Les nouveaux promus 3

Ervin Hatibi
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Ervin Hatibi
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Ervin Hatibi : Pop-ferman
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Ervin Hatibi : Poezi 1995
1974-

Poèmes traduits de l'albanais par Ardian Marashi

Auteur de trois volumes de poèmes, dont le premier, Je vois chaque jour le ciel (1989) le consacra comme poète précoce. Au début des années quatre-vingt-dix, il fut le chantre d'un groupe de jeunes étudiants de la faculté des lettres et de philologie de l'université de Tirana, tout désignés pour former une école littéraire. Mais le groupe, quoique animé par de vrais talents, ne put survivre dans la conjoncture d'extrême instabilité du pays et les énergies réelles furent dispersées, chacun des poètes devant suivre un chemin différent. Le chemin de Hatibi, orienté subitement vers l'engagement antimondialiste et la recherche spirituelle, nous met tout d'un coup devant un personnage qui revient de loin. Son dernier volume, Table des matières (2004), dévoile un écorché vif, déçu du monde et de sa propre enfance, ne trouvant de refuge que dans la contemplation esthétique du monde animal ou l'espoir contingent d'un karma en action. Hatibi est aussi un essayiste patibulaire et s'adonne parallèlement à la peinture.



IL SERA INVENTÉ UN SUC OU UNE MACHINE

Il sera inventé un suc ou une machine,
Bientôt, qui sait, madame va réussir
Et monseigneur aussi,
À maigrir, magiquement : "papillons d'une potion tragique
S'aveuglant dans le verre de la jouvence" ;
Les lignes s'émacieront, correctement, elles nous détesteront ;
Du compas de l'architecte médecin la sueur gouttera
Dessus cette rose bouillie,
Sur cette révolution bourgeoise française
Qui sépare les hanches du buste respiratoire de la belle
Que j'ai désirée à l'âge de onze ans ;
Bref : l'érosion érotique des graisses sera publiée sur les premières emptyemptyemptyemptyemptyemptyemptyemptyemppages
Ainsi que les tests, les effets secondaires ;
Tout fonctionnera parfaitement, la machine à maigrir
Ne connaîtra pas la crise... du stress ;
Monsieur pourra exorciser en clinique tous les excès de la soirée,
Son ventre plein d'épargnes pour un abonnement ou des cours de yoga;
La dame aux soupirs elle aussi pourra se faire refaire les seins
Et même revenir à la machine, si regrets il y a,
Pour les faire regrossir ou ramincir au souhait...
Pour l'occasion elle pourra profiter d'une prime
Sur ses mollets abîmés de fatigue ;
Le monde sera réinventé à l'image des fines créatures de Rodin
Auxquelles tout réussit, le boulot comme le sexe,
À l'instar de la patte du moineau sur le fil
De la haute tension ;
On dit encore qu'il sera inventé cette autre machine,
Cet autre suc qui transportera le profit
Journalier
Du surplus des graisses
Depuis les laboratoires d'amaigrissement,
Encapsulé dans de petits vases de toutes les couleurs,
Droit dans le tiers monde,
Dans les Somalie dont on voit les côtes pointer sept ciels sous terre,
Et sera injecté droit dans la peau noire des tambours
Asséchés sous les palmiers
Tout le suc des cuisses et des culs et des gorges protéiniques,
Cadeau des après-midi fastidieux de l'Europe ;
Et c'est ainsi que les races fraterniseront dans l'égalitarisme
Et les hommes seront des tatouages bienheureux.



BREAKING NEWS (BBCNN)

de la guerre aujourd'hui et toujours
les engins
transportant des réfugiés sous les avions
portent les immatriculations perses de l'
afghanistan

des médecins sans frontières
inoubliables
fument
par-delà la mort pop de bob marley

(chorus)

chinois, français, sénégalais, barbares
hiéroglyphes à l'encre de chine noire
nous semblons tous sûrement différents
mais dans nos veines nous avons le même sang
et le même coca-cola
les mêmes jeans gris les mêmes sodas
exactement pareils sont nos bras
qui nous soutiennent dans les tracas
les embarras et patatras
pareil est notre désir de cinéma
et nos joies et nos fiestas
et nos visages qui se noient
comme les -a grivois
des prénoms féminins
de nos voisins italiens
sous les ravissants jupons
des descendantes de Didon.



