Les nouveaux promus 2

Lindita Arapi
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Lindita Arapi, 2005. Photo : Stephan Boltz
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Lindita Arapi : Kufomë lulesh 1993
1972-

Poèmes traduits de l'albanais par Ardian Marashi

Elle publie dès l'âge de dix-sept ans dans des journaux et revues littéraires de l'époque. Un premier volume, Préludes poétiques (1990), passe pourtant inaperçu. Ce n'est qu'à partir de son deuxième recueil, Cadavre fleuri (1993), qu'elle donne toute la mesure de son sentiment tragique de la vie, un sentiment décliné en des formes souples et aérées dans Une histoire de l'âme (1995) et Mélodies du silence (1998). Sa sensibilité, romantique au départ, finit par prendre à la gorge le lecteur, qui au fil des pages est invité à devenir le témoin de sa propre douleur existentielle. Doctorante de l'université de Vienne, elle vit aujourd'hui à Bonn, en Allemagne.



UN VERRE DE VIN

le raisin a mûri
a été récolté
a été mis au pressoir
pour en faire du vin
pour se soûler...
donnez-moi
donnez-moi un verre de rouge, mon seigneur
les lèvres trempent dans le vin
le vin rouge
et les larmes coulent pour rien
à cause du vin
les jambes titubent à cause du vin
du vin rouge...
donnez-moi
donnez-moi un verre de rouge, mon seigneur
un verre...
les grappes ont été toutes cueillies
les graines rouges toutes pressées
donnez-moi, donnez-moi
déjà les feuilles rougeâtres et sèches
pendent
arrosez-les avec du vin, mon seigneur
arrosez les feuilles
couvrez-nous
de feuilles arrosées
et ne pleurez pas, mon seigneur
en nous regardant nous pincer
et sourire
et nous en aller chancelant dans notre lit
quelle bêtise s'il n'y avait pas de lits
nous t'avons oublié
seigneur Dieu, nous sommes perdus.



PAYSAGE CHAMPÊTRE

Les cigales chantent
par des tsi-tsi s'étirant à l'infini.
L'air est tellement chaud
que je crois respirer les vapeurs
d'une eau bouillante.

La vache muette,
enfoncée jusqu'aux genoux dans l'eau
du lac de barrage,
se tient debout,
me regarde et rumine.
Plus loin, un poulain
profite de l'eau :
plonge,
se retourne sur le dos,
se secoue
et court dans tous les sens.
Mais la vache, elle, n'a pas bougé.
Sur ses jambes écartées
elle me regarde
comme une enfant qui vient de pisser
dans ses couches.
Couchée dans l'herbe,
je vois tout cela
et je pense à des choses bizarres :
Je suis née ici,
la première femme sur terre
et je n'ai pas bougé de cet endroit
jamais.



JE T'AIME

Je t'aime
sereinement
comme respirent les riches.
Pour ce que j'ai perdu
tellement je te hais
comme un mort son assassin.
Puisque nos jambes pourriront
un jour
je t'aime sauvagement,
une bête dépeçant sa proie.
Je sais que l'air nous manquera :
un jour, dans notre retraite entourée de ronces,
sans que personne ne s'en aperçoive,
nous crèverons
et empesterons cette terre où rien ne souffle
et qui s'appelle l'Oubli...
Je t'aime... :
s'il m'arrive de te cracher à la face,
pense que je suis en train de te lécher
sereinement.
Je t'aime
pour le temps qu'on sera ensemble...
pour le temps d'après, je n'en sais rien,
peut-être bien :
serment d'ivrogne !



TACHE DE SANG

Dans les chambres Blanches
garnies
de carpettes Blanches
entrent
les proches coiffés de calottes Blanches
s'asseyent
s'épongent avec leurs pochettes Blanches
boivent
du café chaud dans des tasses Blanches
félicitent
la jeune mariée en robe Blanche
offrent
pour cadeau des parures Blanches
se lèvent
pour le festin, ils tuent les brebis Blanches.



LES MURS

- Si tu avais devant toi
emptyemptyun mur large et très long
emptyemptyun mur très haut...

Que ferais-tu ?

- Je fermerais mes yeux, je m'assiérais,
emptyemptyj'y appuierais ma joue...
emptyemptySa froideur saurait me rassurer.

- Et si ce mur était la mort ?...


* * *

Les matins
je me retrouve couchée sur des tombes de marbre blanc
propres comme la tête rouge d'un bébé
si bien que je ne comprends plus où je suis
où j'en suis...
Comment savoir
si la vie n'est pas la mort ?
Je sens
mes seins rouges
comme de l'air d'été lourd
refroidir sur le marbre et
mes mains toucher les buts-poussière
tout en devenant squelettiques.



COULEUR MALADIVE

profil
de sainteté
tremblant
sous le néon

jaune
citron

tellement belle, comme maladive,
je crains
de voir son visage
de peur de la tuer
emptyaucune odeur aucune odeur aucune odeur
il n'y a pas de rose plus défaillant
que celui qui entre réchauffer cet instant
couleur maladive
elle brûle
d'une fièvre sans température fièvre sans température
terre sans température
est la guérison.



DÉPOUILLE DE FLEURS

Au-delà
De la vitre maussade comme une journée de pluie
lorsque je fume ma cigarette et prends mon café matinal
avec mes mains noires
qui de plus en plus souvent tremblent,
il existe
une boîte abandonnée à jamais dans un coin
pour me rappeler
que ma dépouille entourée de fleurs
est en train de se mouiller sous la pluie.
Solitaire.
Les passants la voient et ne la reconnaissent pas.
Elle leur est étrangère.



PARFUM DE MORT

la terre
c'est de la soie noire
recouverte
de roses vives de funérailles.
chaque jour
je mesure ses espaces à pied de marche
je saigne sur des épines
je guéris sur la douceur soyeuse
pour la seule Joie
de tenir dans mes mains la dernière Rose.



MÉDITATION GELÉE

Mes pieds, mes mains gèlent.
Une gelée sans nom.
Ma tête s'est gelée vers le haut,
le regard dirigé vers un dieu qui me hait.
Mes doigts ont gelé
et le miroir s'est brisé en mille morceaux.
Mieux vaut ainsi, je n'aurai pas à voir mon visage.
Je gèle
comme une âme maléfique,
tandis que sur le mur remue un cafard noir :
il tourne autour de moi comme pour me faire enrager,
exhibant sa carapace brillante
son ventre bien nourri.



ÉMOI

Dieu !
Je t'en prie !
Fait-moi ressentir...
Tel un vêtement séché
on m'a oubliée dehors, sur la corde.
À la fenêtre
s'assemblent les pigeons
emptyemptyemptyemptynoirs.
Je suis là.
Enfermée.
Rêve brisé.
Oeil crevé.
Dieu !
Je t'en prie !
Dans toutes les gares où j'arrive
le train est déjà parti...
Je t'en prie !
Apaise ces soupirs.
Éloigne les fantômes.
Ou bien
Aide-moi à mourir.



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