Les nouveaux promus 1
Stefan ÇapalikuPoèmes traduits de l'albanais par Ardian Marashi
Professeur d'Esthétique à l'université de Shkodra dès l'année 1990, il est passé depuis 1996 à l'Institut des Beaux-Arts à Tirana. Auteur d'essais et d'études littéraires, ainsi que du roman Un homme de passage (1996), paru en français aux éditions Albiana-CCU (Corse 2002), mais surtout dramaturge plusieurs fois primé, Çapaliku s'est déjà affirmé comme une personnalité de la culture et des lettres albanaises. Révélé comme poète avec les volumes "Ceci et rien d'autre n'est arrivé" (1993) et "Temps suspendu" (1994), il revisite la poésie avec autant de franchise et de sérieux dans "Mot pour mot" (2000) et "Ad usum delphini" (2006). Privilégiant les tons brusques et le contrepoint, sa poésie va droit à l'essentiel, sachant se cristalliser dans une émotion finale sensibilisatrice.
MAINTENANT ET JADIS
Mon enfance
repart tout le temps
près du puits,
du figuier, de l'escalier en bois,
du cyprès sur le seuil du lierre.
Je traîne derrière
ma petite amie d'alors,
intimidé par ma taille,
effaré par les formes de ma tête
et par ma pointure qui fait quarante-trois.
Dans l'ancien grenier
mes vieux jouets je récupère :
des moules à chaussures en bois,
des hachettes à courte manche
plantées dans l'ordre sur une poutre,
des bouteilles à bosses et plein de bouchons
et plein de lampes à fioul, noires.
Dans le tonneau de cent litres
j'essaie de me glisser et je sens
que mes épaules n'y passent plus.
Des histoires anciennes, je me dis,
tu ne peux plus entrer dans de vieilles fringues,
jamais plus, on ne touche pas
aux toiles d'araignée - lourds rideaux
recouvrant tout.
Tu ne peux pas échapper à la pagaille du jour,
pas même dans ce grenier, dans le jardin non plus.
Cache ta tête comme l'autruche
et marche...
IL NE S'EST PASSÉ RIEN DE PLUS
Il ne s'est passé rien de plus.
Delà les vitres
des gens flapis
butent par erreur sur leur malheureux destin.
Deçà les vitres
un virus a brouillé
le code de la parole.
Deçà et delà
des volontés recourbées
(comme ces anses des tasses
à café devant nous)
tentent de se redresser.
En ce moment seul le silence
peut dire quelque chose
avant que ne repoussent
les champignons des paroles.
SHKODRA, FIN DE SOIRÉE
Tumultueusement
des mains veinées ferment les volets
et leur vacarme choit
dans des ruelles en pelote.
Des torches usées éternuent leur lumière,
les yeux scintillent, et au détour
tu rencontres tes aïeuls
de retour
du festin du temps congelé.
LE BISTROT, LA NUIT
Les chaises reposent les jambes en l'air
sur les tables
et chaque chose est à sa place,
seules des gouttes d'eau sur des verres
poursuivent leur chemin en glisse.
MON MANTEAU
Mon manteau fatigué
pend à un clou
les épaules tombantes, vides...
La seule chose qui m'obéit
volontiers, dès le petit matin.
TEMPS
Je vieillis en marchant
dans la rue de mon grand-père
Tef Çapaliku le vieux,
cordonnier mort
aux semelles sous le bras.
Stef Çapaliku le jeune
aux proverbes latins
et bouquins jaunis en tête.
Nous marchons sur le même rythme fou
pour nous heurter contre la même porte
rongée de longue date par les chiens.
Je lis dans ses semelles
Lui, plonge dans mes vers
À la pointe d'un soulier nous tentons
de garder l'équilibre.
AH, COMBIEN DE CHOSES...
À Sara, ma fille
Ah, combien de choses il te reste à apprendre !
Tu apprendras d'abord que le loup, le chat, la poule,
le chevreuil, la tortue, les oiseaux, la taupe,
ne sont pas que des personnages de contes :
ils vivent séparés et d'une façon toute différente
ils jugent de la vie des humains ici-bas.
tu apprendras que le un, le deux, le trois
n'ont rien à faire avec les doigts de la main,
pas plus qu'avec les crayons et les pommes sur la table :
ils ne nous apportent que des embrouilles
dans nos comptes de la vie ici-bas.
tu apprendras que les mots rouge, vert
pourront s'écrire aussi bien au crayon jaune, noir
comme quoi les couleurs ne veulent rien dire, simplement
elles sont : juste pour nous apprendre
que les choses changent dans la vie ici-bas.
Dès lors, tu auras grandi.
Ah, combien de choses il te reste à oublier !
