Les garants de la continuité européenne

Martin Camaj
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Martin Camaj
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Martin Camaj 1962
1925-1992

Poèmes traduits de l'albanais par Ardian Marashi


Formé à l'école prestigieuse des jésuites de la ville de Shkoder, en 1948 il prit la décision de fuir l'Albanie au risque de sa vie. Son exil passe par les étapes de Belgrade et de Rome, où il parfait son éducation et soutient son doctorat, pour s'arrêter à Munich, où il occupera pendant vingt ans un poste de professeur d'albanais à l'université. Camaj est considéré par ses confrères et les universitaires albanais comme un poète du plus haut calibre européen, le poète par excellence. Sa poésie, à la fois méditative et paysagiste, est une quête de la beauté simple et éternelle, qu'on ne peut trouver que dans les contrées vierges et les instants immobiles. Une poésie identitaire aussi, retraçant des tableaux de genre hauts en couleurs. Également un grand maître de la prose moderne, Camaj est d'ores et déjà devenu une référence dans les lettres albanaises. Des poèmes choisis sont traduits dès son vivant en allemand, anglais et italien ; la présente Anthologie est la première à offrir un important choix de ses poèmes au public francophone.



OFFREZ-MOI QUELQUE CHOSE

Offrez-moi quelque chose qui me fasse plaisir
comme le baiser d'une mère sur le front ;
amusez-moi
comme s'amuse la feuille verte sous la brise ;
regardez-moi comme la lune à travers les branches
et je vous offrirai absolument tout :
je baiserai la mort sur ses lèvres livides
et dans le creux de son oeil
mes larmes je verserai.
Approchez-vous, les hommes !
Du fin fond de la haine je voudrais sortir
comme la plante de sa graine au printemps.



LA NUIT DU CONCERT

La neige elle-même n'est pas blanche par ce crépuscule.
Les gens à pas lourds accourent
vers la lumière du son.
Dans la salle du concert même les dictateurs
connaissent la mesure des instruments.
Les auditeurs aux fines oreilles ferment leurs yeux
et saisissent des égouttements de toits anciens,
des incendies de villes et de bois sec.
Au tempo suivant bruyamment le vent
fait courber les blés jusqu'à terre.
Dans la salle du concert même le chef d'orchestre,
les yeux fermés, ne voit que des sons
embrasés dans un tourbillon de ténèbres.



ALTER EGO

Un noir aveugle
en mantelet de cuir et son chien
au milieu du pavé de la grande ville
des USA

se tiennent sans bouger debout
entourés d'une foule pressée :
de l'eau autour d'un roc jumeau
au coeur même du fleuve.

Eau colorée autour de la plaie
dans le corps d'un géant.



SAGESSE INTIME

Le sage dit :
tout homme est une couleur
et nous une ombre dessus
allant du blanc au noir.



L'HIRONDELLE

Elle bat de ses ailes noires
les flocons de neige
sur les alpes, l'hirondelle,
migratrice retardée
vers le Sud.
Elle se bat de ses ailes de feuille
de fin d'automne
contre les vents contraires
pour atteindre le col le plus haut.

Chacun a deux choix dans sa vie
mais l'hirondelle n'en a qu'un seul :
devenir blanche.



LA FORME

Parure tissée d'une seule et même main
du début à la fin, la forme,
plaisante au regard et à l'ouïe.

Forme simple engendrée
dans des douleurs de pierre,
acheminée par des sentiers vierges
de toute empreinte d'homme ou de bête.

Plus légère qu'une plume
et lourde lourde comme du fer,
couleur ou son
limpide jusqu'à la clarté.



LE FIL RETROUVÉ

La nuit dernière une panne fit sombrer la ville
dans l'obscurité jusqu'à l'aube.

Les femmes cherchèrent les lampes à fioul
sans les retrouver dans les ténèbres.

Le matin j'observai le cercle des rêves
sur le sol
et retrouvai le fil perdu
au point d'arrêt du courant.



