : il m'est venu l'heure de remourir.
LES MAINS
On devra envoyer à la casse
Zeus, Athéna et toutes les divinités
Pour faire renaître les mains de Phidias.
LE POÈTE DANS LE DÉSERT
Des absurdités sur les chaînes télé du monde.
Par endroits des nuages fuyants
S'en vont étourdis par le paysage arabique.
Lui reste là, sa tête entre les mains du désert.
Il fait signe aux avions.
Il attend une hirondelle qui n'arrivera jamais.
REQUIEM
Flotte dans le ruisseau, recouverte de feuilles,
Cette journée morte d'automne,
Et les derniers pélicans, auréolés de verglas,
Fuient le triste pays monotone.
Tombe des arbres la tristesse de la neige,
La vallée caille sous une lune argentée,
Les cerfs du vent se lamentent et gémissent,
Les cerfs, aux cornes de glace brisées.
Un automne de plus se meurt en moi, un jour de plus agonise
Linceul aux feuilles fanées...
Ô toi, l'hiver des cerfs aux cornes dans le vent,
Dis-moi, quel automne pleurer en premier ?
TORSE
Va, sors du royaume de la pierre !
Cela fait une éternité que je frappe aux marbres,
Mille ans et deux mille ans.
Nous nous sommes embrassés dans les iliades anciennes
À l'époque ou les homères jouaient de la lyre.
Ô lune de pluie, la sublime aveugle !
Fais-moi une iliade, rien que pour moi,
Lorsque la dernière Troie tombera elle-aussi.
Emmure-toi dans la pierre, mon coeur,
Mille ans et deux mille ans.
DERNIÈRE FEUILLE
Dernière feuille dans le ciel d'hiver,
Voltigeant dans le vent comme un dernier adieu :
Quel message portes-tu à travers les brumes ?
Quelle détresse vas-tu annoncer aux éclairs ?
Aspergée par une pluie aveugle,
Tu t'éloignes, tu t'éloignes dans le ciel,
Dernière feuille, âme de l'automne,
Comme un coup de pinceau nerveux.
Tu cours annoncer aux éclairs
La détresse de ma douleur.
BRÛLER DANS LE SILENCE
Telle une cigarette qui devient de la cendre
en brûlant dans son cendrier seule et oubliée,
tu as attendu que j'arrive et que je t'aime.
Mais je ne suis pas arrivé.
Aujourd'hui je te vois désenchantée,
et tu ne brûles plus.
MON AMIE
Non, tu n'as pas blanchi, mon ancienne amie,
C'est l'amalgame fou des miroirs
qui t'a recouverte d'hiver.
Va, fuis les miroirs,
les flaques d'eau sont plus sincères
car elles font de toi un narcisse.
LES HEURES TARDIVES
Les statues des légendes descendent des arbres
Qui meurent au crépuscule.
Pas mal de choses meurent au crépuscule.
Hélas, je n'arriverai jamais où je veux,
La nuit faisant tomber les ponts un par un.
Je ne crois plus aux oiseaux.
Et les roses n'ont pas refleuri cette année !
Non, je ne crois plus en aucune soirée.
C'est peut-être parce que je t'ai aimé beaucoup trop
En ce temps où les nuits n'étaient pas encore nées.
POUR UNE VIOLETTE
S'est épanouie la petite violette sur le rocher
Comme un arc-en-ciel sur des planètes inconnues.
Je rêvais moi aussi jadis
De devenir un arc-en-ciel sur le croquis du temps
Sauvagement dessiné
Mais tout ce que je viens de dire
A déjà disparu dans la mémoire illisible de l'air.
Les divinités ont de la chance
De retourner sculptées sur la terre.
Toi, tu ne seras jamais sculptée,
Sauf, peut-être, dans la mémoire illisible de l'air.
Tel fut ton destin d'arc-en-ciel
Avec une croix de pluie à ta tête.