Tu oublieras d'abord que le loup, le chat, la poule,
le chevreuil, la tortue, les oiseaux, la taupe,
ne sont pas que des personnages de contes :
ils vivent séparés et d'une façon toute différente
ils jugent de la vie des humains ici-bas.
tu oublieras que le un, le deux, le trois
n'ont rien à faire avec les doigts de la main,
pas plus qu'avec les crayons et les pommes sur la table :
ils ne nous apportent que des embrouilles
dans nos comptes de la vie ici-bas.
tu oublieras que les mots rouge, vert
pourront s'écrire aussi bien au crayon jaune, noir
comme quoi les couleurs ne veulent rien dire, simplement
elles sont : juste pour nous apprendre
que les choses changent dans la vie ici-bas.
Dès lors, tu auras vieilli.
EUROSTAR
tu ne seras plus celle que tu es
le jeune homme à la chemise déboutonnée est monté dans le train
et toi qu'avec tes cheveux défaits
peut-être jusqu'à demain
le retour n'est jamais proche
il n'est pas comme le départ
bientôt le ciel pourra changer de couleur
les souliers sans pointe du vernis à ongles
la chemise du jeune homme des cernes autour des yeux
le serrement de mains énergique
le peigne dans les cheveux le rythme sanguin
et tout ce que tu ne crois pas
le retour n'est pas comme le départ
la surprise de la première rencontre s'en va à la vitesse
de la voix à la vitesse de
l'étincelle des yeux écrasée contre le mur
le goût de l'attente est une carie *
entre tes dents blanches.
*dans l'original albanais, jeux de mots homophones entre "karie" (carie) et "kari" (pénis)
DEMAIN
demain n'est pas comme les autres jours
il ne se passera rien de spécial demain
mais demain n'est pas comme les autres jours
il pourra y avoir de la pluie et du soleil demain
d'un seul coup
du sang et de la pluie d'un seul coup
il pourra y avoir demain soit
du soleil soit de la gelée
d'un seul coup
demain
les enfants resteront claustrés chez eux
bien que
demain soit dimanche
le rayon du soleil atteindra
le point de gel
demain
et nous tous glisserons dessus
vers nos origines
QUE FAIRE DE TOI AMOUR DE MON PAYS
que faire de toi amour de mon pays
te ravaler
t'expectorer dans le crachoir de la clinique dentaire
que faire de toi
tu m'es resté à travers la gorge et je ne puis ni te ravaler
ni te cracher
tu es une arête géante plantée
dans les cordes de ma voix virile
que faire de toi
quelqu'un peut me dire que puis-je faire
l'opération est douloureuse, dit-on
et la plaie ne cicatrise jamais, dit-on
vivre avec c'est pénible, dit-on
la voix s'éteint progressivement :
vox clamantis in desertio, dit-on.
LA MORT SERA UNE FÊTE
la mort sera une fête
la maison recevra une foule d'amis
les noisetiers du jardin fleuriront plus tôt
tout recommencera par le début
comme à la naissance
on s'acquittera de cette dernière tâche
plus vite que jamais peut-être
peut-être plus tard que jamais
mais la mort sera une fête
une fête estivale
aux bermudas
aux sandalettes
le coq chantera sur le toit
les barriques de vin éclateront
de joie
tout revêtira la forme de la pré-naissance
du neuvième mois de grossesse
CHEVAL SUR LE BITUME
tu es un cheval sur le bitume
il n'y a rien à bouffer dessus
sauf que tes fers peuvent glisser
sur la chaussée humide
et tu seras amené à boire
le sang qui coule de ta tête de quarante livres
cheval sur le bitume
tu n'imagines pas que tu pourras craquer
sous la charge
pauvre utopiste
parcourant les chemins dans l'espoir
que le bitume va s'ouvrir
et qu'il y poussera de l'herbe
LA JOURNÉ SANS TOI
est voyage. Ne me demande pas vers où.
Tu sais ? C'est un voyage muet.
La journée sans toi ne se mesure pas au rythme d'heures,
mais au rythme de vingt-quatre idées
sur la mort de la forêt :
1. Sur le vieillissement du chêne
2. Sur le pourrissement de la feuille
3. Sur la mort de l'écureuil
4. Sur le chant du cygne
5. Sur le pelage du renard abattu
6. Sur la détonation du fusil de chasse
7. Sur la tempête déchaînée de l'hiver
8. Sur les racines arrachées, écartelées
9. Sur la cabane carbonisée du forestier
10. Sur le sentier bloqué par l'écroulement
11. Sur la lune pendue aux branches
12. Sur le ventre dégarni de l'hérisson
13. Sur le nid sans réveil du serpent
14. Sur les alvéoles extirpés des abeilles
15. Sur le royaume déchu du lion
16. Sur les ailes grillées des papillons
17. Sur la plaie saignante de l'ours
18. Sur la peau écorchée de la biche
19. Sur le tarissement de l'unique source
20. Sur l'élan tranchant de la hache
21. Sur le bec brisé du pivert
22. Sur la larme aux yeux du lièvre
23. Sur la soif des nénuphars
24. Sur le chemin perdu de Cosette
Ainsi se termine ma journée sans toi
dans la tension de trouver l'issue de secours
dans la prière pour la forêt
dans la messe de requiem
dans un rêve de paradis.
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