Les nouveaux promus 3

Parid Teferiçi
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Parid Tefereçi
1972-

Poèmes traduits de l'albanais par Ardian Marashi

C'est sans doute une jeune personnalité à multiples facettes. Diplômé en sciences informatiques en 1994 à Tirana et en sciences économiques en 1999 à Milan, il a travaillé deux ans comme conservateur de bibliothèque à Rome, avant d'enchaîner quatre ans comme agent d'arts plastiques à Ferrara, en Italie. Lui-même peintre, il a exposé tant en Italie, où il a résidé de 1994 à 2005, qu'en Albanie, où il est rentré cette même année, pour être élu dès le premier tour membre du Parlement albanais. Dans ses deux volumes de poèmes, Fait de distance (1996) et Puisque les yeux (2003), on découvre un auteur à la touche fine, révélant ses objets à travers un dégradé de couleurs fort suggestif.



ALEPH

Au début il y eut le point. Et le point fut extrémité
et l'extrémité fut dans le point
Et le point ne suffit plus pour comprendre l'extrémité
et il se déploya en plusieurs autres points
et naquit la Distance.
La distance fut entre les deux extrémités et entre chaque deux
extrémités.
La distance fut la Vérité.
Quand à la fin il comprit sa véritable vérité, le point
initial voulut la transmettre aux autres points. Et
la Parole fut née,
et la Parole fut en Dieu et Dieu fut la Parole.
Point.



COMME L'HERBE HUMIDE

Comme l'herbe humide
sous des pieds nomades
est pour moi ce contrecoup
froid
du départ
Il n'y a plus aucune place pour moi
dans ma mémoire.



JE N'AVAIS PAS ENCORE LU PÉTRARQUE

Je n'avais pas encore lu Pétrarque.
Mais je t'embrassais bien.
De toutes mes forces j'aidais
les bonheurs vieillis du monde
à tenir debout. J'écoutais
la profondeur des touchers, les frémissements.
N'approche pas! Non! Je suis bleu.
Pétrarque, je ne l'avais pas encore lu,
mais les coussins roses me donnaient des frissons. Le balbutiement
des bras nus. L'architecture des seins.
Les épaules. Je suis bleu et c'est par moi
que les colonnes de l'univers tiennent debout. J'admirais
les torpeurs. Les pétales. Pétrarque toujours. Seules
les pauses me faisaient peur, l'arrêt. L'oubli. L'arrêt.
De toutes mes forces je soutenais en l'air
les tressaillements de ton corps. N'approche pas! Non!
Je n'avais pas lu Pétrarque, pas encore.



LA DÉCRÉPITUDE

Donne-moi les mots que tu ne diras plus.
Les rêves que te ne verras plus, donne-les moi.
Dans son plus profond silence je voudrais
désormais
caresser la pelure du soir.
Et le regard humide
d'un lent déclin
m'est plus cher que tout ce qui m'entoure.
Donne-moi les lèvres que tu n'embrasseras plus,
les mains auxquelles tu ne toucheras plus jamais.
Ton lit, donne-le moi, tu t'y sens tellement mal.
Que vibre, sur les buttes de tes rides,
cette blême mélodie jaune
qui reste quand tu t'en vas,
qui disparaît lorsque tu reviens :
Donne-moi ta tombe, tu n'en as plus besoin.



LES CHEMINS INVISIBLES

Maman, je me rappelle très bien.
Tu étais belle et tu le savais. Et tu savais
que tu devais me créer
et tu savais comment. Me créer
veut dire cacher ma laideur entre
tes larmes de bonheur.

Maman, je me rappelle très bien.
Je pleurais
car les caresses que tu me prodiguais
t'écorchaient les mains. Je pleurais
car les berceuses que tu me chantais doucement
t'enlevaient à toi-même.

Tu as contribué à peupler le monde,
mais toi, tu t'es sentie plus solitaire.

Je passais du souvenir des larmes
aux larmes de l'oubli
et c'était un mardi. Un crépuscule.
Par ce clair-obscur confus
je pleurais, piqué par mille épines
de roses que je ne cueillerais jamais.
Les jours d'après je comptais mes pas
que je ne pouvais pas faire
sans compter par avance mes chutes.

Maman, je me rappelle très bien.
Personne n'a marché sur mes traces,
mais des empreintes écarlates tout autour
m'ont montré combien sont infinis
les chemins invisibles.



SORS-MOI DU MOI-MÊME

Sors-moi du moi-même
comme la nature sort la pluie
du sein des foires décalées d'automne.
Sors-moi du moi-même,
vrai comme le vent - un poète dément
vu, par une journée de canicule, pleurer
sur les pierres d'une nécropole.
Sors-moi du moi-même,
déchire la chemise de mes mémoires,
défait le pantalon de ma folle fierté,
suce ma chair qui rougit
comme le couchant du premier jour de la Création,
et fais-moi entrer en toi
comme un secret bien gardé de vieille dame.
Sors-moi du moi-même.



LES VAGUES NAISSENT VIEILLES

Chaque vague naît vieille
au coeur d'une autre.
À Syracuse tout est né
comme un déplacement insouciant de fragments
de la vie du ciel.
Des bouts de perles pendent
au cou de chaque regard
et chaque perle est
une contraction
de regards infinis
sur le moi de chaque élément.