INDIFFÉRENCE

À minuit passé la lune déversa ses rayons
du haut du rocher jusqu'à la rivière.
Rassasiée de sommeil,
chante la chouette perchée sur les rayons :
ses yeux, deux gouttes d'eau, brillent, et son chant
ruisselle dans la vallée, dans le noir.

À l'aube, près de la rivière, quelqu'un trouva
le bec brisé de la chouette et se dit :
Las ! Regarde-moi ce son déchu
fracassé sur la pierre.



LE CORBEAU A LUI AUSSI SON HEURE DE CHANCE

Un corbeau atterrit sur le sol suave au flanc des rochers.
Il n'avait jamais vu la danse des colombes
déployées sous l'ombre des oliviers.
Et il se gardait d'ouvrir son bec
au milieu du gazouillis général
de peur de rompre
le rythme des ailes dansantes.

Quand sur le tard les colombes repartirent chez elles
le corbeau se sentit colombe dans son âme.



LE DÉSIR DE VIE

Cherche l'amour des yeux fermés :
deux pommes transparentes
au noyau de feu.

Le coeur robuste
embrasse le manque immortel
et des gouttes pleuvent
sur des rochers arides.



COMME MAINTENANT DE TOUS TEMPS

Comme maintenant de tous temps avant même les tribus
tu étais là
avec du lait dans les crevasses des murailles
et tes fondations dans les flots salés.
On te donna un seul nom : Shkodra.*
Et on t'appela la ville-aux-couronnes
et on te jeta par-dessus des pierres
et les premières chaînes.

Bien des fois tu t'es réveillée ensanglantée
et tu t'es regardée dans ton miroir.
Avec un nom de femme tu t'es baignée dans les eaux
des fleuves et toute de neuf vêtue
tu t'es maintenue sur le roc
resplendissante face au soleil sur les champs.


*Baignée d'un lac à son nom et de trois fleuves, la ville de Shkodra a pour symbole son ancienne forteresse, dans les fondations de laquelle, suivant la légende, fut emmurée la jeune femme au nom de Rozafa : de son sein il coulerait toujours du lait, solidifiant les murs.



À MON PAYS

À ma mort, que je devienne herbe
sur mes montagnes au printemps,
en automne je deviendrai semence.

À ma mort, que je devienne eau,
et que mon souffle devienne vapeur
pour me répandre en pluie sur les champs.

À ma mort, que je devienne pierre
à l'extrême limite de mon pays :
j'y resterai garde-frontière.



DEUX GÉNÉRATIONS

Mon père était
un homme à la triste figure
un olivier sans feuilles
aux grains noirs sur chaque branche.

Sa parole retentissait en nous
foudroyante
tel le hurlement d'un loup affamé
en haut des rochers, seul.

Un jour mon frère
dut le remplacer,
mon frère déchaussé,
bise rouge à l'horizon :

il souffle le feu en automne
et au foyer les étincelles
deviennent toutes
des gosses.



SIMPLE RÉCIT

Je veux survoler les montagnes avec les pigeons,
dis-je à mon frère coléreux.
" Cela n'est pas notre plat ! "
Tu ne m'as pas compris, lui dis-je :
Je veux m'aventurer dans des livres.
" Le latin, dit-il, n'est pas notre plat :
apprends d'abord le langage du serpent ! "

Mon frère coléreux
à six ans plantait d'un coup sec
l'alêne dans le sol,
à dix - le couteau trois mains au-dessus de la tête
sur un tronc d'arbre. Se rendant compte, après coup,
il se mit à réfléchir et dit :
" Nous sommes deux bras et une tête, alors partageons :
à moi l'épée - à toi la plume. "



LE SERPENT ET L'ENFANT

L'enfant poussa un cri strident et des pleurs :
le serpent l'avait touché
l'avait juste effleuré du bout de la langue

en plein sommeil
le réveillant comme le réveille
la mère avec son mamelon
couleur de rose lorsqu'elle a mal
aux seins.

L'avait juste effleuré, le serpent,
qui ne touche jamais à un enfant,

à moins que sa mère, au moins une fois,
ne l'ait maudit.



