Les nouveaux promus 1
Ridvan DibraPoèmes traduits de l'albanais par Ardian Marashi
Au bout d'une vingtaine de livres publiés, Dibra s'est confirmé comme un écrivain inventif et exigeant, à la fois gardien de la tradition et porteur de modernité. Dans le contexte difficile de l'édition en Albanie, il a publié ses livres chez différents éditeurs, à Tirana, Shkoder, Elbasan, Pristina ou Skopje. Récompensés par des prix littéraires, ses textes paraissent dans des anthologies et des revues de pays balkaniques, mais aussi en Italie ou en Allemagne. Un roman et un recueil de nouvelles sont déjà traduits et prêts pour une édition française. Son oeuvre explore divers genres et formes littéraires, de la poésie au roman en passant par la "parabole" et le récit : ancrée dans la culture albanaise dont elle interroge les codes, les mythes, les non-dits, elle se montre surtout soucieuse de modernité littéraire. La bibliographie abondante de Dibra dessine à la fois l'unité d'une oeuvre cohérente et la diversité d'un talent littéraire en constant renouvellement. À partir de 1994, Dibra travaille comme professeur de littérature albanaise à l'université.
LES PLAIES DE MOÏSE
Tous ont oublié Sephora, la femme du Prophète
Les cieux s'ouvrent comme les pages d'un livre,
Mon Dieu.
Jaunis par le feuillettement quotidien,
Plus que par le temps, dirais-je,
Écrasés par endroits et déchirés ailleurs
Par les éclairs et par notre impatience.
Et nous, aussi aveugles qu'au commencement,
Mon Dieu.
Nous n'avons su lire pas une seule page,
Pas une seule ligne, pas une seule lettre,
Car nous avons cherché loin, sur les hauteurs,
Quand l'alphabet se trouvait tout autour de nous.
Et nous, aussi sourds qu'au commencement,
Mon Dieu.
Nous n'avons pas su entendre ta voix,
Distraits que nous étions par mille et une voix fausses,
Quand tout aurait pu être si facile et si simple,
Il aurait suffi de nous pencher et d'écouter notre souffle.
Et nous, aussi affamés qu'au commencement,
Mon Dieu.
Juste parce que nous étions jaloux de la vigne du voisin,
Au lieu de bénir nos propres herbes sauvages,
Au lieu de bénir le globe, que nous n'aurions pas dû
Mordre brutalement comme une pomme verte.
Et nous, aussi solitaires qu'au commencement,
Mon Dieu.
Dispersés en tous sens comme les grains de sable
Sous le vent montant des profondeurs de nos gorges,
Ou comme ces orphelins tourmentés de la honte
D'avoir levé la main sur leurs propres parents.
Et nous, dans la même poussière qu'au commencement,
Mon Dieu.
Dans nos bouches, dans nos poumons il y a la poussière,
Jusque dans notre rêve d'envol la poussière nous poursuit,
Parce que nous sommes paresseux ou que nous oublions
De nous purifier avant chaque départ.
Et nous, sans-abri comme au commencement,
Mon Dieu.
Nos taudis, à peine élevés, tombent en ruines,
Ne résistant à ton courroux pas même un millénaire,
Alors qu'à chaque fois nous incriminons
Les murs, les fondations, ou encore le toit.
Et nous, aussi assoiffés qu'au commencement,
Mon Dieu.
Avec nos lèvres sèches comme la canicule
Nous avons tari une par une les sources de la vie,
Nous avons souhaité et ensuite inventé
D'innombrables sources de sang.
Et nous, aussi incultes qu'au commencement,
Mon Dieu.
Car nous avons mis le deuxième pas avant le troisième,
Nous avons prononcé le deuxième mot avant le premier,
Ainsi, notre savoir n'est rien d'autre
Qu'une éternelle révision des fautes commises naguère.
Toi toujours partout,
Nous toujours nulle part,
Mon Dieu.
Nous avons dédaigné les raisons du sang,
Le cri des désespérés nous l'avons oublié,
Nous avons oublié que les plaies de nos ennemis
Font un jour plus mal dans nos propres poitrines.
Dans ma propre poitrine,
Mon Dieu.
LA PREMIÈRE PLAIE : LE SANG
Tu crains le sang plus que les fantômes, Sephora,
Le sang innommable, coulant de la plaie fraîche,
Le sang qui brille pareil sur toutes les plaies
Et qu'on n'a pas le droit de prendre pour de l'eau,
Bien que l'eau puisse être baignée de sang,
Ma Sephora.
Il suffit que je frappe de mon bâton serpenté,
De ma volonté farouche, voudrais-je dire,
Pan-pan-pan
Pan-pan
Pan.
