UN APERÇU

La nouvelle poèsie en Albanie :
Un aperçu

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Photo : Aurel Duka
Ardian Marashi
Qu'en est-il de la poésie contemporaine en Albanie, un art encore très populaire pour être élitiste et en même temps une poésie assez élitiste pour continuer d'être populaire ?

Disons-le d'entrée : le doute que la poésie se serait épuisée elle-même, n'est pas albanais. Enfin, pas encore.

Dans les pays occidentaux, repoussée peut-être par l'abondance des médias et surtout par une publicité envahissante et insidieuse, la poésie, incompatible avec la langue de bois, bat en retraite. De surcroît, l'héritage de la poésie occidentale depuis le symbolisme en impose tellement que les artistes les mieux doués pour la poésie en sont intimidés : de peur qu'en matière de poésie tout ait été dit, sous toutes les formes, personne ou presque ne consacre son temps et ses énergies à inventer des vers, de peur de passer pour un ringard.

Pour ce qui est de l'Albanie, elle confirme à nouveau son goût du paradoxe : ces derniers temps, les ringards en Albanie sont ceux qui n'ont pas encore publié un poème ! Le phénomène est compréhensible dès lors que l'on sait de quel cauchemar vient de sortir la société albanaise, où un mot de trop envoyait les gens derrière les barreaux, une phrase devant le peloton d'exécution. Et les Albanais n'ont pas hésité à profiter de la liberté d'expression, mais aussi de la liberté de se faire éditer : l'oppression, la censure et le refoulement encore récents donnent envie d'assumer sa liberté, d'en abuser même, juste pour être sûr que la prison d'opinion a refermé à jamais ses portes. Quoi de plus naturel, alors, que de se mettre à écrire ! Sur tout et sur rien en particulier, mais écrire, pourvu que les démons sortent...

Il se passe, en effet, avec la littérature la même chose qu'avec la société albanaise, qui mise toutes ses énergies sur le manque à gagner. Des énergies consumées de manière un peu chaotique, mais louables dans leur aspiration au changement. Pour ce qui est de la littérature, toutefois, les avantages par rapport à la situation sinistrée sous la censure sont évidents, ce que d'ailleurs personne ne conteste. Il n'y a qu'à visiter les pages WEB des groupes de discussions, qui pullulent sur la toile hébergeant des sites albanais, pour se rendre compte aussitôt de l'impact certain qu'a la poésie auprès du jeune public. Au sein des groupes de discussion et des blogues, des pages entières sont dédiées à l'échange de poèmes entre adolescents. La poésie, ralliée à l'Internet, ne serait-elle pas le passe-temps intime d'une jeunesse encore et toujours claustrée dans un pays mis à l'écart, dans une capitale, des villes et des villages où l'espace est réservé en priorité à des messieurs fumeurs de tabac et férus de café? En effet, les groupes de discussion les plus fréquentés par les jeunes sont ceux qui célèbrent les poètes cultes de la tradition ou ceux du moment, en passant par les grands noms de la dissidence et de curieux inconnus, donnant l'impression qu'en poésie albanaise, tout est à découvrir et à redécouvrir.

Dans le cadre de la littérature albanaise, l'esprit de liberté et le renouveau qui en résulte s'expriment tout d'abord dans une nouvelle configuration de l'espace albanisant, une configuration qui met fin à l'isolement et qui ouvre de vraies possibilités de coopération pour tous les artistes albanais où qu'ils soient, tant à l'intérieur de l'espace politique de l'Etat national que dans un espace de culture albanaise plus large, mais aussi au-delà, dans des zones géoculturelles proches ou périphériques. En effet, si l'on se mettait à dresser une carte physique de la littérature albanaise, elle se présenterait sous la forme d'une "mosaïque éclatée", lisible à partir de ses quatre axes principaux, qui sont la littérature des Albanais en Albanie, au Kosovo, en Macédoine et au Monténégro, et complétée par des aires culturelles plus ou moins importantes, comme c'est le cas des larges diasporas en Italie du Sud, aux États-Unis et plus récemment en Grèce, en passant par des groupuscules de nouveaux émigrés éparpillés sur trois continents, formés dans leur pays d'origine et privilégiant, en règle générale, leur formation de souche comme expression de leur vie spirituelle.