LA JOURNÉE EN MES MONTAGNES

Mon pays est connu
pour ses précipices profonds
parmi les habitants des montagnes et des plaines
s'ouvrant jusqu'à la mer. Les soirs, là-bas,
on entend les cris de la pie
entre les serres de l'aigle et son âme
est sacrifiée aux ombres.
Là-bas la lumière joue dans les yeux des hommes
et personne ne connaît de nom les tentations.
La reprise de sang y est, par exemple,
un serpent sous la pierre, et le serpent lui-même
serait l'esprit d'une femme
sous coiffe blanche ou rouge.*

Au crépuscule, là-bas, chacun se touche le front,
devine sous ses doigts la sève de la vie,
et s'en réjouit.


*La reprise du sang, ou la vendetta, héritée du droit coutumier des montagnes, est particulièrement encouragée par les femmes, qui seraient les garantes du code d'honneur montagnard. (À partir d'un certain âge, les femmes montagnardes portent toujours des coiffes : blanches pour les vieilles dames, colorées pour les plus jeunes.)



FESTIN MONTAGNARD

Le sang a été vengé aujourd'hui.
Deux balles ont couché par terre un homme.

Le sang a été vengé aujourd'hui.

Sous le coup sec d'une hache
la tête du boeuf éclate au bord du ruisseau.
(Un riche repas va être servi !) *

Le sang a été vengé aujourd'hui.

Le gémissement des hommes rageusement
se mêle à l'odeur de la viande sur les feux.
Et la feuille d'automne tombe
cuite sur les calottes blanches **
attablées, dehors.

Nuit. Au cimetière sur la colline
nouvelle terre, lune nouvelle.

Les loups sont descendus des hautes montagnes
et s'abreuvent de sang dans le ruisseau.


*Pour fêter l'honneur sauvé par la vendetta, il est d'usage de servir un grand repas (on tue un boeuf), où seront invités tous les proches et les amis ; après ce " sacrifice ", la famille du tueur pourra réintégrer la communauté honorable du village.
**métonymie : les hommes de la montagne portent des calottes blanches (" qeleshe " en albanais).



UN HÔTE INATTENDU À BERISHE

Lorsqu'à la nuit tombée l'hôte frappa à leur porte,
sept frères l'accueillirent comme quelqu'un
qui aurait marché sur des planches sèches
au-dessus de leurs têtes. Méprisant l'ancienne coutume,*
ils ne lui adressèrent pas la parole mais regardèrent par terre.

Ce fut le plus jeune qui rompit le silence :
il décrocha le luth du mur
et le posa sur les genoux de l'hôte.
Lorsque celui-ci prit l'instrument dans ses mains
et qu'il polit gracieusement sa corde
du bout de son doigt rêche,
grattant au passage avec son ongle
les fibres tendineuses en crinière de poulain,
les frères et leur aîné, maître de céans,
comprirent que l'étranger était un chanteur
bien meilleur qu'eux tous.

C'est le début qui tient les coeurs en suspens,
non la fin du chant.

*L'ancienne coutume de l'hospitalité, inscrite sur le code des montagnes ou le Kanun, dit que " La maison de l'Albanais est la maison de Dieu et de l'hôte " : selon le Kanun, l'hôte peut s'inviter à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit et on lui doit un accueil chaleureux et sincère.



ÉLÉGIE PREMIÈRE

Quand je serai usé
par l'effort de mes années raides comme le roc,
toi, Tâsé, ne te fais pas des soucis pour moi
allongé sur la planche mortuaire,
agneau voué au sacrifice.
Laisse les vieilles dames ce jour-là pleurer à mon chevet
leurs parents morts depuis très longtemps.

Un dernier mot pour toi, ma femme :
À la mort de mon père, deux boeufs nous avons tués
pour combler les convives et les fourmis de l'air
de miettes de pain.
Moi, je mourrai parmi des gens bien
comblés,
aussi à mes obsèques pensez à ne servir
que des cafés amers.



