Les nouveaux promus 1

Arian Leka
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Arian Leka, 2004. Photo : Robert Elsie
1966-

Poèmes traduits de l'albanais par Ardian Marashi

Originaire de la ville portuaire de Durres, Leka tisse toute une mythologie autour de sa terre natale, faisant des symboles maritimes le principe agissant de son oeuvre de poète et de romancier. Une fluidité rugueuse s'en détache, parfaitement ajustée à ses êtres intemporels faits d'air, d'eau et de roche, à ses hommes promis au large mais qu'une nécessité capricieuse maintient cloués au sol. Directeur de Poeteka, revue poétique lancée en 2004, et organisateur du prix international de la poésie du même nom, il a été lui-même récemment médaillé du prix national "La Plume d'Argent", attribué pour le meilleur volume de poésie de l'année, Strabisme (2004), son troisième recueil.



LA CHUTE DE L'ANGE

Les feuilles des arbres tombent...
non, ce ne sont pas mes plumes,
ne vous mentez pas avec des histoires de saisons ;
ce sont les ailes désagrégées de Dieu :
en attendant de l'aide, il rendit l'âme,

et moi je chute,
emptyje chute,
je chute éternellement
comme le jour du Jugement dernier qui n'arrive pas.


Il a toujours été automne
depuis que cette chute a commencé,
une saison qui entoure le ciel de couronnes d'arbres,
vous sortez de chez vous le matin
pour rentrer chaque soir
avec un rêve de ciel dans vos têtes,
mais jamais vous ne pouvez partir,

et je chute,
emptyje chute,
je chute pour vous annoncer
ne partez pas au ciel, personne ne vous y attend,
moi, je ne suis pas Dieu... vous croiriez à des plumes ?
Lui vient juste après
comme un châtiment de feuilles mortes.




LA FUITE DE L'ÂME

Je ne sais où va cette eau filante,
harpe décrochée des nuages gris,
la nature se lave - les morts enfantent
quand les arts offrent du paradis.

En moi une créature se lamente -
là-haut a sombré le Navire de mon Esprit.

Comment de la harpe recueillir les pleurs
par tous les trous de mon corps crevassé
pluie... solitude... culpabilité
voyagent sur des jambes de fleuve.

Le Navire de mon Esprit a cassé,
elle m'a quitté, ma créature de feu...
Restée sans âme, toute abandonnée,
La harpe pleure, que sais-je, le Navire ou Dieu...



SORTIE DE LA VIE

On me rappelle sans cesse que je suis là pour partir
Que je dois me lever
J'étais venu pour peu
Sachant que la vie n'est pas devant
La voilà déjà derrière moi
Car bien que je sois jeune
Dieu est vieux

On me le rappelle tous les jours
Que je dois me lever
Faire place à d'autres
Que je ne connais même pas
À ceux qui dorment
Dans des vésicules et des bourses
Ou qui ont été pris au piège d'un préservatif blanc

Me le répètent tous sur le chemin ou en mer :
"Allez, va, dégage, et n'en fais pas un drame !"
Mais je ne voudrais pas partir sans me voir faire
Certaines choses avec la mer, le vin et les femmes

Et avec mon pied je casse des coquilles de noisettes
Et je me lève et me couche et me lance et reviens
Et j'aime me disputer avec ce monde infâme.


I

Andantino semplice

...cette pierre que nous touchons a été terre jadis, et ce qui est aujourd'hui terre a été de la pluie, j'ai des voiles j'ai le bon vent et de l'eau, et je me dois aujourd'hui d'être un bateau...
emptyemptyil me faut un corps des traits... il me faut une forme pour me porter, car la vie a été et est toujours un départ, mais il n'y a jamais eu de pitié en art...


VIII

Allegro ma non troppo e non maestoso

...suspendue dans les airs la tête tranchée du crépuscule d'été, ce moine crépusculaire, pèlerin venu d'Orient en marchant sur les eaux, en dormant sur son flanc, n'est venu que pour mourir dans mes bras, sur mes pupilles, pour raviver ma solitude...
emptyje n'ai qu'un coeur de glace qui fond et ne vous demande pas si cela vous a plu, car le moine est là et je dois sortir le brancard, car la vie est un départ et cette fois non plus il n'y aura pas de pitié, car il n'y en a jamais eu en art...


LA CLOCHE

mon
Ami,
mon
Ami,
la Parole
et la Puissance
ont perdu leur merveilleux

en mer
attend le bateau
aux voiles hérissées,
le basson, cet homme trahi,
pleure pour moi, pour moi qui
ai causé tant de blessures

par mes ailes
par mes bras,
par les mains



LE THÈME INFINI

ils construisent leurs barques en terre ferme
les vieux matelots

car il y a une mer pour vivre
et un ciel pour mourir



IAMBE

syncope

Ô femme
tu marches sur le bout des pieds dans la mer et tu penses
que l'onde te porte il est tard
de croire quand le soleil s'est levé et qu'il réchauffe
des mots vermeils ton sourire
une anguille ton corps un arbre aux racines dehors
aspire et retient toute chose qu'il aime bien
marchant sur le bout des pieds sur des îles imaginaires
et ne pensant à rien sur la mer
tu n'as pas peur
et c'est pour cela que je t'aime, ô femme,
toi qui t'appropries ce qui ne te revient pas.