Les faits récents démontrent que les liens entre les différents facteurs composant la carte littéraire albanaise témoignent d'une interactivité dynamique. Ainsi, alors même qu'on passera à côté des influences réciproques entre les poètes de l'Albanie et ceux de l'espace culturel albanais le plus large, on constatera que les grandes fêtes de poésie albanaise regroupent tous les poètes albanais sans distinction de frontières : les rencontres poétiques annuelles de Struga, de Gjakova, d'Ulqin, de Pogradec ou de Durres sont d'ores et déjà devenues une référence ; les foires du livre de Tirana, de Korça, de Pristina et d'Ulqin, organisées par les éditeurs albanais réunis, donnent une vue d'ensemble assez instructive de ce qu'est actuellement la littérature albanaise dans son intégralité ; les revues, les magazines et les suppléments littéraires, dont "Mehr Licht", "Alef", "Fjala", "Ars", "Kult", "Poésie Plus", réunissent indistinctement des poètes de tout l'espace albanisant ; les anthologies poétiques également.

En somme, il se publie chaque année dans l'aire culturelle albanaise un volume de poésie par jour. Pour se retrouver parmi cette abondante production, on se fiera en une première approche aux prix régionaux, nationaux et internationaux décernés annuellement aux meilleurs poètes par les médias privés, les associations ou les institutions culturelles, tels les prix "Poeteka", "Kult", "Kurbini", ou le prestigieux "La Plume d'Argent" accordé par le ministère albanais de la Culture à des auteurs qui se sont illustrés dans l'un des cinq genres importants du texte écrit. Le prix de la poésie y occupe la deuxième place, juste après le roman. Mais les poètes, eux, veulent croire que c'est la poésie qui a la quotte auprès du public, prétextant que les romanciers albanais, à de rares exceptions près, sont à la base des poètes actifs, à l'instar de Kasem Trebeshina, de Dritëro Agolli, de Ridvan Dibra ou encore d'Ismail Kadaré, qui cette année même vient de publier son recueil de poèmes choisis.

Aussi, n'est-on pas loin d'affirmer qu'en Albanie tout un chacun se veut poète : du Ministre des Affaires Étrangères jusqu'à la lycéenne voilée dans les madrasas. En pays albanais la poésie est un pari national, un haut terrain offrant des chances égales de réussite aux enfants, aux ministres, aux chômeurs, aux professeurs, aux anciens prisonniers et aux candidats au prix Nobel. Malgré les revers qu'elle a pu subir en occident, la poésie reste un genre largement populaire parmi les Albanais. Une popularité qui n'est certes pas le fruit du hasard et qui n'est pas près de s'effriter. Car les racines en sont bien profondes. Tout d'abord, c'est par la poésie en tant qu'instrument de la plus haute oralité que les Albanais du XVe au XIXe siècle ont pallié l'interdiction ottomane d'avoir leurs propres institutions et une instruction en langue nationale. La poésie a pour ainsi dire assuré leur survie culturelle, recouvrant tous les aspects de leur vie spirituelle et sociale, tant et si bien que la naissance comme la mort ont toujours eu droit à des poèmes impromptus, chantés par de jeunes mères ou psalmodiés par de vieilles pleureuses. C'est ensuite par la médiation de la poésie que les Albanais de la fin du XIXe siècle se sont éveillés à la conscience nationale : les grands meneurs du mouvement qui devait mener à l'indépendance du pays en 1912, étaient des poètes.

