Les nouveaux promus 3

Romeo Çollaku
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Romeo Çollaku
1973-

Poèmes traduits de l'albanais par Ardian Marashi

Né dans la ville côtière de Saranda, Çollaku vit et travaille actuellement à Athènes, après avoir décroché un diplôme de langue et de littérature à l'université de Gjirokastra. Suite à un premier volume paru en 1993, il réapparaît au bout de dix ans, enchaînant deux nouveaux volumes originaux beaucoup plus ordonnés, Tout de soleil et de nuit (2003) et La tirelire du temps (2004). À partir de 2000 il publie également des recueils de poèmes choisis de Rítsos, Verlaine et Mallarmé en traduction albanaise.



PRIÈRE

Mon Dieu, je viens de pécher une nouvelle fois.
Et cette prière est mon péché le plus récent...
pardonne-moi, Père, ce n'est pas la gloire
que je cherche, je n'en ai que faire,
ce n'est pas la rédemption - c'est Toi, Père,
qui t'en charge.
Je ne sais plus ce que je cherche. Que peut-il bien chercher
un homme qui n'a que son crayon et son papier ?
Quelle éternité, puisqu'on est tous éternels ?
Mon Dieu, je n'ai jamais rêvé à me mesurer
à Toi : ce n'est pas là mon dessein
quand je crée ou que j'aime.
Mais je voudrais être moi aussi un petit
dieu, pouvoir créer, par exemple, un arbre
à ma ressemblance.
Ou être une bouteille à la mer.



HISTOIRE

Nous n'avons aucun souvenir de notre passé
très lointain, du temps où nos berceaux
pendaient aux poutres du logis et nos mères
nous mettaient l'univers à fleur de peau.

D'où venions-nous et pourquoi ? Nous avons
surgi, peuplades pleurnichardes et amnésiques :
nous bégayions des sons d'une langue antérieure
soustraite aux filtres des vies intermédiaires.

Nous avons suivi les torrents et avons trouvé les mers,
avons trouvé les lèvres des filles en poursuivant le pollen,
nous sommes revenus et avons découvert nos origines :
tous les chemins menaient à la Parole.

Il est temps de repartir. En signe de bonne augure
jetons dans le chapeau retourné du mendiant
des icônes, des livres de poésie, des partitions,
des coquillages, des dessins. Et au fil des aubes

nous nous réveillerons des races ralliées autour du rêve,
des enfants réunis autour de la croix. Et ensuite
les arbres, les pierres et les fleuves nous aideront
pour ne pas manquer notre rendez-vous d'éternité.



L'APOLOGIE D'ADAM


De ma côte,
en aucune sorte je n'aurais créé une femme,
une Ève, une Marie, une Marguerite,
mieux vaut un feu,
un seul feu flamboyant,
mieux vaut une oasis pittoresque -
c'est de la vie par définition,
mieux vaut une belle niche chaude pour les mots,
une lune réfléchie dans un étang,
une toute petite boule de rosée
telle que nous la contemplons,
mieux vaut une flûte de berger
(sans souci, celle-là),
une tempête ou plutôt une marée,
un alcool inoffensif
pour le poète désespéré,
mieux vaut une rose ou un oiseau
qui n'a que son gazouillis pour tout péché,
mieux vaut un arbre
aux fruits à goûts mélangés
et encore mieux un autre soleil
toujours présent dans notre imagination...
ma création aurait tout pu être :
un fleuve ou un baptême,
une feuille ou de la brume,
un cactus ou une ruelle...
Et pourtant
j'aurai tout de même créé la femme.



MON SERVICE MILITAIRE

Je pense parfois à mon service militaire.
Les premiers mois je perdais mes chapeaux :
Une fois enlevés, je les oubliais.
Je me rasais chaque soir.
Sans miroir.
Je mangeais des haricots, du riz, de la soupe, du thé.
Une demi-pomme aux jours de fête.
Ah ! ces magots... quelle drôle d'histoire.
Je cousais mon pantalon au fil de fer.
Comme mes godillots.
Comme mes pensées.
J'écrivais certains poèmes à la rime a b a b.
Leur cadence était forcément l'iambe des défilés.
Souvent je dormais en faisant la garde.
Je rêvais de ma famille.
Ou de cette demi-pomme convoitée.
Heureusement, on n'a jamais vu venir l'ennemi.

Il ne me reste de service à ce jour
que quinze lignes
incrustées sur un mur, quelque part.

Déjà, avant que les gens ne me parlent,
j'ai l'impression qu'ils boutonnent

leur uniforme.



LES YEUX

Des yeux, des yeux, des yeux, partout,
Des yeux bleus, des yeux noirs, des yeux blancs,
Des yeux qui s'ouvrent, se ferment, s'ouvrent et se referment emptyemptyemptyemptyemptyemptyemptyconstamment,
Des yeux sensibles, des yeux mystérieux, des yeux nus,
S'ouvrent pour voir et, dès qu'ils ont vu,
Se referment derrière les cils, leurs portes,
Et cillent, surtout lorsque se croisent
Les yeux blancs et les bleus, les bleus et les noirs.
Yeux-miroirs des âmes,
Amis fidèles et traîtres.



DE VIEILLES PHOTOS JAUNIES

Lézardées et je n'ai plus eu de larmes pour les arroser... et le vieux toit au-dessus de leurs têtes, sur l'une à peine distingue-t-on le lierre, une grande avenue sur l'autre, et des pigeons.

De sinistre augure nulle part et tout de même

de tous ces désirs, de tout cet éreintement, des projets et des déceptions et des péchés, des manques, des excès, des plaisirs, des douleurs

surgirent un jour des plants verts et des feuilles, des pissenlits, de la sauge et, en automne, des chrysanthèmes. Et quelques fleurs de lis, il paraît.



LE DIABLE APPARAIT À UN PAYSAN DANS LA VALLÉE

"Dorée, lui dit-il, la parure de l'amour, le sel de la sueur la ronge des deux côtés. Et regarde, mais regarde ce que la promesse de mariage est devenue : une harpie et un alérion dans ton lit conjugal."

Un éclair suivit - son grand rire - dont l'écho s'entendit jusqu'au monastère, loin.



BATTANTS FERMÉS

Des battants fermés, enflés, pourris, les sourcils de mes aïeuls me rappellent le temps - ah ! le temps - quand le monde était innocent.

Vous me rappelez le chagrin des exils définitifs et toutes les fois que je vous vois endeuillés, je me demande : Serait-ce le tourment ou bien un certain pressentiment qui fait en sorte qu'une maison chasse ses vies humaines et se referme sur elle-même jusqu'à ce qu'elle tombe en ruine ?

Quelle est cette voix qui invite les gens à abandonner leur chez-soi, quelle est cette main qui ouvre les trappes du ciel et de la terre ?

Battants fermés, sans pitié vous me brisez le coeur, vous et vos cadenas rouillés et vos tuiles craquelées,

et les feuilles jaunes bouchant les gouttières.



ÉLÉGIE

Ton foulard, grand-mère, c'est ma mémoire qui tissera ton foulard noir, comme la bise du nord ses tourbillons sur le faubourg glacé.

Tu te lèves au petit matin avec ta cafetière, lorsque sous leurs cendres les charbons magnifient la soirée autour du feu,

avec tes petits pas que mon enfance a gravés dans ma mémoire, avec tes rides que la nuit a creusées encore plus.

Ah ! l'automne s'en va sur le courant débordé de la rivière et l'hiver arrive toujours avec ton rhumatisme.



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