Les nouveaux promus 2

Brikena Smajli
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Brikena Smajli. Photo : Migjen Kelmendi
1970-

Poèmes traduits de l'albanais par Ardian Marashi

Diplômée en langue et littérature albanaises à l'université de Shkodra, elle devient très tôt une admiratrice inconditionnée de la poésie moderne britannique, pour finir par découvrir, après son affectation à un poste de professeur de lettres dans la madrasa de la ville, les grands classiques de la poésie perse et arabe. Ses deux volumes de poèmes, Les louves meurent en dernier (1997) et Chaque jour je construis une maison de copeaux (2006), nous embarquent dans une quête fervente du sens caché, tout en révélant une âme irascible à force de se sentir solitaire et impuissante devant un monde qu'elle essaie en vain d'apprivoiser, mais qui la rejette à tous les coups, l'obligeant à se renfermer dans un style qui se cherche.



LARMES

La malédiction des fleuves
m'a prise.
Il fait froid dans la rue
et mes pieds sont tout trempés ;
mais, quand les âmes pleurent,
leurs ombres vibrent dans les mares d'eau
et s'étirent ;
dans les grottes
des animaux mythiques flottent ;
solitaire, la flamme de la bougie vacille
et embrasse les stalagmites
de l'âme...



LA LOUVE

Chaque matin
Je pars retrouver mes amis les loups.
Des hommes me coupent le chemin :

- Je les dévore !



CE SOIR

Ce soir il n'y a aucune porte qui s'ouvre.
Le loup et moi sommes dehors.



À EUX

Vous vous en allez en riant dans mon dos
Comme d'une perdante qui ne se relèvera plus.
Vous ne m'avez pas tuée dans une bataille,
Mais m'avez enterrée au creux de vos paroles.



LA DOULEUR A LES CENDRES...

La douleur a les cendres de son propre incendie.
La douleur est vie.
Les doigts croisés derrière
Et les épaules courbées d'une vieille dame.
La douleur est flamme.
La douleur a la marche des funérailles
Et la caresse agaçante
D'une veuve coquine.
La douleur est ruine.
La douleur a la vague froide
D'une mer sans eaux.
La douleur est fléau.

La douleur a un vampire vicieux
Qui de votre sang s'abreuve.
La douleur est... épreuve.


* * *

Au plus haut rocher,
sur la route parsemée de sphinx,
il me reste une énigme que je n'ai pas résolue.
Cela me rassure.
L'Oracle n'a toujours rien dit,
cela fait des siècles qu'il est frappé de mutisme,
barbouillant à longueur de vie des hiéroglyphes emptyemptyemptyemptyemptyemptyemptyextravagants.
Et j'arrive toujours en retard ou trop tôt pour me faire emptyemptyemptyemptyemptyemptyemptyentendre.


* * *

Cette bougie s'éteint elle aussi,
agonisant lentement,
avec des larmes qu'elle avale,
chaudes, brûlantes.
Elle donne son oeil à la lumière
et s'essouffle.
Tout autour, en reine vaudevillesque,
l'obscurité se pourlèche.
Mais mille sensations de lumière
habillent les murs
imprégnés de désirs
qu'on ne dit pas.


* * *

Le soleil comme une tranche de pain profita aujourd'hui
à ceux qui n'ont rien fait pour le mériter.

Aucune amibe ne put deviner notre être
embourbé dans les eaux stagnantes.

Mon invasion était facile à prouver.
Une louve relie les deux sources et transit.

Je m'en vais
là où les moineaux ont leurs nids :
près de la lune et du soleil,
loin des ombres
qui se sont engouffrées dans le sentier du serpent.

Voilà qu'arrivent aussi les bonnes vieilles Zanes*
pour une gorgée d'eau luisante par pleine lune.

M'obsède cette promesse donnée
au bord d'un fleuve tout gris
et fou d'ours et d'hydres. **


*personnages de la mythologie albanaise, comparables aux nymphes des bois et des sources.
**Les trois derniers poèmes sans titre font partie du recueil de poèmes en prose " Chaque jour je construis une maison de copeaux " ; pour la traduction, on s'est servi du premier manuscrit de l'auteur, où les mêmes poèmes sont en vers.


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