De nos jours encore, dans l'inconscient national le fait d'écrire des poèmes renvoie à l'image mythique du Poète, dont la voix est un appel à éveiller les consciences. Il est à noter que la distance dans le temps entre les deux grands poètes fondateurs de la modernité albanaise, Naim Frasheri et Gjergj Fishta, est assez mince : le premier n'est disparu que depuis un siècle, tandis que le second depuis tout juste une génération. Que dire, alors, de la réincarnation récente du mythe du Poète par Martin Camaj, lequel mourait à l'instant même où son oeuvre éminente rencontrait le public albanais, une oeuvre qui apparaissait, de ce fait, inédite et féconde ? Sans parler d'Ismail Kadaré, assimilé pour certains à un mythe vivant... Si, dans le contexte albanais, le roman est un genre à succès récent et le théâtre une forme plutôt négligée, les Albanais ont toujours admiré la poésie. Un grand hommage, en passant, est dû à la langue albanaise elle-même, à sa syntaxe souple, à sa flexibilité sonore, à son ouverture aux emprunts, aux dialectes et aux néologismes taillés sur mesure.

Pourtant, dans le paysage chaotique qu'offre l'édition de la poésie en Albanie, où tout un chacun se fait éditer à compte d'auteur moyennant un prix ridicule, c'est la vraie poésie qui paie le prix. Comme c'est le poète lui-même qui, en règle générale, assure sa propre distribution, les libraires, cantonnés pour la majorité dans de petits kiosques, acceptent difficilement de prendre en charge la vente des volumes de poésie. Les vrais poètes, face à cette situation, ont déjà fait la part du feu : ils s'éditent à petit tirage, qu'ils offrent gracieusement à leurs confrères. C'est pour cette raison qu'il est très difficile, sinon impossible, de se procurer le dernier volume d'un bon poète, qui de cette façon préserve soigneusement sa création, en évitant qu'elle ne se dévalorise.

À première vue, lorsqu'on parle de poésie albanaise contemporaine, c'est la quantité qui impressionne, mais la qualité est aussi bien au rendez-vous. Elle réserve des surprises garanties et s'impose parfois de manière si subtile qu'on devrait parler d'élitisme. Ces dernières années la notion même de poésie a subi des changements radicaux : l'héritage du soc-réalisme a été complètement abandonné, les litanies pathétiques et l'engagement gratuit ont perdu leurs adeptes nombreux, les techniques du discours poétique se sont nettement améliorées, la prosodie s'est diversifiée et le langage lui-même est devenu la cible privilégiée d'expérimentations plus ou moins heureuses. Les vers respirent beaucoup mieux et une sensibilité moderne, déclinée en une polyphonie de voix authentiques et justes, envahit tout le champ thématique.

À une époque où la société albanaise était sans dessus dessous, la poésie, elle, semble avoir fait les bons choix. Elle a su rejeter tout ce qui, en elle, entravait son progrès, tout en se montrant avide de recueillir la meilleure expérience de la poésie mondiale. En une seule décennie, elle a dû faire l'apprentissage de tout un siècle de modernité : ce qu'elle continue de faire, d'ailleurs, mais prudemment et à son rythme. Les modèles suivis n'ont pas toujours porté des fruits, mais ils se sont avérés somme toute assez productifs. Parmi ces modèles, le symbolisme français, l'hermétisme italien, la dissidence russe et surtout les poètes contemporains britanniques et américains ont été ceux qui ont le plus influencé la nouvelle poésie en Albanie. À côté de la poésie traduite, la presse littéraire publie systématiquement des essais, ainsi que de riches dossiers thématiques sur la philosophie de l'art et celle du langage ; tandis que des auteurs modernes occidentaux continuent d'être édités dans des volumes sponsorisés pour la plupart par les ambassades respectives et par des associations locales.

