Les garants de la continuité européenne

Zef Zorba
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Zef Zorba
1920-1993

Poèmes traduits de l'albanais par Ardian Marashi

Ancien étudiant de l'université de Padoue, il sera emprisonné dans l'immédiat après-guerre sur une accusation sommaire, après une brève carrière de jeune metteur en scène à Shkodra. Dans les années soixante il sera recruté de force pour traduire des ouvrages professionnels. Ce poète hors pair travaillera toute sa vie comme comptable d'entreprise, à l'autre bout de la ville, où il se rendait à bicyclette. Son unique recueil de poèmes, le livre de toute sa vie, Sourire figé (1994), parut une année après sa mort. Zorba affectionne une expression elliptique de la poésie, il mène une recherche perspicace de la forme et du sens dans une articulation poétique tout à fait moderne. N'ayant écrit que pour lui seul et n'ayant voulu rien prouver, Zorba a écrit dans une liberté absolue.

Devant l'immense liberté intérieure de Zorba et de Shllaku, devant le grand art de Camaj et de Trebeshina, on ne peut s'empêcher d'imaginer ce qu'aurait été la littérature albanaise de l'après guerre, si elle avait pu profiter de la vraie liberté politique et sociale... et si elle n'avait pas perdu, pour des décennies entières, ses grands classiques de la première moitié du XXe siècle : Faik Konica, Gjergj Fishta et Ernest Koliqi.



AVANT-PROPOS

Il est si ténébreux, ce sentier. Jamais plus
je ne pourrai retrouver mon chemin
sans ta lumière.

Au bout du précipice,
qui séduit et qui pétrifie,
ne me vois-tu pas hésiter ?



UN INSTANT DE POÉSIE, UNE VIE

Lumière traversant la brume.

J'aperçois ton visage, poussière de neige ;
l'espace d'un instant tu me souris, timide,
comme un protoplasme in vitro,

mais dans une danse tourbillonnante ton sourire s'envole
ne laissant qu'un semblant d'impression.



SOUVENIRS

Ce ne sont pas que des rêves...
notre coeur y croit :
il croit aux âmes
jaillissant de nuit
des pierres crevassées
du cimetière,

des nuits semblables à celle-ci.



COMME DE PETITES HIRONDELLES

Et voici le crépuscule à pas de course
éclabousser ma ruelle
(quelque part les fils de la lumière ont cassé).

De mon cerveau la tristesse
mousse et se déverse
dans mes articulations rompues.

Et mes jambes traînent à force de se suivre.

Comme de petites hirondelles
des gosses du quartier gambadent
autour de moi
pleins de joie de vivre.



ARAIGNÉE

"Turn back, dull earth,
and find thy centre out."

(Shakespeare)

Tu es ma croix
engrenée d'amertume
au coin du mur, là-haut :
gribouillis noir
tu ressasses des pièges.

Ah ! va-t'en ! va-t'en ! attends, prends-la !

Mais aussitôt
tu te remets à renouer tes fils

et tu files, tu files, tu files...



APRÈS L'ENTERREMENT

La pluie ne va pas cesser ce matin.
Sur un poteau du carrefour
deux gosses du primaire
lisent en clignotant des yeux
le faire-part de décès :
"Patatras... ! le vieux, là !"
(Du revers de la main, le plus grand
s'essuie le nez.)
Au crépuscule
la lune pleine brille insolente.
Des dames en deuil passent
sous mon balcon
et essayent de retenir
derrière leurs foulards noirs
le rire qui les étouffe.



SEULS TOI ET MOI

Quand nous étions seuls toi et moi,
ô mon coeur,
par des nuits grosses d'orage :
mémoires exilées hors de la chambre longue
ténébreuse.

De fond en comble
le bâtiment vide raisonnait
de chimères
se posant paisiblement au-dessus
de moi, tombé de sommeil sur le dos,
et me transformant,
à coup de désirs comblés,

en une créature de pollen,
mortuaire.



VIENS AVEC NOUS

Tu as juste entrouvert la porte,
mais la lumière n'est pas entrée.
Dans la tristesse de la pièce sombre
ton sourire s'exile apathique ;
ton visage blêmit de souvenirs :
quelle morne journée de novembre.
(Aïe, tes yeux tièdes,
où se reflètent déjà des aubes mitigées !)

Tu as juste entrouvert la porte,
mais l'obscurité n'est pas sortie.
Dans un envol immobile
tes pensées s'incrustent raides
sur les tombes au loin, pierres ensorceleuses
t'étouffant, t'empêchant
d'ouvrir les yeux,
d'ouvrir ta bouche dans un chant.

Tu ne veux pas partager notre vie.
Ne vois-tu pas comment la canicule
a ravivé nos désirs ?
Comment nous brûlons pour une goutte d'amour
lorsqu'un coup de foudre s'annonce
loin à l'horizon ?
(Combien souvent sommes-nous passés par-là !)

