Les nouveaux promus 2

Rita Petro
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Rita Petro
1962-

Poèmes traduits de l'albanais par Ardian Marashi

Écrivant régulièrement des poèmes dès son jeune âge, elle sait se faire attendre pour la publication, bien que l'édition soit sa vraie profession. Son premier recueil ne paraît qu'en 1994, mais c'est son très piquant Goût de l'instinct (1998) qui la distingue parmi tant d'autres faiseurs de poèmes. Pour Petro, écrire ne renvoie pas à l'engagement ancien ni à une problématique quelconque d'esthétiques modernes : pour elle, l'écriture a une seule justification, la passion, et un seul but, la liberté. Écrire, pour elle, c'est apprendre à se connaître, apprendre à se dévoiler, juste pour pouvoir jouir de ce qu'elle a pu être, de ce qu'elle est devenue. C'est insuffler à la poésie la substance même de son âme, en toute simplicité, sans artifices ou autre raffinement d'esthète. Le résultat en est parfois à ce point impressionnant que l'effet produit inquiète : Rita Petro donne vie à des passions que nous autres mortels envisageons à peine. Sa poésie n'est surtout pas de la provocation, c'est plutôt une jubilation des sens et un festin de visions paradoxales.


"À l'homme qui sait mourir
pour une femme.
À l'homme qui sait vivre
pour une femme."


DÉFI DE FEMME

Monde défiguré

d'un ventre violé et d'un pénis aveugle
qui sent
l'égoïsme de l'homme
et l'impuissance de la femme
je te défie
par ma défloration sacrée
et l'inconstance du sexe féminin.



DÉLIRE

Le premier,
c'est mon père qui m'a violée,
le second, mon frère,
ma mère m'a mariée
à son amant.

Dans ma poche
un couteau gît
petit
et bien aiguisé.

Le premier,
c'est mon père que j'ai tué,
le second, mon frère,
ma mère la troisième,
avec son amant.

Je me suis sauvée en courant
me cacher dans la forêt
laissant par derrière
des traces de sang partout ;
des loups
en meute sont accourus.

Ils se sont rués sur moi
d'un coup
me mettant en mille pièces
et se sont dispersés
tenant entre leurs crocs
des lambeaux de ma chair.

De la lave odieuse
comme venant de l'enfer
m'a engloutie aussitôt ;
seuls mes yeux m'étaient restés
que j'ai ouverts...

Ma mère, mon père, mon frère
étaient là, pleurant à chaudes larmes
sur ma tête brûlante de fièvre.



DONNEZ-MOI VOTRE BÉNÉDICTION

Avoir les cheveux trempés de pluie
dans un coin du bar dans la pénombre
réchauffée par l'haleine des chuchotis
et la rengaine sourde d'un saxophone,
et aimer se confesser
à ses êtres chers
sans attendre l'heure de la mort ;
leur dire :
- Mon père, cela fait longtemps que je t'ai trahi !
- Mon mari, cela fait quelque temps que je te emptyemptyemptyemptyemptyemptytrahis !
- Mon amoureux, je t'ai trahi hier !
Je partirai demain
à la pointe du jour
à jeun, avec juste mon sac à dos,
déchaussée, avec juste mes sandales,
je monterai au sommet de cette montagne, emptyemptyemptyemptyemptyemptylà-haut,
où vivent les chamois vierges :
- Donnez-moi votre bénédiction, je vous prie !
(Et ils me la donneront, pour sûr,
car ils m'aiment bien,
sauf qu'ils n'ont pas su me garder.)



LE GOÛT DE L'INSTINCT

J'ai enfoncé
le bout de mon doigt
au coeur même de cette masse
compacte
rougie
qui a cédé
ensanglantant le blanc tout autour ;
j'ai léché
du bout de ma langue
avec mes lèvres rêches
j'ai aspiré
et morcelé
avec mes dents
le blanc visqueux
jusqu'à ce qu'il n'en reste
goutte
dans mon assiette
de l'oeuf brouillé.