LES SERPENTS NOIRS

(sur un motif arberesch)

Dans les buissons sont les serpents noirs,
toi, tu es nue au soleil.
Dans les buissons sont les serpents noirs
et se tiennent bouche à bouche
et se tiennent bouche à bouche
et leur vie est blanche
blanche blanche au soleil
et la vie blanche blanche
au soleil blanche blanche.

Il dégouline du miel
sur les galets dans les ravins secs.



LA FORCE DE KONA

La couleur jaune des feuilles
a raccourci le jour sur ses deux faces
et sur le village du Midi en haut
de la colline noyée de rouge.

Devant la porte se tient Kona,
portant au ventre sa lourde grossesse ;
elle admire les rayons des fruits tièdes
dans le panier
auprès de son mari assoupi.

Kona file sa quenouille :
la chaleur de la laine jaillit
de ses doigts
et l'enfant bougeant dans son ventre
la fait frissonner de plaisirs indicibles.



LE SERPENT ET LA FEMME

Le soir elle oublia son corps
à découvert
et le matin le retrouva tableau accroché
au mur large de dix brasses :
l'observa longuement et disparut.

Ses vêtements sèchent au bord de la mer
sur la pierre avec la chemise du serpent.
Le reptile dit qu'elle serait de retour, elle, pour sûr,
avant la fin de l'après-midi.

Tard dans l'après-midi trompé le serpent
sortit de sous la pierre
et fit une verte grimace à sa solitude,
puis remit sa vieille chemise et s'en alla
dormir.



PLUSIEURS FOIS DANS MA VIE

Plusieurs fois dans ma vie j'ai senti sur mon visage
l'odeur de son corps en mouvement
et je n'ai pas eu peur. " La Mort ! " me suis-je dit
et mes mains étaient
bien serrées l'une à l'autre
et je n'ai pas eu peur.
Au ruban rouge
j'avais noué la douleur sur mes doigts
et je n'ai pas oublié l'amour.

Je crois qu'elle est loin,
mais quand dans nos malheurs elle arrive
en traînant ses pieds par la poussière
vibrante des chemins, j'ai la chair
de poule, et je n'ai pas peur.
Je crois qu'elle est loin,
mais quand la bise du soir s'accroche à mes habits
je transis et un pressentiment me gonfle le coeur
à le faire sauter : elle est froide !

À ma mort, mettez-moi des habits de laine
comme c'était la coutume parmi mes ancêtres.



LE VERS À SOIE

Les fils blancs de la soie se séparent du coeur du vers mort abandonné dans le palais derrière la montagne. C'est la saison des moissons : la campagne elle-même se dévêtit devant le vieil hiver en vue, la mariée devant son jeune époux d'autant plus. C'est la saison de la réflexion solitaire.
Ce ne sont pas les limites qui déterminent le temps, mais c'est l'âge de l'homme sage. La recherche débute sous le signe d'un bandeau bicolore : blanc et noir. Et l'homme sage de se plaindre : personne ne m'a aidé à discerner à temps le début et la fin des fils sur le bandeau et je suis resté à l'ombre des choses. En automne, j'admirais l'alliance de la vie et de la mort en observant la coutume de mes ancêtres, qui conservaient pour leurs obsèques leurs meilleurs habits de laine et entraient dans la même tombe de père en fils :
Les os sur les os entre des couches d'habits chauds !



LE TEMPS PERDU

Le voyageur, homme modeste, ni trop sage ni poète, ralluma le feu éteint dans les cendres refroidies dans l'âtre. Il éveilla les sons endormis de l'eau et palpa les rayons du soleil sur les bourgeons de la plante à la fenêtre. Quelque chose restait suspendu dans l'air et attendait en silence, tel un couperet qui va tomber.
À ce moment précis il se souvint que le temps n'était pas rentré avec lui au logis.



MON VERS N'ÉTAIT PAS

Mon vers n'était pas une tragédie
ni au début, ni à la fin.

Il était un fil de laine
tricoté par des bouts de doigts
féminins

et il s'est cassé au seuil de l'étonnement
du coeur,
douleur délicate.

Tige de plante à la tête fleurie :
sans fruit,
mon vers aurait été
un serpent.



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