EN DANOIS

C'est en danois qu'elle a écrit son bouquin
Des oies sauvages
Elle leur a même mis des noms
Personnels
Dès que la première page s'ouvre
Les oies gobent leurs noms qu'elles prennent pour des insectes
Dès que s'ouvre la deuxième page
Me perce le nez une odeur comme de la sueur de mémé
Entre les deux pages du bouquin une aisselle j'aperçois
C'est l'endroit où mémé nous a porté
Jusqu'à notre naissance
Je me rappelle lui avoir demandé d'où sommes-nous sortis
Où étions-nous avant d'être au monde
Elle disait sous mon aisselle
Elle montrait son aisselle par un mouvement désinvolte
Une vérité que les poils rendaient indécente
C'est de là qu'est sortie la littérature pour enfants
Et même que l'aisselle a mis au monde des enfants
Le texte l'affirme clairement
C'est une dame qui l'a écrit
En danois
Les dessins aquarellés aguichent la lecture
Et c'est ainsi que les pages tournent, en me renvoyant
Petit à petit à ma prime enfance
Enfant joueur, je déchirais les livres pour enfants
Méchant enfant qui doutais de tout et mentais
J'étais donc le premier à déshabiller une gamine du quartier
Menue comme moi-même, je la feuilletais avec mon doigt moite
Et j'étais donc le dernier à grandir avec une décennie de retard
Parcourant mes petits bouquins comme des culottes de poupées emptyemptyemptyemptyemptyemptyemptyemptyemptypropres
J'ai grandi dans les livres, j'ai été le dernier à déshabiller une fille
Mais au moins j'ai pu échapper
Au renard
Et à la candeur de la poule
Ou à ce sage paysan qui a vaincu le roi
Et culbuté sa fille la princesse
Et j'ai réussi à écrire un vrai bonheur
Un poème
Pour les yeux innocents du loup
Et sa respiration âcre
Qui souffle sur mon coeur-en-cloche
Enfant grandi dans une forêt déboisée
J'ai choisi mes livres avant même
D'avoir appris à lire
Animé par un sens irascible sachant séparer
Les bons champignons des nuisibles
Jamais fils de pute n'a pu m'enfermer
Dans les hospices à dessins pour enfants
Bouquins de vicieux dans lesquels
La violence se profile entre les lignes
Une grande inquisition, un bûcher sont nécessaires
Pour faire incendier l'ignorance des bouquins pour enfants
Bouquins pareils à du fourrage mélangé aux céréales
Une progéniture funeste élevée par des mémés mourantes
Des pages remplies de machiavélismes pour juniors
De poèmes pour le fascisme chrétien et l'alchimie
Des livres qui, autrement, auraient dû
Être servis avec plein de délicatesse et d'art
Mais à l'âge où nos cheveux blanchissent :
Nous déciderions nous-mêmes de nous laisser aller...
(Que les chevaux hennissent toutes les paroles qu'ils veulent
Que les palissades s'écroulent sous la pornographie infantile
Et que les tentations s'accumulent pour mettre à l'épreuve notre bonne emptyemptyemptyemptyemptyemptyemptyfoi)
Car le crime n'est pas que d'avoir écrit le livre
Car le crime n'est pas que de l'avoir mal écrit
Car le crime n'est pas que de l'avoir écrit en danois
Et d'avoir donné des noms danois aux oies sauvages
Mais tu dois être mère, tu es obligée d'être mère
Ô ma mère ! le livre est le premier viol que j'ai subi
Dès l'âge où j'ai appris à lire
Je n'ai pas voulu que cela finisse ainsi
Mais c'est le livre qui finit comme cela
Palabres...
Votre crime donc c'est d'avoir insidieusement
Conçu
Une violence destinée aux enfants
Avec des oies parlantes danoises
C'est fait insidieusement, je me répète,
Vos seules privations d'écrivaine, l'art de la cuisine et la morale
Dont je doute que vous les ayez exercées
Tout au long de vos semaines fabuleuses
Lorsque vous écriviez vos bizarreries rythmiques
Oh !... mademoiselle, excusez-moi, madame la Scandinave anonyme
Excusez-moi pour ma méchanceté
Au fait, votre sacré bouquin je ne l'ai même pas lu
Mais c'est l'exaspération qui me fait vivre
(Je suis fier d'avoir été un rouge, un vrai)
Sachez seulement que
Depuis très longtemps je cherche un peu d'apaisement
Un peu de maîtrise de soi
Et peut-être est-il vrai que nous aimons les enfants tous les deux
Ainsi que l'apaisement
Et que le criminel c'est moi
Un dernier mot :
Lorsque vous écriviez vos oies
Vous étiez calme et paisible pour de vrai
Ou vous avez choisi d'être odieuse
Et de laisser aux enfants l'embarras du choix ?



