Les garants de la continuité européenne

Primo Shllaku
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Primo Shllaku
1947-

Poèmes traduits de l'albanais par Ardian Marashi

Descendant d'une famille d'artistes et de chercheurs reconnus, et de ce fait disgraciée par le régime dictatorial, Primo préféra se maintenir dans l'ombre pour ne pas avoir à subir, lui aussi, la persécution. Il fit néanmoins pendant vingt ans le petit maître de campagne, s'affrontant à des conditions de vie particulièrement défavorables. Féru de langues étrangères et de culture classique et moderne, il succombe lui aussi au "gène" de la famille et écrit des vers, qu'il prend bien soin de ne pas montrer. À la chute de la dictature, il en profite pour s'évader en Grèce, où il vit toujours et gagne sa vie comme enseignant de français. Dès la publication de son premier volume, Fleurs nocturnes (1994), il devient le poète admiré de la jeune génération et certains même l'identifient à un nouveau Baudelaire albanais. Ses deux volumes ultérieurs confortent sa notoriété, en révélant un poète mûr et sûr de ses moyens.



LA VILLE

Dieu dit : Que la ville soit.
Et la Ville fut.
Dieu dit : Qu'il y ait des censeurs.
Et pendant trois jours et trois nuits
il plut une exécrable pluie de crabes.
Puis Dieu gronda : Que les chèvres paraissent.
Et cela fut ainsi.
Monsieur Seguin vit que cela était bon,
et il y eut l'expression : la Chèvre de Monsieur Seguin.
Dieu ordonna de trancher la tête à la Ville.
La Ville musclée s'en tira à bon compte
n'ayant pas de cou.
En pâtit la ville de Modigliani
son cou étant trop long.
Dieu envoya sur terre les cardiaques
et ensuite
tout un arsenal de manucures mauves.
Dieu murmura : Que les poètes soient
et il tomba du ciel un cactus
qui produit des pommes.



CONTEMPORAINS

Nous sommes nés ensemble
et le temps
file pareil pour toi aussi :
une de tes minutes
pour une de mes minutes ;
ou, pour être précis :
une de tes minutes
pour soixante secondes de ma vie file,
revient, égalise et passe.
C'est ainsi.

Chacun de mes instants
est le même instant pour toi,
comme si nos deux bouches,
sur un même sein,
suçaient simultanément
le sable laiteux de la durée des choses.

Un jour nous comprendrons
que la seule chose que nous avions en commun
jusqu'au bout,
était cette parfaite précision
que chacun de mes jours
était parfaitement le même jour pour toi,
et que, sans le savoir,
nous avons vécu le temps de l'un l'autre
sous le titre le plus modeste du monde :
"Contemporains".

Aime-moi, donc, car le soleil est l'un de nous deux.
Aime-moi, car cet astre murmurant son mutisme bleu
n'est peut-être qu'une boule de lumière filante
et le Temps ne s'écoule plus pour lui.
Regarde-moi comme une chose
qui jamais plus ne se reproduira sur terre,
comme quelqu'un avec qui tu as partagé
avec précision
et
équitablement
chaque particule de ton temps précieux.

Nos mains sont aveugles
et nos yeux ne peuvent serrer ni saisir...
nos yeux qui se croisent, s'interrogent,
mais qui ne se touchent pas, ne se reconnaissent pas.
Ah ! presque la mort.

Et moi je t'aimerai
comme j'aime la terre,
cette terre
où les muses défuntes ne laissent pas de squelette
mais de l'herbe sur les yeux des ancêtres.



UNE PLAIE

Voilà, ceci était mon sang.
L'instant d'avant il courait dans mon coeur.
Prend ce sang et mets-le sur ton ciel
comme un soleil.
Si ça ne marche pas,
mets-le comme une lune.
Si ça ne marche toujours pas, mets-le tel qu'il est,
comme du sang
qui l'instant d'avant
courait dans mon coeur
et c'est peut-être là qu'il a vu,
dans les ténèbres rouges,
tes yeux
pleins de lumière.