STRABISME PRIMITIF

Aux dents j'ai du tartre Et dans mon sommeil je siffle
Du vent lamentable Séparé en deux
Le rêve était un pont Plutôt qu'un sentier
Une mort qui ne réveille pas Quand elle nous baise sur les yeux
Aux ongles j'ai des poussières De la boue gluante
Et j'attends les hirondelles Me becqueter jusqu'au sang
Criblé de bourgeons De moi jaillira la pluie
Qui va aux baptêmes Et aux funérailles des vieillards
Aux poumons j'ai du sable Aux aisselles du sel
Des chassies dorées Aux yeux où pendent des glandes
La grenouille du sommeil Se tord le coup et défait
Les rêves une vie dure - Les calculs aux reins
Et moi dans une meule Chaque jour je me fais broyer
Des pieds aux cheveux Par mes amis et par mon moi-même.



VISAGE DE CANTIQUE

rondeau

Le Dieu qui donne et Le Dieu qui reprend
C'est le doigt
Du Dieu qui file et du Dieu qui réprimande
C'est la main
Du Dieu qui pardonne et du Dieu qui tue
Et la jambe
Du Dieu qui s'en va et du Dieu qui attend
Ils sont pareils
Exactement pareils
Au Dieu qui parle et au Dieu qui se tait
Au Dieu qui s'en fout et au Dieu qui sait tout
Car Dieu parfait et Dieu du péché
C'est le coeur
Du Dieu qui aime et du Dieu qui méprise
Du Dieu l'Artiste et du Dieu-sans-Muse
C'est l'oeil
Du Dieu des Cieux qui entre par une porte
Et l'esprit
Du Dieu des Champs qui veut qu'on en sorte
Sont pareils
Également
Au Dieu apparu et au Dieu jamais vu
Au Dieu adoré et au Dieu injurié
Au Dieu sans logis et au Dieu à cathédrales
C'est l'oreille
Du Dieu ayant un fils et du Dieu n'en ayant pas
Et la bouche
Du Dieu des pauvres et de Celui des armées
Ils sont pareils
Exactement pareils
Nous poussant à témoigner
Que le doute est une foi aveugle
Sans oreille
Sans doigts
Sans bouche



LAMENTATION

LE CIEL

J'ai peur
j'ai tellement peur qu'à ce jour
les nuages blancs rangés soudain sur la ville
n'aient planté là-bas leurs cordages lavés
j'ai peur
j'ai une peur
qu'un jour
sans que ce soit l'automne
ils ramassent leurs cordages
j'ai peur
qu'ils partent ailleurs
qu'ils nous laissent seuls.

LA TERRE

J'ai peur
oui oui j'ai peur
quand la lune sera toute nouvelle
ces îlots qui nous ont fait compagnie
profondément silencieux sans mot dire
et sans que nous soyons là
oui oui j'ai trop peur
comme ils sont venus
ils pourront lever l'ancre
et ils nous laisseront seuls.

LA MER

J'ai peur
mais peur peur
que ces vieux oliviers
un de ces jours
j'ai peur mais peur
quand nous serons tous endormis
j'ai peur
mais peur
qu'ils déplantent leurs vieux os
retirent leurs racines
comme les vieilles dames leurs longues robes
avant de monter sur la barque
j'ai peur
j'ai peur qu'on ait beaucoup trop dormi
ils partiront ces vieux oliviers
et nous resteront tout seuls.

CHORUS

Rien ne sera repris à cette mer
nous lui laisserons ses écueils, ses lauriers et ses seiches sur le sable fin
et son pollen et ses vagues qui voyagent plus que les oiseaux
aucun caillou, aucun moineau, pas même les flaques d'eau dans la cour
ni les îlots lointains surgis après la pluie
ces phantasmes du langage que racontèrent les ancêtres.

Rien ne sera repris à cette péninsule
le pêcheur manchot scrute le soleil sur son dos
avec leurs tambours de broderie les jeunes filles
font la chasse aux jeunes hommes
le mer est restée derrière le dos
un désert salé où ne pousse que l'espoir.

Rien ne sera repris à ce ciel qui s'éclaircit
ce ciel où les nuages blanchâtres ressemblent
à des bikinis sur les corps bronzés
tout restera en l'état et tout ce qui appartient à cet été
sera gelé sur la matrice de mon Canon
qui vient de me griller mon plus beau cliché.


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