Mais le destin régit toute la population des divins
Nombreuse comme les grains de sable,
Petite violette, mon coeur.
L'AIGLE
Un avion plane dans le ciel et l'oiseau suprême
Regarde avec dégoût l'âme en aluminium
Gémissante d'une douleur métallique.
Ne t'en fais pas, ancien avion des rapsodies ! *
C'est le divorce humain qui hurle dans le ciel
Soutenu par la chevalerie des pluies.
*Dans un conte populaire albanais, l'aigle-avion aide le héros, en le portant sur son dos, à remonter du monde souterrain des ombres vers celui des hommes.
LES CIMES MAUDITES
Cimes Maudites*
Magie de pierres dessinée nerveusement.
La douleur d'une rapsodie oubliée
Gémit en sourdine dans le vent, quelque part.
Décembre s'étale sur les pins
Qui ont poussé sur la jeunesse d'Omère**).
Au-dessus des gouffres les nuages
Brandissent leurs lances de pluie.
Au fond des ravins des ossements d'éclairs blanchissent.
Ohé ! où gis-tu, ô toi qui fis tout ce malheur
Juste pour un baiser inassouvi !
*Toponyme d'un alpage situé dans le Nord-est de l'Albanie ; centre imaginaire où se déroulent les faits et gestes du chansonnier épique albanais.
**Personnage des Chansons de Geste : fils du héros principal, Omère était lui aussi promu à une vie de héros, mais il mourut trop jeune et fut enterré dans une prairie, à l'ombre des pins et des chênes ; la lamentation de sa mère, Aïkuna, est l'une des perles du vieux chansonnier épique albanais.
COURS D'HISTOIRE
Devant Toutankhamon se prosternaient esclaves et courtisans.
Nos académiciens font de même, de nos jours.
L'histoire entière pue les momies de dictateurs.
Ils ont brisé les statues
Pour contempler les portraits des dictateurs à l'intérieur
Mais les morts exécrables s'accrochaient à leurs bronzes.
Ça donne envie de hurler !
INDEX EXPURGATORIUS
Et le miracle du chant est rompu :
La pluie est retournée dans son ciel,
Les oiseaux sont retournés à leur Afrique,
Les torrents sont rentrés dans leur maison des eaux,
Les feuilles ont dessiné l'automne dans la tramontane.
Les motifs sont retournés dans le néant !
Et moi, que vais-je faire de cette nuit
Qui a perdu et son fleuve et sa lune ?
Le miracle du chant a été tué
Par le couteau de la lutte de classes ;
Mais d'autres couteaux sanguinaires
Restent cachés, perpétuant la menace.
CHRONIQUE
Une feuille devenue oiseau a gémi au-dessus des oliviers.
Du village d'en face les vieillards sont accourus
Porter de l'aide aux esprits tournoyant dans l'air
En direction de la Voie Lactée.
Les tués furent rangés sur la place "Démocratie"
Enveloppés dans des draps de noces.
Mais la presse annonça que les élections avaient été loyales,
Libres et correctes. De même les chaînes télévisées.
Ensuite on nettoya le sang
Au-dessous des oliviers tordus par la douleur.
Aïe ! Les oliviers de l'Albanie et votre paix maudite !
L'ESPRIT DE PARTI
Aux portes des partis restent les communistes d'hier,
Ils veulent toujours m'apprendre qui est Marx.
Sur leurs emblèmes, par-ci et par-là,
Le bronze brisé du dictateur apparaît.
Les communistes d'hier, aux grades
Acquis dans l'application de la lutte de classes,
Veulent m'apprendre ce que dissidence veut dire,
Ce que sont les chaînes ils veulent m'apprendre,
À moi.
Les communistes d'hier, les téléphones d'hier,
Les voitures d'hier repeintes...
Je passe devant les portes des partis, songeur,
Grignotant mon sandwich du jour.
LES FAUX PROPHÈTES
"Et nous avons été tellement persécutés.