LES CHAUSSURES

Elles me serraient quand elles étaient neuves.
Tandis que mon pied les adaptait
elles vieillissaient.
Il était pourtant un instant
où elles ne me serraient pas trop
et n'étaient pas trop vieilles.



ORIPEAUX DE NEIGE

Le jour
où je disparaîtrai
sera un jour de neige.
De gros chevaux
au trot voluptueux
péteront à tue-tête
durant ce voyage.
Des oiseaux gelés,
habillés en gros deuil,
fienteront sur leur propre âme
à défaut d'applaudir.
Un détachement recourbé d'ombres
tout essoufflées sillonnera
l'écoeurante bouillie de neige
mouillé jusqu'aux aisselles.
Leurs traces grisâtres
et les tracés des chars funèbres
sont mon dernier poème
pour cette saison.
Au four où je reposerai
je me préparerai
pour retourner à nouveau
dans cette autre saison
en oiseau ardent
plein d'oripeaux de neige.



JE T'AI AIMÉ

Je t'ai aimée...
L'amour n'a pas de présent,
L'amour n'a pas d'avenir,
Il n'a que le passé :
Je t'ai aimée.

L'amour est libre comme une main sur le sable.
L'amour est aveugle et débarrassé de la peau.
L'amour est dément comme une main sur la chair.
L'amour meurt quand les mots s'achèvent.
L'amour meurt quand les plaies guérissent.
L'amour est impatient de tout recommencer.

L'amour croit tout,
L'amour espère tout,
L'amour ravale tout,
L'amour pardonne tout,
L'amour habite les mains...

Je t'ai aimée...
L'amour n'a pas de présent,
L'amour n'a pas d'avenir,
Il n'a que le passé :
Je t'aurai donc aimée...



NOMBRE DEUX

J'étais fou de croire
Que l'amour vient.
Non. L'amour s'en va,
S'en va toujours.
L'amour n'a pas de visage.
Il n'a que le dos.
Il marche tout le temps à reculons
et va jusqu'aux extrêmes.
Comme la vie.
La vie mineure.
Qui dure.
Cette vie modeste, faite par nous deux.
Et par tous les autres deux qui soient.
Le nombre deux.
Le nombre le plus grand du monde.
Illimité.
Monde enfui au creux de la poitrine.
Monde qui marche à reculons.
Monde qui va aux extrêmes.
Monde qui dure.
J'étais donc fou de croire
Que l'amour s'en va.
Non, l'amour vient.
Retourne et revient.
Peut-être ?



ALEXANDRA

Les bus filent dans la nuit.
Le bruit de l'un d'entre eux ressemble à du bouillon
qui mijote.

Il te descend au seuil de ma porte.

Tu apportes des pommes,
des allumettes,
et des sonnettes empressées.



L'ANNIVERSAIRE DE NAISSANCE

Dans les maigres cendres de notre cheminée
nous avons mis ce soir-là une grosse bûche.
Avant de l'allumer
nous l'avons prise sur nos genoux,
l'un après l'autre,
à tour de rôle.
Tu as montré du doigt le cercle de ton anniversaire,
J'ai montré du doigt le cercle de mon anniversaire.
Tu as mis ton doigt sur le cercle de ton année,
J'ai mis mon doigt sur le cercle de mon année.
Et nous sommes restés ainsi
rêveurs
penchés sur notre vie...



L'HYMNE À LA VIE

J'ai un coeur
qui bat de grands désirs
aux portes mêmes de ma gorge.
Et ensuite je me couche
pour sentir couler en moi
le plus passionnant des fleuves,
le plus pur car le plus froid des fleuves,
le plus heureux des fleuves.
Sauf que sur mes lèvres
la soif est toujours jaune...



INCOMPIUTA

Je suis la marée et sa vague sournoise
qui remonte les rives chaudes de ton corps.

Je suis le miroir qui par les yeux d'un tiers
témoigne de la magie de nos instants partagés.

