Les nouveaux promus 2

Mimoza Ahmeti
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Mimoza Ahmeti, 2002. Photo : Robert Elsie
1963-

Poèmes traduits de l'albanais par Ardian Marashi

Diplômée en langue et littérature albanaises à l'université de Tirana, Mimoza Ahmeti a accédé à la renommée dès ses deux premiers recueils Deviens beau (1986), et Surtout demain (1988), par lesquels elle a déchaîné bien des jalousies et des passions, dans un climat littéraire qui commençait à peine à se décrisper après la mort du dictateur. Avec ses accents de pure sincérité à une époque où la littérature albanaise était tout sauf sincère, elle a su faire venir à elle un large public de jeunes gens, qui pour la plupart lui sont restés fidèles. Son meilleur volume, Delirium (1994), l'a consacrée comme une poète qui aime penser par ses sens et qui ne cesse de surprendre par ses hardiesses et son esprit de rébellion innés. Éditrice depuis une dizaine d'années, elle s'essaie aussi à la prose et à un type d'essai réflectif qui lui est particulier.



LAISSEZ-MOI

Laissez-moi tranquille !
Vous me serrez de près comme un petit bébé,
vous me faites mal aux bras, vous m'immobilisez !
Et vous m'entourez de murs, de lits, de livres,
un tas d'objets froids et durs !

Laissez-moi ! Vos petits soins me rendent folle !
Votre régulateur, votre sacrée morale,
Me dérèglent au point que je me sens malade !
Laissez-moi ! Vous m'enfermez dans vos filets comme une bête,
et vous osez être fiers de moi, pauvres abroutis !

Laissez-moi ! Je ne vous appartiens pas.
Laissez-mois réussir ce que j'aime,
car ce que j'aime c'est ma vie.



LE CHANT DU DIABLE ROUGE

Ce moment m'est insupportable, c'est écoeurant
de glisser la plume sur du papier blanc.
Mais le diable me tient, le diable bouge.
Cours, diable, cours !
Cours dans le présent, dans le passé, dans le futur.
Cours en moi, avec moi, pour moi.
Cours avec d'autres, sur d'autres, sous d'autres.
Tu n'es pas un chien, tu n'es pas un sorcier, tu n'es pas une putain,
tu es ma propre perfection, ô diable !

Diable mon âme.
Diable ma fureur.
Diable l'identité
de ma chair et de mon souffle.

Oeil écarquillé de diable qui voit dans la conscience
ce qui à l'oeil nu semble faible et flou.
Main de diable qui touche,
qui emporte et qui goutte à des fruits défendus.
Pieds de diable qui n'aimez que les promenades au bord du précipice.
Lèvres de diable qui baisez des lèvres d'anges
qu'aucun dieu n'a pu encore créer.
Paroles de diable, n'ayant aucun son,
mais parlant, parlant dans le silence, et frappant juste.

Triomphe, ô mon âme faite de diable,
ô mon diable fait d'âme !
- dit le diable à son moi diabolique -
Va, châtie, assassine, ne recule point !
Il y a des meurtres noirs, mais il y a en aussi des rouges.
Tu es rouge, mon diable, rouge.
Tu es le principe mouvant du monde rouge,
car il y a aussi un monde noir et un principe noir,
et un diable noir.
Tu es à présent :
révolté, flamboyant, insoumis,
insouciant jusqu'à la certitude.
Bonne chance, ô toi qui crées les chances !
Mon dernier rebut en cette vie.

Incendier, incendier, incendier le mensonge,
attiser les flammes éprises de vérité.



LETTRE À PETITE MÈRE

Petite mère,
que personne ne lise cette lettre, sauf toi,
il ne s'agit pas d'un secret, mais je ne suis pas encore bien forte
pour vaincre ce que je vais te dire :
Tirana est une ville tout à fait ordinaire
avec l'étroitesse de ses maisons basses,
avec ses rues éreintées d'hiver,
avec un hôtel de quinze étages planté dans le centre
tout droit comme mon utopie,
avec de doubles sentinelles aux carrefours des ambassades,
avec des policiers comme de pâles pics de juin.

J'ai comme un pressentiment, petite-mère !
Jamais l'État n'a été si face à face avec l'homme,
jamais la trahison des grands n'a été si en vogue,
jamais les nuits n'ont fait un tel sommeil de plomb
et les femmes ne se sont jamais senties si perdues et futiles.