VIPÈRES DE FEU

Tu te déshabilles tranquillement
devant moi
puisque je suis une femme, comme toi ;
pourtant je n'ai pas le courage
de te regarder
sauf du coin de l'oeil.

Femmes toutes les deux
nous connaissons bien le secret
l'une de l'autre
et jusque ces endroits tendus
comme les cordes d'une guitare
nous les connaissons beaucoup mieux
que n'importe quel homme.

Viens, chère amie,
mon parfait moi-même,
viens jouer la danse de la mort
sur le dos des taureaux...
ne sens-tu pas renaître
dans nos corps
les vipères de feu ?

Les hommes, eux,
découragés,
diront que nous sommes des lesbiennes.



LA PIÈCE D'ARGENT

Notre amour était
une pièce d'argent
qui nous est tombée du ciel
droit du trésor de Dieu ;

mais deux faces elle avait :
l'une, le prix de l'amour,
l'autre est restée indéchiffrable
mystérieuse
comme la face de Dieu.



LAISSE MON LOUP TRANQUILLE

Quand, recroquevillée sur ma solitude,
mes larmes coulent sur mes joues,
tu viens t'asseoir sur mes genoux, me disant :
"Ne pleure pas, maman, tu verras :
je vais te le battre, papa !"

Quand les vitres craquent sous l'orage
et que je tremble comme une petite fille,
toi, tu m'embrasses et me rassures :
"N'aie pas peur, tu sais,
je vais te les manger, les tonnerres !"

Quand je te chuchote,
prise de peur, la nuit :
"Les cauchemars, chérie, me hantent",
tu affirmes haut et fort :
"Je vais te le tuer, le loup !"

Ah, ma petite fille gentille,
laisse mon loup tranquille !



LE CHANT NOCTURNE

Veux-tu que nous glissions
par cette nuit silencieuse
dans le fleuve noir
menant à la caverne
où vit le Hydre ?

Le monstre, dit-on,
mettra bas
sept enfants hydres
nourris de flammes d'amour
par les sept têtes du géniteur.

Voudras-tu venir ?
Il nous y attend.
La ville, dit-on, sera privée d'eau
tant que le monstre n'ait pas goûté
à la chair tendre d'un couple d'amants.

Personne ne serait prêt à se sacrifier par amour :
Et toi ?



MON ÉTERNEL PRISONNIER

Au plus profond
du secret
de mon âme
je t'ai emmuré :
la lumière du soleil te verra
à travers mes yeux,
la colère du ciel te branlera
à travers mes tremblements,
le déluge viendra te régénérer
à travers mon sang,
mon éternel prisonnier !
Cela m'est égal
de savoir que tu m'aimes
ou que tu me maudis,
à moins qu'il n'arrive
que mon corps me lâche et meurt :
alors tu seras libre
d'accompagner mon âme
au ciel.



VENGEANCE ENFANTINE

Mon clown fait de chiffons,
je l'embrasse très fort,
je nettoie son visage sale de mes larmes
et pose un gros baiser
sur ses lèvres de velours rose ;
puis j'écarquille ses bras et me les mets
autour du cou ;
je le force à tenir debout
sur ses jambes bourrées de coton,
mais, comme un vrai dingue,
il tangue,
son cou mince
ne supportant même pas sa tête
renversée sitôt sur sa poitrine ;
j'avais envie qu'il me porte,
mais le voici qui s'écroule à mes pieds.
Fâchée net
je lui arrache les cheveux un par un,
je lui détache les bras,
lui extirpe les jambes,
les tripes et tous les boyaux,
n'ayant aucun répit, mais aucun,
avant de l'avoir mis en pièces.
Après, mes mains sur les hanches,
je contemple mon clown vaincu :
"Gare à toi, si tu ne m'aimes plus !"