Je suis le trou vide que laisse le soleil couchant.
Je suis le trou plein que fait la lune naissante.

Je suis celui qui ne voit pas le paysage de ton corps
s'étaler sous ma peau fidèle.

Je fais de mes doigts lestes vibrer les cordes des lyres
qui pendent autour de tes hanches timides.

Je suis la brise fraîche sur ton corps apparu,
je suis l'ouragan tenace remuant tes paysages innocents.

Je suis celui qui vient à toi, sans cadeau,
comme les oiseaux.

Tu es celle qui vient à moi, sans cadeau,
comme les oiseaux.

Toi et moi
une histoire inachevée...



LE FESTIN

Nous étions peu nombreux
et n'avions pas beaucoup à dire.
Le soleil s'était invité à notre table
s'arrêtant sur les miroirs.
Seuls les fruits profitaient de l'ombre.
La main suivait les fractions de soleil
jusqu'au bout de la table abrupte.

Nous buvions de l'eau tiède,
parfois quelqu'un aimait le silence,
nous le laissions dans son silence,
tandis que le soleil se posait sur son dos.

Nous parlions du temps, des guillemets, des peintures au charbon et de théâtre.
Nous parlions des cuisses de Marie.
On s'avisa qu'il n'y avait plus de fruits à table,
on invoqua la nouvelle saison et les fruits nouveaux.
Nous étions peu nombreux à vouloir parler.
Les autres restaient juste assis et absents.

Nous parlions des jours qui raccourcissent.
Nous parlions de la fraîcheur des soirs.
Nous parlions des seins de Marie.

Nous étions peu nombreux,
personne n'aimait plus parler.
Quelqu'un constata que, cette fois,
les mots s'achevaient avant les mets.
Les tapotements devenaient métalliques sur la table,
les cure-dents étaient tous consommés.

Nous parlions de Marie, de sa disparition.
Fut évoquée sa tombe.
L'un de nous lâcha qu'elle n'était que squelette, déjà.
Des remue-pieds sous la table.
Ceci voulait dire que la conversation,
à moins qu'elle ne fut terminée,
se terminait.

Nous parlions de Marie,
de sa vie, de la fin.
Nous buvions nos cafés à long traits
et nous nous demandions
si un jour une autre pourrait lui ressembler...



IL PLEUT SUR LA VILLE

Des mamelles de nuages qui pendent
et la terre boueuse est certainement enceinte.
Après les éclairs
le paysage est un film brûlé.
Après la foudre
les oiseaux reculent ou se déplacent.
Sous la pluie
les arbres sont des nus accrochés à un idéal de sable.



TESTAMENT

À ma mort
veuillez laisser dehors mes jambes.
Ce sont elles
qui m'ont lancé à la poursuite de traces ardentes
et des traces glaciales sur la neige gelée.
Elles m'ont porté,
elles ont défailli et je suis tombé.
Par elles j'ai ressenti la terre,
les pierres,
les ronces,
le gravats et le béton,
le verre et la rouille.
Mes jambes ont aimé,
elles ont marché sur la trace d'Ève.
Ce sont elles qui ont voulu
que je sois ici et non là
où je devais peut-être me trouver.
Jamais mes jambes n'ont eu de regret,
mes jambes n'ont pas de bouche, pas de souffle,
pas de poumons ou de hoquet.
Elles sont aveugles, laissez-les dehors,
sans tombe.

À ma mort
veuillez laisser dehors mes mains.
Deux mains,
deux pauvres mains :
estampée dessus la forme de nos origines,
peut-être aussi la carte de certaine dépigmentation.
Mes mains,
les seules capables de chanter mes silences.
Ce sont elles et elles seules qui ont jeté les filles
dans mes bras novices.
Elles et elles seules savent
tanguer sur le désert de la feuille blanche,
gesticuler par des mots insonores :
ce sont elles qui
chaque heure, chaque minute, chaque seconde
gravent mon nom
sur la matière moite du Temps.
Mes mains dans la terre noire,
sans racines, sans un trou à elles.
Quand repousseront-elles, mes mains ?
Mes doigts sont les lambeaux
de mes mains mutilées.
Que les doigts de ces mains usées pendent
jusqu'à l'usure totale.

