Les garants de la continuité européenne

Kasëm Trebeshina
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Kasëm Trebeshina, 1991. Photo : Robert Elsie
1926-

Poèmes traduits de l'albanais par Ardian Marashi

Ancien résistant, Trebeshina put suivre après la guerre des études à l'Institut Ostrovski à Saint-Pétersbourg, avant de démissionner des rangs du Parti communiste albanais. Par un acte de dissidence qui n'eut pas de successeurs, Trebeshina défia le dictateur dans une pro memoria datant du 5 octobre 1953, où il dénonçait la censure et démontrait l'absurdité de la méthode du réalisme socialiste. Plusieurs années de prison, majorées par un passage obligatoire à l'hospice des fous pour ne pas avoir participé aux élections truquées communistes de 1980, furent le prix qu'il paya pour sa dissidence. Son seul volume publié sous la dictature fut interdit deux semaines après sa parution. Depuis 1991, Trebeshina vit dans la réclusion et parvient avec difficulté à faire publier une centaine de manuscrits composés dès les années quarante. Simultanément, il écrit de nouveaux romans, des pièces de théâtre, des poèmes. Son premier titre important parut à Pristina (La Saison des saisons, 1991). En Albanie, il publie régulièrement un ou deux volumes par an, à partir de 1993. Qualifié à juste titre comme "l'iceberg de la littérature albanaise", Trebeshina aurait inventé un courant à lui, le "réalisme symbolique", qui consisterait à représenter "une réalité fantastique créée à partir de figures réelles et des figures fantastiques créées à partir d'un monde réel". C'est là sa façon d'écrire à contre-courant et de faire oeuvre originale, ce en quoi son roman Odin Mondvalsen est un témoignage éloquent.



HISTOIRE

Humain,
création chérie de la nature
adulé de l'univers
rien ne t'est comparable
en rien,
car tout ce qui est et existe
en toi est réuni :
tu es le tout dans l'unité
et l'unité dans le tout.

Amoureuse était la nature
de soi-même
lorsqu'en elle-même elle t'a créé
d'eau et de terre,
de feu et de lumière.
Le tout fut réuni en toi
dans toute sa vitalité ;
ainsi né
tu as grandi par toi-même,
par toi-même tu t'es multiplié !

Le feu t'a appris à te mouvoir,
sans que tu saches où tu vas ;
le mouvement, lui, t'a appris
le sens même du mouvement !

Homme,
un feu saint te ranime
et de ce feu
qui te ressemble en ardeur,
qui te ressemble en grandeur,
tu as créé Dieu,
en qui ensuite tu as cru
et en croyant
tu es devenu son Prophète !
Homme, réplique parfaite,
tu es Dieu et tu es Prophète !

Mais quand Dieu est devenu ton tyran,
ton feu t'incitant à la révolte,
d'un élan de Prométhée
tu as créé Satan,
l'Enfer et ses Mécréants.

Le Tartare tourbillonne
car a commencé la lutte titanesque
du feu et de l'eau.
Orage !
Triomphe !
Tu as destitué Dieu
et sur les ruines du trône renversé
tu as eu un sourire triomphant !
Homme,
tu es Prophète et Dieu
et tu es Satan !

Par ta grandeur tu ressembles à Zeus,
tu es aussi beau qu'un Apollon,
aussi saint qu'Odin,
aussi sage qu'un Prophète ;
avec l'élan et le feu de Prométhée,
sur les temples renversés,
sur les dieux oubliés,
sur les prophètes sonnés,
sur les diables damnés,
tu marches et tu vas de l'avant,
toujours de l'avant,
triomphant !

Rien ne t'est comparable
car tout ce qui est
est en toi :
tu es éternel
dans ton chemin vers l'infini
emprunté alors même que tu n'en avais pas conscience ;
la trace de tes pas
a commencé l'Histoire
et la masse du non-sens
au sens a donné vie
pour que tu puisses te connaître toi-même,
et reconnaître ta Mère.

Humain,
création chérie de la nature,
adulé de l'univers,
consciencieux, va de l'avant,
car tu es le tout dans l'unité,
le couronnement de l'Univers :
tu es le sens qui explique le sens.



LA PENSÉE

La pensée atteint l'esprit, y entre et puis s'en va,
le vent ni la pluie torride n'ont jamais raison d'elle.
Dans le vent ou la pluie, comme dans l'esprit, la pensée
n'a de port nulle part, nulle part la pensée n'a de port...

Et nous, où irons-nous après, quand la mort sera Mort ?...



MÉLANCOLIE

Installés devant la fenêtre
vers la Lune nous regardons.
Interdits de rencontre,
l'un l'autre nous recherchons.

Dans la vie nous sommes tout près,
comme le sable et la dune :
nos chemins se croisent pour sûr,
mais ils passent par la Lune !



LES DEUX MONDES

Deux mondes,
une beauté...
Une vie à part se tisse de jour
et de nuit une autre vie se crée.

Vers notre vie du jour
nous fonçons à pas pressés
par une peur difforme poursuivis
vers notre vie de la nuit
nous retournons pour rêver.



AU CONDITIONNEL

Si demain tu ne m'aimes plus - ne m'aime plus !
Si demain nous partons - partons !
Si demain nous arrêtons tout - arrêtons tout !
Si demain il pleut - qu'il pleuve !
Si demain est pareil à aujourd'hui - qu'il le soit !
Si demain nous mourons - mourons !
Si demain est trop tard - tant pis !



LES CHIENS

Dans l'axe de la nuit les astres retournent,
dans le sommeil de la nuit le sommeil se réveille,
dans le silence de la nuit s'engouffre la pensée,
dans le vacarme des pas lourds !
De loin parvient le bruit d'un tumulte :
les chiens aboient !
Dans la forêt de la nuit citadine
les chiens aboient !

Et les pas lourds s'acharnent dans l'escalier,
et les pas lourds raisonnent dans les ruelles
en bas des bâtiments.
Dans la peur de la nuit les chiens aboient
et la nuit soudain de se déchirer
d'un long hurlement.

Les astres retournent dans l'axe de la nuit,
dans le sommeil le sommeil cherche refus.
Les chiens aboient au loin. Raisonnent des pas.
En bas des bâtiments la peur se perpétue.



ÉPITAPHE POUR UN DICTATEUR

Tu as vécu entouré de scélérats
et tes chiens de garde ont gueulé pour rien !
Pour rien ils t'ont passé de la pommade :
tu étais le miroir où ils se retrouvaient,
et ils t'ont glorifié !



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