EST-CE QUE JE NE T'AI JAMAIS DIT ?

Est-ce que je ne t'ai jamais dit
que je voudrais mourir au printemps,
mourir ensemble,
balancés côte-à-côte dans un lit suspendu
aux branches d'un vieux chêne,
quand nous n'aurons plus la force
de courir,
quand nous n'aurons plus la force
de partir à l'aventure
quand nous n'aurons plus la force
de danser,
quand nous ne pourrons plus le faire...
Seul le soleil prendra soin de nos visages
collés sous notre inspiration en parfait accord...
Je l'ai déjà essayé une fois, tu sais,
dans la cabane au flanc de la montagne :
la neige venait juste de fondre
et les arbres étaient pris dans l'émoi du printemps ;
la mort avait un goût excitant,
acide, comme le fruit vert...
ou plutôt laissons ces comparaisons romantiques:
comme ton sexe.



N'Y CROIS PAS

Quand on m'aura mise
dans mon cercueil cristallin
et qu'un cortège tout de blanc vêtu
m'aura couchée sur un nuage blanc

n'y crois pas
lorsque tes yeux te renverront tout au noir.



DESTIN DE CHAIR

Ma fille
a des os tout fragiles,
une chair fraîche et rose
tendre comme un lapin
ou comme un agneau ébahi
par le couteau du boucher.
Chaque jour
le destin de chair de ma fille
échappe de justesse
aux voitures
fonçant de toutes part ;
son destin tient
à un fil,
comme celui de son petit chat
qu'elle a tant aimé,
avant de ne le voir
écrasé.
Chaque nuit
j'essaie de la dépayser
par des prairies de contes
où le bien triomphe du mal
et où le beau prince
épouse la fillette pauvre ;
mais, au point de s'endormir,
elle me demande chaque fois :
- Dis, maman,
Pourquoi ils ont tué mon chat ?



MA FAMILLE

Ma famille :
c'était (premier vers)
papa, maman, ma soeur et moi ;
c'est (deuxième vers)
mon mari, ma fille et moi ;
ce sera (troisième vers)
mon mari et moi ;
il en restera (quatrième vers)
mon mari ou moi ;
et (dernier vers)
plus personne.

C'était (premier vers)
...dira ma fille.



DU RESPECT

Je vous en prie :
ayez plus de respect pour le soûlard,
ayez plus de patience, plus de tolérance,
lorsque l'envie vous prend
de lui lancer un "Va te faire foutre !"
Si vous y tenez, gardez votre remarque
pour un député
le jour de sa rencontre électorale,
ou pour un versificateur
qui se met à vous débiter ses vers,
ou encore pour votre femme
qui vous querelle
au sujet de vos souliers souillés...
Mais ne dites cela jamais
à un pauvre soûlard :
ne voyez-vous pas ses yeux
prêts à exploser
de solitude ?
Il souffre du poids des vérités
qu'il veut faire entendre à tous :
mais nous passons notre chemin,
nous sommes des gens sérieux,
tout à fait tranquilles
dans le mensonge.



LA COURONNE

La couronne d'épines
est restée pour l'éternité
sur la tête du Christ ;

la couronne de gloire
siège à tour de rôle
sur des têtes sataniques.



SA RÉSURRECTION

Personne ne croit plus
au retour du Premier Christ,
ceux qui s'autoproclament des Saints
surtout pas ;
depuis deux mille ans les hommes
profanent la figure du Christ
tout en fêtant avec fracas
et Noël et Pâques ;
mais moi, qui suis femme
et sainte à l'instar de la vierge Marie,
je sens le Saint Esprit
me travaillant à l'intérieur
préparant mon ventre
pour la nouvelle reproduction.

Et si personne ne croit plus
à la virginité,
Sa graine, assurément,
croîtra bientôt
du spermatozoïde d'un musulman
avec l'ovule d'une chrétienne.









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