À ma mort
veuillez laisser dehors ma tête.
Dans ma tête ont habité mes yeux,
mes oreilles, mes sens épuisés,
et mon front vertical en elle s'est retrouvé.
Cette tête a voulu que j'aime la Mort,
que j'aime la violette sur la terre gelée de mon pays.
C'est cette tête-là
qui a commandé mes jambes,
mes mains,
mon moi-même.
En elle ont siégé les ganglions de mes larmes
et leur liquide dur comme de la grêle.
En elle s'est incrusté le stigmate
de ma blessure mille fois rasée,
celle qui a la forme d'une mouette.
Là gît la mer refoulée,
le bois incendié
et le voluptueux nuage.
Là séjournent les fleurs myosotis,
mes amoureuses aux mains de chewing-gum,
l'epsilon, l'X et plusieurs autres symboles
à l'aide desquels j'ai marqué un corps apparu.
Là coule mon fleuve vivant
qui tarit, se dessèche et s'évapore
laissant par derrière un gravier aride,
un chemin obligé pour mon pied sans talon.
Ah ! tête souveraine, c'est toi qui m'aurais guidé,
c'est à toi les orties, l'aubépine
et les coquillages dans les basses eaux,
mes plaies en forme de lettres
et mon sang en forme d'onde
c'est à toi. De là-haut,
sur mes épaules chétives,
tu ne cesses de lancer
ton cri aigu d'oiseau de mer.

À ma mort
veuillez me laisser tout entier dehors
sans tombe.

Moi, entièrement coupable.



LE PETIT POISSON

La rivière ce jour-là tarissait.
Plus aucun trou pour
le poisson
et de plus en plus petit
devenait le cercle
de son chemin.

Un grand soleil
lapait l'eau au trou,
une terre rêche
lampait l'eau au trou.

Le poisson
tournait en des cercles toujours plus petits,
plus petits.

Son dos grisâtre
apparut sur l'eau comme une bosse,
son ventre toucha le fond.

Un soleil avide pompait l'eau,
un sol aride volait l'eau
au poisson.

Ce petit poisson
n'en pouvait plus de rester à plat ventre
regardant d'un oeil l'air
de l'autre le bourbier.

Il s'immobilisa soudain,
face contre terre,
et des mouches d'acier se posèrent sur ses yeux.

Il sautilla.

Là-haut dans les montagnes
la tempête grondait
en pluie et averse.

Les eaux du ciel,
devenues eaux de la terre,
s'élançaient dans le creux de la rivière
pour atteindre le petit poisson
affrontant les mouches d'acier.

Ses écailles durcissaient
viraient vers un bleu inédit.

L'eau
avec son front écumé
arrivait vers le poisson.

Se débattait celui-ci de moins en moins.
de plus en plus fort...

Quelque chose comme la vie ou la mort
tracassait le petit poisson.

L'eau arrivait
arrosant le ravin de son écume chocolatée.

Le poisson sentit le courant d'eau
arrivant tout près,
il le sentit...

Ah, si tu pouvais, si tu pouvais...
Rebondit le poisson de toutes ses forces,
les mouches se dispersèrent,
son corps se mouilla.

Puissamment
le courant le repoussa dehors.

S'appuya le poisson sur la rive
et, la bouche ouverte,
s'essoufflait.

Elle arrive, l'eau, elle arrive,
se dit le poisson,
mais son corps ne suivait plus,
quelque chose en lui s'éteignait.

Il voulut de nouveau rebondir, le poisson.

Quelque chose comme
le cerveau ou le coeur ou les muscles
refusa d'obéir.

Il est arrivé trop tard, ce courant, trop tard.
À moins qu'il fût arrivé avec les premières mouches.
C'est alors qu'il aurait dû arriver...

Les mouches d'acier réapparurent.
Cette fois le poisson leur appartenait...




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