Regarde comme les rivières et toutes les eaux se sont ensanglantées
Il suinte du sang de la neige qui fond
Et le sang goutte des stalactites acérées
Goutte-à-goutte goutte-à-goutte
À goutte
Goutte.
Comprenez derechef le prix de l'eau
Et laissez passer mon but.
Vous, lèvres arides, et vous, terres desséchées,
Vous, torses stériles, et vous, poissons affamés,
Oublieriez-vous que c'est de l'eau
Que je tiens et ma vie et mon nom ?
Au commencement il y avait la vie,
La mort est venue aussitôt après.
LA SECONDE PLAIE : LES GRENOUILLES
Tu crains le marécage plus que le sang, Sephora,
Le marécage qu'on nomme oubli et distraction,
Le marécage jaune qui absorbe la verdure
Comme l'instant qui absorbe l'éternité.
Le marécage où évoluent des monstres,
Ma Sephora.
Toutes sortes de monstres oisifs et sordides,
Des tas de lys infects,
Maintes haleines embourbées,
Et à la fin les grenouilles emblématiques :
Attirées par mon bâton serpenté,
Par ma volonté farouche, voudrais-je dire.
Elles remontent à la surface et pénètrent chez toi, Sephora,
Dans ta chambre à coucher,
Dans ton lit elles se faufilent,
Elles souillent tes draps blancs
Et ton sommeil immaculé
Par des coassements baveux :
Coak-coak-coak
Coak-coak
Coak.
Lorsque les dieux eux-mêmes se font la guerre,
L'homme doit faire la paix avec lui-même,
Ma Sephora.
LA TROISIÈME PLAIE : LES MOUSTIQUES
Tu crains la cause plus que l'effet, Sephora,
La cause que je sois moi ou quelqu'un d'autre en moi :
Ceci arrive rarement, très rarement aux hommes,
Et peut-être jamais aux filles d'Ève.
Les tourbillons de poussière sont maintenant des nuages
De moustiques, Ma Sephora.
Sur ton visage et ton grand corps,
Sur tes lèvres et tes seins menus,
Sur ton sommeil et tes rêves vierges,
Sur ton silence et ta patience divine,
Sur tes larmes et ton sourire précieux,
Sur ta maternité et ton fruit chétif,
Sur tes racines et ton tronc verdâtre,
Subsistent les marques grises des piqûres,
Ma Sephora.
LA QUATRIÈME PLAIE : LES MOUCHES
Les petits sont partout et ils sont fort gênants, Sephora,
Comme les grains du sable jaune collés aux doigts,
Ou comme les mots et les faits quotidiens
Qui auraient pu aussi bien ne pas être.
Ce nuage de mouches est un drap mortuaire,
Ma Sephora.
Ni plaie, ni morsure, ni poison
Sur ton corps de marbre blanc,
Ou bien tous les trois confondus, mais enfuis sous ta peau,
Là où les sens font mal comme le péché refoulé,
Et où le commencement se projette comme une fin prochaine.
Car la mort survient rarement
Sans qu'on l'appelle,
Ma Sephora.
LA CINQUIÈME PLAIE : LES BÊTES
Fut un temps où je parlais de toi comme des bêtes, Sephora,
Trouvant en elles tout ce que je savais être en toi,
Ou en toi tout ce que je savais être en elles, c'est pareil.
Je parle du temps quand tu t'appelais nature,
Ou quand la nature s'appelait femme, cela est égal.
Mais les bêtes sont toutes mortes,
Ma Sephora.
Elles sont mortes en toi, désespérément, une par une :
Est morte la grâce des chevaux courant au crépuscule,
Est mort le sacrifice des chameaux dans le désert jaune,
Est morte la naïveté des ânes remâchant des épines,
Est morte la bonté des brebis, la fertilité des vaches est morte.
Elles ont été fauchées une par une,
Ou bien est-ce moi qui les ai fauchées
Ces ficelles qui te reliaient à la nature,
Ma Sephora.
LA SIXIÈME PLAIE : LA POUSSIÈRE
La poussière est comme le préjugé, Sephora,
Tu l'aspires dans tes poumons
Toute entière elle t'enveloppe
Dans son manteau changeant de couleur au gré des saisons,
C'est le ciel tamisant la cendre du four,
Ma Sephora.
Sur toi et toutes les créatures
Il pleut de la tristesse grise
Qui engendre un automne éternel :
Un automne malade d'impuissance d'être une autre saison,
Ressemblant de plus en plus à l'homme et à son destin,
Car les destins sous la poussière sont tous pareils,
Ou semblent-ils pareils à l'oeil inexpérimenté,
Au regard grossier qui va caressant les surfaces
Comme la poussière tes sensations,
Ma Sephora.