Je te le dis, chérie, le danger m'invite en souriant
avec sa bouche dégarnie par des amours trop voraces,
des amours instables, une faille
en moi, imitant la faille sociale.
À présent, j'ai des postes, des amis, de nombreuses connaissances,
grands par leur nom, mais petits par leur tension de vie :
ils essayent de me faire monter en s'accrochant à moi,
et ils me font tomber avant même que je ne monte.

Chérie, écoute-moi et ne te fais pas de soucis :
je les mettrai en morceaux, en morceaux, je te dis,
comme dans un hachoir électrique,
dans mes vers.



LA MAMMA ET SES ENFANTS

Je te vois de moins en moins et de plus en plus je m'étonne
que je sois sortie de ton ventre et tu n'es pas ma fille.
Car tu es trop petite, mamma, tu es innocente
et tes larmes sont fragiles et neuves.
Tu as vieilli et le bonheur te fait pleurer comme une enfant,
alors que le cafard te guète comme une taupe
et t'empêche de suivre les sentiers de ta liberté.
Mais tu es trop petite, mamma, tu es innocente...

Mon Dieu, qu'est-ce que quelqu'un comme toi est venu faire
dans ce monde endurci...
Tu n'as pas encore appris à mentir, chérie,
et tes mains ressemblent à deux petits bonbons,
tes chères douces mains, tes mains sucrées
de larmes.

Bienvenue, mamma !
Voici ma maison et ta tasse à café. Ma gentillesse
te sera servie avec une élégance sophistiquée et pourtant à la mode,
elle vaut plus que les pommettes rouges de tes cuisses
que tu exposes sans le savoir.

Relève ta tête, pourquoi pleures-tu ?
tes enfants ont déjà grandi :
bêtes redoutables, rien ne les impressionne ;
mais toi, ils te veulent généreuse et câline, mamma,
ils ne t'oublient pas : ils préféreraient mourir.
Dans leur coeur tu as ta fenêtre à toi,
un ovale de bonheur, de lumière et d'espoir,
car ils étaient tes enfants, ces candides chevaux de guerre
aux grands yeux nourris à l'eau de source.

Tu les as trop aimés, mamma, à ta manière,
tu les as trop maudis, mamma, à ta manière,
avec ta voix semblable à un collier de perles sur la pierre.

Autrefois, te souviens-tu, mamma,
tu chantais dans la maison !
Qu'est-ce que tu as pu être jeune, belle,
je m'en rends compte, après coup.
Le soleil couchait heureux au son de ta voix
et ton oeil scintillait lorsque tu chantais
et la vie était organique, mamma :
tout autour de toi jouaient tes enfants,
les candides que tu élevas dans l'amour
d'horizons délirants...

Les voici devant toi, avisés et coriaces,
le vice les a touchés, mais ne les a pas corrompus.
Ils son chastes, mamma, tes débauchés, ils sont vierges,
nus, sans défense, et pourtant des battants.
Ne les blâme pas, mamma, tu serais en faute. Ne les maudis pas.
Ils t'ont aimée, mamma, ils t'ont aimée. Aime-les.
(Jamais un parent n'aimera comme les enfants aiment.)

Reprends-toi, mamma, arrête de pleurer.
Ce sont tes dernières années de ta seconde enfance,
le soleil peut encore te réchauffer si tu sèches tes larmes.
Essuie tes larmes, mamma, on n'en peut plus,
fais-nous un sourire, cela nous aidera à vivre.
Oh ! mon enfant déprimée,
le plus grand péché de Dieu sur cette terre.



LA MORT

O éternelle solitude toute-puissante,
douloureusement je suis sorti de toi,
pour retourner en toi.
Sauf que le retour s'avère plus pénible...
J'étais un nouveau-né, à l'époque,
je suis un homme, déjà...



MON CRI

Je vais mourir,
ne prie pas pour moi sous cette arche rouge du couchant
où brûlent des pins,
n'essaie pas de rajuster les aiguilles crépusculaires du sentiment,
car je suis tombée, il y a longtemps que je suis tombée.
Grande, bruyante, de tout mon corps je suis tombée,
assassinée,
avec une plaie rouge que moi seule pouvais voir.
Oh, bruyante, très bruyante je suis tombée
morte vivante
sur cette terre je suis tombée.

Et personne n'a vu où est tombé mon hurlement,
personne n'a rien entendu,
personne ne sait où il erre maintenant,
où il hurle, mon hurlement.

Je te sens tout près, ma jeunesse fraîche, tendancieuse, musclée,
je vois ta main allongée sur mon corps,
ta main puissante, ta main heureuse,
et tes lèvres charnelles je les touche et les sens avec mon coeur.