L'ENNUI

L'ennui n'appauvrit que les parties du corps
Dissimulées dans le torse
L'ennui, un piédestal qui me hausse
Sur ce chemin sans traditions, sans barricades
Vous êtes cuits par l'ennui, par l'ennui, par l'ennui
Comme une peinture antique, le vernis craquelle
La poussière sue la toile invite les paupières à baisser
Et des tons cramoisis assaillent votre visage par l'ennui
De la peinture tout en évoquant la chambre du suicide
Où les rideaux baissent
C'est la plus belle chambre, la chambre d'amis
Aux sièges douillets couverts d'agnelin
Vous en choisissez un, le plus lourd, et vous ne lâchez plus
Votre livre, dans lequel vous vous retrouvez, pour sûr
Existant
Sous des noms et une mémoire d'emprunt
Dans un coin de ma bibliothèque je vais me choisir
Un vieux bouquin
L'ennui, l'ennui
Prenez mes membres et pariez-les à un jeu
Où l'on perd à coup sûr
Pourvu que je ne touche plus mon corps avec
Et que je ne prie même plus
Sinon à la place des membres prenez mes cheveux
Ah ! mes cheveux coupés par deux fois, tellement longs mes Cheveux
Je me sentais dedans comme dans un jardin de fleurs arrosées
Sans sang rajouté
Les bancs y chantaient avec un gazouillis discret
De fontaine...
Là, derrière mes cheveux, j'évitais les regards du monde
Marchant les yeux fermés pour qu'on ne me voie pas
Je cherche mes cheveux qui étaient d'un blond...
Mais qui absorbaient tout mon mal, ne me laissant
Que des ennuis exquis
Sans cheveux, à présent, je suis sans amis
L'ennui
C'est quelque chose d'ennuyeux dont on ne peut plus se passer
On a envie de l'appeler "détresse" ou par des noms excessifs
C'est quelque chose qui vous transforme, pour du vrai, en Buste
Il conserve votre ventre poilu ou vos cuisses
Dans une eau de noyade
Pour que vous n'en manquiez pas dans votre vieillesse
Maintenant que je me suis défait de mes sacrés cheveux
Je ne suis qu'une figure de jeu de cartes
Souriant avec une fleur de joie dans la main
Et avec des habits hautement garnis
Un buste, un buste de trèfle, un valet
À deux têtes et à quatre mains aux couteaux et aux feuilles emptyemptyemptyemptyemptyemptyemptysomnolentes
L'ennui, déjà, comme un serpent-pigeon
Au nid fait de tresses de cheveux hybrides
Chauffe comme des oeufs mes deux têtes
L'une pense au meurtre, l'autre au suicide.



AUTO

Elles dorment dans mes poches,
mes lettres non envoyées ;
je sens chuchoter sous ma peau leurs lignes
et les enveloppes tremblotantes
une philatélie que mes êtres chers ne pourront pas
m'arracher
ce sont des lettres que j'ai peut-être écrites
mais je me les suis envoyées à moi-même
dans des adresses lointaines
à dire que je voudrais m'expliquer
par les raisons des autres
mes propres déficiences ;
Sous ma peau dorment
des lettres
tout un tas de courrier
des lettres que je me résoudrai à envoyer, peut-être ;
au fait, je les ai envoyées, mais à moi-même,
à moi qui, comme une boîte postale jamais dépouillée,
accumule pour mon propre compte de la tendresse, des mots doux
tellement bien écrits à l'adresse des autres
que personne n'en pourra faire autant à mon adresse.



CHANSON AU KARMA

Tout ce que j'ai vu, ce que j'ai mangé : karma
tout ce que j'ai entendu, ce que j'ai touché.
L'avenir c'est demain ou simplement hier
à mes pieds
serrés dans mes souliers ?
Karma,
c'est moi qui t'ai nourri
et tout ce que tu sais de moi je te l'ai appris moi-même.
Sans trop me demander mon avis tu fais
de mes bras libres des mâts,
des voiles de mes cils,
et tu vas où tu veux, sans t'inquiéter de moi.