Il est déconseillé de mourir patiemment.
Tu sais ? Par ces rudes hivers
plusieurs d'entre nous y sont restés :
la bise azurée
figeait leur sourire aux lèvres.
Tu pleures. Tu sens la mort :
ton amoureux n'est plus de ce monde.

Viens, viens avec nous.
Nous sommes des durs, nous ne reculons point,
nous cherchons,
nous brûlons dans notre feu :
le sang coule-t-il de nos plaies lacérées ?
n'empêche, nous cherchons.

Et nous savons : où la mélancolie se tait
et la misère s'étouffe,
la vie surgit géante,
une vie sans calvaire,
fiévreuse, rêveuse,
avec un désir anguleux de paix,
un désir rêche et têtu.

L'ardeur remplit nos poitrines
transpercées de blessures.



CAPTIFS

Et se maintiennent suspendus
au fil d'un rayon de lumière
les être démolis.

Refoulant la nostalgie
et l'aigreur
ils se débattent
à vous briser l'âme.



LA VOIE LACTÉE JADIS

Au plus haut sommet des montagnes
l'affliction de vos souvenirs
ô ruelles ténébreuses !

Sur vos vertes murailles tout au long,
la Voie Lactée jadis
se tenait en suspens, impalpable,
décor pour de jubilantes célébrations...

quand la connaissance vivait sa prime enfance
et que les mythes nous entouraient
limpides
quand le soleil était à portée de la main.



LA TERRASSE DE KAKARRIQ

En prise avec des revenants
la lune asperge de sang les ténèbres
et la nuit
sournoise siffle derrière des embuscades
comme au temps des brigands
quand la lame du couteau scintillait froide ;
et souriants d'amertume.

Monstrueux se déchaîne le ravin
paisible en perspective
s'agrafant sur un même angle
avec le ciel et la mer.

(Plus crânes et plus enfers
les rocs anguleux
menaçant de verser dans les ruines
sur des os
que seule la peau relie
et la volonté.)
Nuit, ô nuit,
ce serait donc cela le but ?

Moroses, les rêveries jaillissent de nouveau
blêmes et suppliantes,
mais je m'arrête net :
devant moi,
gifle au visage -
le manoir orthogonal du vieux Katallan*

D'en haut, une chèvre sans queue,
picorant des feuilles de sauge,
me regarde comme une folle
et m'invite de ses yeux plaintifs.

"Pourquoi ne montes-tu pas, chèvre misérable,
au plus haut sommet, si c'est cela que tu veux ?
Moi, je ne saurais te suivre :
impossible de m'échapper de cette prison
où je survis
grâce à des bribes de raisonnement ;
où la fièvre
ardente
mûrit l'homme dès le berceau ;
où la vie n'est pas un cadeau bienvenu ;
et où le diable lui-même souhaite mourir."


* le Katallan : monstre sanguinaire des légendes albanaises



UN CLOU

Un clou planté brusquement dans le mur, un clou
planté brusquement dans le mur, un clou planté.

Un clou enfoncé bruyamment dans le mur, un clou
enfoncé bruyamment dans le mur, un clou enfoncé.

Un clou fixé brutalement dans le mur, un clou
fixé brutalement dans le mur, un clou fixé.

planté brusquement...
enfoncé bruyamment...
fixé brutalement...



- ANDANTE MOSSO -

D'où sort ce tonnerre, par où ça éclaire, nul ne le sait ;
il n'émane de la terre que tristesse et brouillard.
Tes frasques de jeunesse, toujours vivaces, tu les attises
pour rien ; elles ne sont plus que des effusions
putrides, des éclairs perdus dans l'espace
(mais brûlants, brûlants !)
Monstre rêveur, en Div-sans-peur*
tu contemplais la braise et ne craignais pas
de voir tomber l'un après l'autre et Dieux et héros
et connaissances antiques. Alors,
tu t'es mis aux chiffres et n'as fait confiance
qu'à la substance, avant de basculer
dans la dégringolade.
La géométrie, pourtant, n'a pas assouvi ta faim,
pas plus que la poésie, quand tu as passé
tes vers aux rayons X. Te revoilà solitaire
tanguant
entre le néant et l'infini...


* le Div : monstre des légendes albanaises, une sorte de Cyclope



- ALLEGRO FURIOSO -

...et souvent j'ai vu le lac furieux
contre les nuées enceintes
de tonnerres déchaînés ;
par des masses d'écume incessantes
de pleins poumons il chargeait,
hargneux et gémissant ;

mais la pluie ne cessa pourtant pas...



STRETTA FINALE
(Et si... ?)

Tout doucement...
encore plus doucement...
là, dans la rue désertée,
que l'infini s'invite,
que des stèles s'élèvent en l'honneur des astres
éteints...
et que les rêves éreintés dorment,
eux-aussi,
tout doux... tout doux...

Ma vie,
tu sais ce que j'ai de spécial :
je ne t'aime pas parce que je t'aime...


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