Depuis des millénaires j'erre sur ces plages :
un vent pétri dans son étonnement.
Traversant la léthargie des minutes
j'apporte aux grains de sable le silence
et moi seul sait feuilleter la mémoire des rivages.
Mon attendrissement rusé m'assiste
à lire d'anciennes traces que les vagues ont effacées :
des pas aveugles au royaume de l'oubli.
Depuis des millénaires j'erre sur ces plages :
un génie invisible fait de zéphyrs...
entre ma voix aérienne
et ses échos célestes
l'abîme
des rochers transparents de l'abandon.

Chaque vague meurt nouveau-née au sein de l'autre.



MISE EN SCÈNE

J'applaudirais vivement si ce soir,
Dans ma véranda où je goûte mon raki,*
On mettait en scène, devant moi, subitement,
(même en un seul acte) mon agonie.

Combien j'aimerais en cet instant précis
Me regarder en face, droit dans les yeux,
De mes yeux béats presque endormis,
Et découvrir enfin ce qui me tracasse :

Comment donc me regarde heure après heure
Comment donc parvient-elle à me dire adieu
Cette part de moi, qui meurt, oh ! qui meurt,
Chaque jour, subitement, imperceptiblement.


*La boisson traditionnelle des Albanais, très alcoolisée.



LA PROMENADE

- À Robert Walzer -

Et lui, ayant levé les yeux, dit :
" Je vois des gens marcher, et ils ressemblent à des arbres. "

Marc, VIII, 24

Avons-nous poussé notre promenade plus loin dans sa caverne ?
Avons-nous planté d'autres arbres par ici, comme sur nos lèvres
la salutation d'occasion pour les passants trop rares ?
Ou bien c'est la promenade qui s'est promenée plus loin en nous
en transformant la chemise dans laquelle nous naissons
en une arène de cirque où tout étincèle,
et plus profond encore dans la caverne du regard
tout nous pousse loin en nous laissant au centre?

Nous a-t-on comptés, comme les arbres que nous avons oubliés ?

Mon voyage, cher ami, si je le méritais vraiment,
quel besoin aurais-je de mes pas, de mes jambes:
et puisque les yeux, courte est la promenade.



EN PERSPECTIVE

...sarebbe stato il più leggiadro e capriccioso ingegno che avesse avuto da Giotto in qua l'arte della pittura, se egli si fusse affaticato tanto nelle figure ed animali, quanto egli si affaticò e perse tempo nelle cose di prospettiva.

VASARI


DONATELLO :
En perspective les chars roulent sur une seule roue,
les chevaux se cachent derrière leur queue, les arbres
sous les herbes, et les hommes n'ont pas de mains pour saluer.
Qu'est-ce qu'il reste de nous au-delà de notre regard ?

UCELLO :
L'homme, en perspective, est son propre regard.
Notre point le plus fort, celui qui meurt en dernier,
est le point grâce auquel nous sommes vus de loin :
grâce à lui seulement, les leviers de la lumière
nous élèvent au rang de notre dignité.

DONATELLO :
La distance est le mur qui nous sépare
de la vérité, des formes.

UCELLO :
C'est le mur sur lequel la vérité projette son ombre
et dont nous pouvons dessiner les contours.

DONATELLO :
Mais la lumière, sous cette perspective, est trop faible.
Comment donc le regard pourrait-il suffire ?

UCELLO :
Ne mélange pas le regard à la lumière :
le paysan à la terre n'est mélangé que dans la mort.

DONATELLO :
Ce qui veut dire qu'en perspective nous sommes morts.

UCELLO :
Nous sommes notre propre regard. La mort - une forme.



LA COMPLAINTE D'UN PAYSAGISTE

- in memoriam à Vangjush MIO, 1891-1957 -

J'ai été la plupart du temps paysagiste.
J'ai donc détesté mes paupières
ainsi que cette tâche glauque qu'était mon nez.

Je mélangeais les couleurs à la térébenthine de Venise
et c'était comme si je graissais les gonds de l'univers.

Comme dans un guet-apens j'ai attendu
passer la caravane des formes.
J'ai appris certains trucs de la nature
dont se moquerait l'artisan le moins averti :
comment le moteur du temps à quatre temps
était-il construit, comment pompait-il aux troncs
la sève et les bourgeons, tout en repoussant
par terre feuilles sèches, herbes, guimauves ;

comment une inclinaison minimale imposait
à des rues et des torrents de couler dans le même sens
sans jamais se plaindre et à jamais ;

comment un simple dessin devenait une formule
et créait de la même façon feuilles, branches ou racines ;

Les yeux fermés j'ai pu suivre les formes,
mon index sur mon pouce,
et j'ai vu ce que mes mains ont touché.

Comme les feux d'artifice lors d'une fête les astres,
la vérité me couvrait beaucoup trop de choses.

J'appris combien infidèle pouvait être le jaune du chrome,
qui est la couleur du matin, et comment saint Paul,
changeant d'avis après que le coq eut chanté trois fois,
noircissait en s'éclaboussant de lumière de soleil.

Au feu, le vert de Véronèse puait l'ail
et le plus beau bleu, celui du ciel aux limites de la mer,
empestait comme des oeufs pourris.

À présent je sais que le monde se lavait avec notre regard,
le rétrécissant sans cesse, comme un savon.

Je n'ai vu que les formes auxquelles je m'attendais. Les autres m'ont vu
marcher dans ce que je croyais un jardin d'harmonies

et se sont moquées de moi, comme de certains gais bergers
l'inscription "et in Arcadia ego".

Déjà j'admire la perfection d'une haie morte,
sur les pieux de laquelle, lorsque souffle le vent,
je crois depuis toujours voir bruire des feuilles
et aperçois, soi-disant, quelque bourgeon gonfler.



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