Où va, par exemple, un pigeon qui s'en va,
sinon retrouver son pair ?
Par où peux-tu recommencer, mon sentier,
sinon au noeud d'un sentier battu ?
Partir. S'en aller. Mais où ?
À allonger son pas, on n'a que du sol ferme
et pas d'eau douce de justifications.
Ceci
est le sol sur lequel on marche,
la terre des hommes,
la terres des chances égales et des responsabilités :
karma,
ce que tu as lu tu es ce que tu as mangé.



CHANSON À LA LUNE

que tu me sois témoin ô lune
hurlait
quelqu'un agonisant aux pieds d'un autre
qui n'arrêtait pas de l'assommer dans une flaque
de sang tandis que
la lune plaine au-dessus ne s'en allait pas
dans les nuages sur le sentier désert
mon Dieu que la solitude est immense
avec un assassin par-dessus... et une lune
deux... trois... quinze lunes on comptait comme des boutons
sur les plaques vivantes de son sang

la même lune (des années plus tard)
(une lune qui se faufile dans des chambres à coucher)
- pourquoi ris-tu dis la femme à son mari
(dos tourné couché sur le lit)
- pourquoi tu ris ?
le mari n'en peut plus il crache le morceau
- tu sais (respiration profonde de l'homme
engloutissant ou presque la lune dans son gouffre)
- tu sais pourquoi ? écoute :
cela fait des années c'était moi
qui ai tué untel une nuit
tué je te dis ne me demande pas pourquoi/comment. tué
je l'assommais et lui il prenait à témoin la lune
t'entends ? il prenait la lune à témoin
(la femme écoutait toute blanche)

on ne sait plus comment mais la femme de notre homme
en parla à d'autres femmes ou à d'autres hommes...
le plus important : l'histoire avec la lune se répandit
et notre homme fut tué à son tour

quand grand-père me racontait cette histoire
il me disait à la fin (je rougissais)
- aux femmes tu montres le bas de ta taille
mais jamais le haut
la taille était donc le principe frontalier de l'homme
celle qui relie à l'âme son pistolet et sa culotte
mais grand-père pour ainsi dire négligeait
le rôle prépondérant de la lune le poids
de la lune dans cette histoire
ainsi que dans toutes nos histoires avec femmes et homicides
(avec éros et thanatos pour ainsi dire)
car il y a une lune au-dessus de nous une lune au-dessus des emptyemptyemptyemptyemptyemptyemptyemptyhommes
tourmentante comme
la machine de la vérité
une lune comme la lampe de la morgue au-dessus
et en bas où tu feins d'être mort
en bas où tu feins de n'être que de la chair
c'est une lune-apparition d'un sein qu'on sort en vain de sa emptyemptyemptyemptyemptyemptyemptyemptychemise
pour un enfant qui a déjà grandi
et qui ne suce plus mais qui fume - lui c'est toi
et la lune cette vérité ennuyeuse qui fait
que toute mère porte sous sa chemise le chantage du sein
mais grand-père lui aussi aurait
raison :
à dévoiler à la femme ton haut-de-la-taille
c'est toujours des seins à l'endroit :
celle-ci alors t'envois paître et recherche
quelqu'un pouvant garder plus longtemps
dans l'ombre
sous une chemise d'homme à carreaux
les demi-lunes soeurs de son envers.



CHANSON À L'AMOUR POUR LES INSECTES

Les insectes à sucres craquantes pour les dents,
les insectes à flûtes minuscules installées
sur des lèvres d'ordinateur,
les insectes - une miniature du pain au seigle soudé
aux électrophospores allumés -
produisent du poison et du miel,
des acides et des bases...
Dieu du ciel !
Qu'est-ce qu'ils sont beaux, les insectes.
Ces insectes qui transgressent les genres,
ces inventions de mon propre esprit
qui volent tout de même,
ce sont des insectes : ils ont des mâchoires et des ailes.
Ce qu'ils sont beaux quand le soleil les dessèche et qu'ils traînent
jambes-horrifiés, pétris,
sur les châssis, sur les carreaux,
vidés de tout souffle de vie,
estampillés
comme des dessins d'enfants en bas de page,
ou comme des sourcils de femmes
fraîchement divorcées.
C'est comme si je marchais sur des tombes
que je me déplace tout autour...
je m'agenouille devant eux,
les t





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