Mais... je suis tombée, je m'éteins en douceur
sous le poids de mon corps qui se raidit,
de mon sang qui coagule dans mes veines,
alors que mon cri s'échappe et s'en va,
et je n'ai des soucis que pour lui,
tandis que je meurs.

Et vous, l'entendez-vous ?



MOI, L'AMOUR

Rien ne m'encourage
à retourner chez toi :
ni les objets, ni les hommes ;
toi-même non plus ne m'y encourage pas.
M'empêchent les routes aux espaces occupés d'esprits,
M'empêchent les portes de conscience
d'où dressent leur tête, leurs yeux,
de rigoureux philosophes de la morale.
C'est toi qui m'empêche, avec ton sang-froid romain.
Rome tomba, avant elle
la Grèce Antique, l'Égypte Ancienne.
Deux fois de suite le monde plia en ce siècle final.
Moi seul je suis debout, je n'ai pas plié,
Moi, l'homme. Moi, l'amour.
Quoique rien ne répond à mon appel,
que des armes,
rien,
que la mer bouillonnante de la guerre.



CE QUE TU AIMES ADVIENDRA SANS DOUTE

Capricieuse la nature s'est incarnée en toi
en revendiquant son ancien droit de refaire.
La régénération, bonne et éternelle mère,
t'a créé d'une race différente entre toutes,
tu en as assez d'obéir aux vieux pères.
Aime donc, car cela adviendra sans doute.

Il adviendra ce que tu vois vibrer en secret,
ce que tu t'imagine à peine et qui te fait rêver.
Tu n'as pour complices que les astres et la nuit.
Mais tu as besoin de cette nuit tout autour,
pour ne pas voir les chats noirs du jour,
pour que t'enflamme la pensée puissante
d'une autre lumière, d'une race différente,
qui t'invitent à être libre et fier coûte que coûte.
Aime donc, car cela adviendra sans doute.



C'EST BIZARRE D'ÊTRE UNE FEMME

En cet instant précis j'ai envie de pleurer.
Il me semble que des décharges astrales
s'amassent sur mes yeux. Je n'en peux plus,
les fils de mes nerfs tendus tirent
à tout rompre.
À un kangourou portant son petit dans sa poche
ressemble ma silhouette de loin
sur cette plage.

J'ai envie de pleurer. Je suis enceinte.
Certes, en cet instant précis
les mollusques mous ouvrent leurs dures coquilles
aux délices de l'eau salée et les méduses rouges
se préparent
on ne sait pour quel voyage enchanté.

C'est bizarre d'être une femme...
Avez-vous vu la nature paniquée hurlant et dévastant ?
Comment, tel un monstre ravageur,
elle ameublit les ruines de la négation...
Et comment ensuite, ah ! ensuite, légère et paisible,
avec ses grands yeux ombrageux et riants,
elle attend une suite, une naissance d'enfant,
sur une plage où elle a envie de pleurer sans crainte,
se sentant d'un coup un peu bizarre,
un peu comme enceinte.

À cette heure du jour où les mollusques mous
ouvrent leurs dures coquilles à la mer
et les méduses rouges
s'acheminent vers on ne sait quel endroit enchanté.



UN PEU D'ATTENTION AU MOI

Créature
aux multiples éléments d'apports
de passage,
reste un peu avec toi-même
pour sentir
l'amour de ta chevelure autour
de ton visage.

Regard ton regard vert
qui magnétise les souffrances
et qui sourit à l'oubli.

Écoute-toi toi-même : écoute ces voix
que personne ne soupçonne,
ces enchantements qui montent des profondeurs;
à force de les écouter,
ta chambre se remplira de sonorités,
et tu te mettras en relation avec le soleil
à moins que tu ne sois pas dehors ;
et s'il fait nuit,
les astres verseront de la nostalgie universelle
rien que pour toi.

Seulement écoute
ton intérieur
et rien ne te fera plier
même pas la solitude...

Cela durera autant
que tu sauras écouter
et comprendre
ta propre réaction.
Je t'en prie,
ne réagis pas
avant de comprendre ta réaction,
n'aime pas
sans d'abord aimer
ton propre sentiment,
et ne hais pas,
essaie de ne pas haïr
si tu veux que la sagesse
t'entoure de tous côtés et t'embrasse
sur la bouche.

Comprends ceci : par essence
c'est le sentiment
qui nous justifie,
à l'instar de la soif qui donne du goût
et de la couleur
à l'eau.

Un peu d'attention au moi :
il pourra t'offrir
un vrai Paradis
au milieu de l'Enfer.



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