LA SEPTIÈME PLAIE : LA GRÊLE
Tu as toujours craint les états intermédiaires, Sephora,
Par exemple la grêle : ni goutte de pluie ni flocon de neige,
Ou glace et pluie à la fois.
Et toi toute seule entre le feu et la glace
Ma Sephora.
Ce ne sont pas des colliers de perles qui pendent des cieux,
Mais bien des cordes perlées de grêlons :
C'est mon bâton qui les attire
Ensemble avec les serpents incandescents des éclairs,
Brûlants comme brûle la passion aveugle.
L'orge dans son épi s'embrasa et sécha,
Tout comme le lin en éclosion.
Mais ne sécha pas le blé qui patiente et mûrit tardivement
Comme ton essence indestructible.
Ma Sephora.
LA HUITIÈME PLAIE : LES GRILLONS
La plaie refermée en appelle une autre, Sephora,
Comme le désir appelle le désir et la douleur la douleur,
Jusqu'à l'instant où l'âme devient chose inanimée,
Et le corps tout ensemble âme et esprit.
Voici qu'arrivent les danseurs de la mort,
Ma Sephora.
Le vent de l'est les a apportés par myriades :
C'est l'armée des instants avides, jamais assouvis,
Une peste qui dévore les restes du festin -
Les plants et les bourgeons surtout,
Ou toute autre verdure qui nourrit l'espérance
Et qui a ensemencé ton âme
Comme ton corps tendre,
Ma Sephora.
LA NEUVIÈME PLAIE : LES TÉNÈBRES
Tu crains les ténèbres plus que le feu, Sephora, -
À l'heure où les contours s'estompent et que tout devient identique
Le supérieur à l'inférieur et le blanc au noir, -
Les ténèbres que l'on peut toucher de la main,
Ma Sephora.
Alors tu n'as pas d'autre choix que de retourner en toi-même,
Comme on retourne au vieil ami retrouvé après tant d'années.
Car les ténèbres ne se dissipent pas comme le brouillard,
Elles cachent l'inconnu et dévoilent le connu,
De sorte que l'homme ne voit pas l'homme, à peine l'effleure-t-il,
Quand il ne peut pas l'éviter.
La récompense tardive te fait mal,
Comme à moi mon moi-même retrouvé,
Ma Sephora.
LA DIXIÈME PLAIE : LA MORT
Tu crains moins la mort que la vie, ma Sephora,
Je veux dire la vie auprès de moi et de mon peuple reclus,
Visant l'éternel faux salut
Dans son immense effort pour se faire comprendre,
Mais la mort elle-même te fuit, ma Sephora.
Sur ton front lucide, comme sur l'entrée d'une maison accueillante,
J'ai apposé la marque prémonitoire du sang,
Pour que la mort s'en souvienne et aille chercher ailleurs :
Car l'homme ne peut connaître que ce qu'il a lui-même créé,
Le commencement et la fin n'appartiennent qu'au Créateur,
Même si les vieux éléphants retournent mourir sur leur lieu de naissance.
"Celui qui n'est pas avec moi est contre moi" :
Ainsi parlait un jour la mort,
Ma Sephora.
LA ONZIÈME PLAIE : SEPHORA
Plus fort et plus sûrement que sur ma volonté de bois,
Sur ton sacrifice muet je m'appuie, Sephora,
Sur toi, la moins refermée de mes plaies,
Dont la douleur augmente quand les autres plaies s'apaisent.
Il était long, le chemin, Sephora, trop long,
Semé de détours et d'épreuves qui retardaient mon but ;
Je sais, les enfants ont le droit de croire aux victoires faciles,
Moi, non, étant à la fois moi-même et tous les prophètes d'antan.
Le long chemin en solitaire n'en finit jamais, Sephora,
Mon bâton et ma foi comptaient peu : Dieu seul se suffit à soi-même.
Mais j'avais besoin d'être aimé plus que d'être compris :
Alors tu es apparue, corps tout enveloppé d'âme.
Je n'ai aimé que le but et les gens ne m'ont pas aimé, ma Sephora,
Pleine de poison la coupe dans tes mains blanches :
Soit ! la tristesse est une vertu et la joie un péché ;
Les événements, dit-on, durent moins que les hommes.
À instruire quelqu'un, on est payé, Sephora,
À vouloir instruire tout le monde, on paye.
C'est beau et c'est pénible d'être femme de prophète,
Ma Sephora.
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