La tradition en Albanie veut que les poètes soient les plus instruits parmi leurs contemporains. À l'heure actuelle, force est de dire qu'ils essaient de satisfaire aux attentes. Leur appareil conceptuel combine des études, des recherches et des influences aussi discordantes que possible, mais qu'ils réussissent à arranger avec discernement. Grâce à une intuition innée, ils se sont montrés capables d'insuffler à leur poésie des inflexions tout à fait originales. À cette inspiration éclectique correspond un éclectisme des formes poétiques, où l'expérimentation forcenée coexiste de manière vertigineuse avec la vieille rime, chez le même poète parfois. Toutefois, la poésie albanaise étant par tradition une poésie "parlante", porteuse de sens, même les poètes le plus courageusement modernes n'ont pas trahi les règles syntaxiques fondamentales et n'ont pas dynamité la structure de l'image, ce qui les sert assez bien auprès du large public, pour qui la lisibilité est un impératif de premier ordre.


LES GRANDS ACTEURS DE LA NOUVELLE POÉSIE

Pour avoir un aperçu intelligible des développements poétiques récents dans l'Albanie de l'époque postdictatoriale, il convient de présenter brièvement les trois groupes d'auteurs principaux ainsi que les traits pertinents de leur oeuvre.

1. Les poètes interdits

Il s'agit de poètes qui ont vécu dans l'émigration et de ceux qui ont été condamnés par l'ancien régime. À la chute de la dictature, ils ont été les initiateurs du renouveau littéraire et ont vite fait des adeptes. Ils ont écrit à contre-courant, tandis que leur publication en Albanie constitue à elle seule une odyssée d'un genre particulier, n'ayant été rendue possible qu'à partir de 1992. Certains, dont Zef Zorba, Primo Shllaku et Drita Çomo, ont écrit depuis leur plus jeune âge mais en secret, sachant qu'ils n'avaient aucune chance d'être publiés un jour, pour cause de "tache" dans leur biographie. D'autres, dont Kasem Trebeshina, Visar Zhiti et Frederik Rreshpja, ont été interdits de publication après leur emprisonnement. Tandis que Trifon Xhagjika représente les poètes martyrisés : fusillé pour avoir écrit le poème La Patrie nue, c'est ce même poème qu'il a choisi de réciter devant ses juges, pour toute défense. Les plus chanceux dans ce groupe furent Martin Camaj et Arshi Pipa, qui ont pu fuir le pays et ont réussi à se faire publier à l'étranger. Tandis que l'oeuvre de leur confrère Isuf Luzaj n'a été rendue accessible au public qu'à partir de 1995, grâce à l'édition albanaise de ses textes principaux.

En parlant de ces auteurs, on leur doit, par respect pour leurs souffrances, de passer en revue les renseignements biographiques essentiels, qui éclairent tout un pan de l'histoire récente du pays : mais leur poésie nous interpelle sans que nous ayons vraiment besoin de savoir qui se cache derrière et l'on se passera donc ici de cette obligation. Tous ces poètes constituent ce qu'on pourrait appeler "la littérature souterraine", une littérature qui a été écrite en même temps que la littérature officielle et parallèlement à celle-ci, sans jamais rencontrer son public albanais en temps réel. Pour être clair dans les termes, on notera qu'il ne s'agit pas là d'une poésie de la dissidence au sens strictement théorique et à la manière de la dissidence russe : dans l'Albanie "intra muros" aucune oeuvre de dissidence n'était envisageable à cause de la répression et du règne sans partage du Parti-État. En revanche, on parlera de dissidence esthétique, qui serait une manière d'écrire en rupture totale avec ce qui était publié à la même époque en Albanie. Les exemples les plus brillants en sont Arshi Pipa Kasem Trebeshina, ou Martin Camaj, poète du plus haut calibre européen mais aussi romancier d'élite, à qui la nouvelle littérature albanaise doit beaucoup.

En parlant d'artistes condamnés, on ne saurait passer sous silence la persécution singulière dont furent victimes les traducteurs. Dans les années soixante, des intellectuels hautement qualifiés, formés dans les meilleures universités européennes, furent jetés en prison et engagés à traduire des oeuvres techniques de première nécessité pour l'économie du pays. Selon les mémoires du traducteur Robert Vullkani, condamné en même temps que le poète Trifon Xhagjika et maintenu pendant 26 ans en prison, ils durent traduire en un temps record de gros o





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