Et nous sommes des bibliques au comportement exemplaire."
Pauvre de vous si vous croyez tous les crucifiés !
"Il n'y a que nous qui vous offrons le paradis.
Croyez-nous sur parole, sinon nous pourrons aussi bien
prendre des mesures."
Pauvres ignorants !
Amen !
AVIS DE PRESSE
Esclaves ingrats, juste hier
vous couchiez aux pieds du dictateur
et m'appeliez " scandaleux "
pour mon franc-parler.
Enver* signait les arrêts de mort,
mais c'est bien vous qui m'avez mis les chaînes.
Dans vos journaux, aujourd'hui, vous m'encensez de vos slogans
que vous accrochez au mur, comme les chaînes juste hier.
Esclaves ingrats et délirants,
tas de serviles hypocrites :
Je crache sur vos murs et sur vos chaînes,
je suis né pour être scandaleux et libre.
*Enver Hoxha, le dictateur albanais de 1944 jusqu'à sa mort en 1985 ; les Albanais ont coutume d'appeler les gens par leur prénom, sans que cela passe pour un manque d'estime à leur égard.
HOMÈRE PAR TOUS LES TEMPS
Criblé de talent jusqu'aux pieds,
L'ancêtre de l'ancienne tribu des poètes
Jouait de la lyre dans les rédactions des palais.
Quel gâchis ! Devenir un génie pour une coupe de vain.
Homère avait son drame des yeux,
Mais chantait tous les drames du monde.
Chante déesse l'iliade de la violence,
L'Iliade des tyrans achéens !
Chante déesse aux portes des journaux !
Quel gâchis de devenir un génie pour une coupe de vain !
Les génies, hélas, sont souvent aveugles,
Même sans passer par le drame des yeux.
RETOUR DANS MA VILLE DE NAISSANCE
Me voilà de retour dans la ville des rois :
Shkodra,* bâtie pierre sur pierre
sur les épaules dénudées d'une femme
par les frères traîtres.**
Sur les branches des pluies chantent les oiseaux,***
Sous le grand arbre de la sieste
des feuilles jaunes tombent sur mon âme
que je lance ensuite
vers le ciel pour faire un automne.
Hélas, quand nous étions jeunes et beaux
nous n'avons pas pensé à faire un automne...
Mais toi, tu as disparu
Déjà
tu es au commencement des saisons.
Je n'apprécie donc plus le jeu de l'air et du soleil
installé sur les nuages comme sur une table païenne.
Apparaissent
sur fond de crépuscule les roses tressées de soleil
Hélas ! les roses elles-mêmes, par ces temps-ci,
nous rappellent les jeunes hommes tués :
ce qu'ils étaient beaux et jeunes, mon Dieu !
Au revoir, les gars, dans une planète sans dictature.
Dans l'air
les patriarches de la poésie albanaise apparaissent :
Bogdani, Fishta, Mjeda, Migjeni...
mes ancêtres rôdent dans l'air car on leur a cassé les tombes...
déjà
le marbre de ma voix lui-même a cassé...
déjà
le soir arrive et la statue de la nuit
frappe à ma vieille fenêtre aux vitres cassées.
*Dans l'antiquité, Shkodra fut la capitale d'un royaume de l'Illyrie, jusqu'à ce que celle-ci fût prise par les romains au bout de leurs trois expéditions militaires (IIIè et IIè siècle av. J.-C.)
**Il s'agit de la légende sur la forteresse de Shkodra : pour que ses murs tiennent, les trois frères bâtisseurs décident d'y emmurer celle de leurs femmes qui viendrait leur apporter le déjeuner. Deux des frères trahissent et c'est la femme du troisième qui est immolée aux fondations de la forteresse : la tradition veut qu'elle soit appelée Rozafa.
***À Shkodra, effectivement, il pleut beaucoup durant tout l'automne et l'hiver.
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