La terre est ronde

La terre est ronde
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Photo : Jaroslaw Junik
Une nouvelle de Dusan Mitana

Traduit du slovaque par Sonia Tarabová-Cédille


Quand je suis rentré à la maison hier soir, ma femme m'a présenté son amie de fac; elle arrivait de Koaice à l'autre bout du pays, et tard dans la soirée elle s'est rendu compte qu'à l'hôtel on ne lui avait pas réservé de chambre. Malgré nos deux petits enfants et une seule pièce où dormir, ma femme l'a invitée à rester et à partager avec elle l'unique canapé convertible ; elle croyait certainement que vu la situation, je prendrais un matelas ou que j'irais passer la nuit chez un ami. Mais avant de rentrer j'avais pas mal bu : j'étais épuisé, par ailleurs, l'amie de ma femme me plaisait beaucoup. Dès lors, j'exagérai ma fatigue et me mis en caleçon ; malgré les protestations des deux femmes je m'allongeai au milieu du canapé.

Je me réveillai en pleine nuit. Je me trouvais entre deux femmes qui me faisaient manifestement confiance. J'étais encore un peu ivre, la chambre semblait tourner autour de moi, j'avais même des nausées. L'amie de ma femme dormait sur le côté droit, elle me tournait le dos, son épaule nue se détachait dans l'obscurité et juste une lumière tamisée d'un réverbère pénétrait dans la chambre. Tout à coup un sentiment de curiosité s'empara de mon esprit. Comment réagirait-elle ? Pousserait-elle un cri ? Ferait-elle un scandale ? Ou bien s'écarterait-elle en silence ? La curiosité et l'envie de pécher étaient plus sexuelles que toute mon éthique et mes principes de morale. Alors délicatement je posai mes lèvres sur l'épaule chaude, elle ne bougea pas. Pendant un instant je tendis l'oreille - dans la chambre tout le monde respirait calmement, profondément, régulièrement. Avec prudence, je glissai ma main sous la couverture et caressai légèrement sa peau douce. Je ne savais pas si elle dormait vraiment ou si elle faisait semblant. J'eus l'impression qu'elle retenait sa respiration, peut-être de peur. Ensuite elle bougea doucement, comme par hasard, en dormant, et tout se passa comme dans un rêve ; j'admirais sa délicatesse - ou bien était-ce une stratégie mûrement réfléchie ? - demain matin elle fera sûrement comme si rien ne s'était passé.

Je n'ai jamais ressenti un tel plaisir avec ma propre femme - je me sentis innocent comme un nouveau-né.

Je sortis le manteau en fourrure de ma femme du placard et je me couchai dans la cuisine. De la fourrure émanait un agréable parfum de mon épouse et là je ressentis pour la première fois des remords pour mon adultère. Le fait qu'elle ne le saurait jamais me rassura ; je ne le lui avouerais jamais et j'espérais en même temps que sa meilleure copine n'irait pas crier son aventure sur les toits. Aussitôt je me rendormis. Je fis alors un horrible cauchemar : je me voyais mort près de Bratislava, à un endroit que je connaissais très bien. J'y passais souvent en bus quand j'allais chez un ami à Záluhy; et aussi lors de mes voyages d'affaires à Prague ou Brno. C'était une bifurcation de la rue de Prague, je reconnaissais parfaitement les lieux, mais impossible de me souvenir des circonstances exactes de l'accident. Je ne voyais plus si j'étais dans un car, dans une voiture, ou si je roulais à moto ou à vélo. Par contre ce dont j'étais sûr, c'est qu'il s'agissait d'un accident, je connaissais même la date et l'heure. Le vingt février à dix heures trente. Ce furent mes premières paroles prononcées à haute voix à mon réveil. J'étais pris au dépourvu. Je trouvais injuste que l'avertissement arrive si tard, il était trois heures et demie et je n'avais plus que sept heures pour réfléchir. Je voyais cette sinistre menace comme une punition de mon infidélité. Mais n'était-ce pas cruel de mourir pour un adultère ?

Peut-être que le destin permet à chaque humain, une fois dans sa vie, de découvrir la vérité. Moi, j'eus cette chance ce jour-là. Mais que faire, si on découvre que cette vérité est en fait identique à la mort ? Il faut vérifier. Cependant, j'avais la sensation que mon rêve cachait autre chose, qu'il y avait un sens avec un point de départ que moi seul pouvais déchiffrer. J'étais perturbé, car plus j'y pensais, plus je me sentais convaincu que c'était à moi de découvrir ces principes. Je me disais que dans l'univers existent certains points, et il y en avait bien sûr une multitude, où se croisent à un moment donné les rayons de la mort. La personne qui se trouve à ce moment précis à ce point doit mourir et puisque c'est moi qui ai fait ce rêve prémonitoire, c'est à moi de vérifier cette hypothèse. A une époque, par exemple, j'étais persuadé qu'en m'éloignant de l'endroit où j'habitais, je m'approchais de mes souvenirs. Je pensais que si j'allais le plus loin possible de mon village natal, j'arriverais peut-être à accéder à mes souvenirs prénatals. Mais une chose m'inquiétait : que la terre soit ronde, cela m'empêchait de m'éloigner le plus loin possible. Plus on s'éloigne, plus on se rapproche, donc on revient au point de départ.

J'arrivai à neuf heures et demie à la rédaction, on me cherchait déjà partout.
em"Le chef vous demande, immédiatement," me dit la secrétaire aux cheveux roux.
em"Enfin," souffla le rédacteur en chef en me voyant entrer.
emJ'allumai ma cigarette et lui demandai : "Que se passe-t-il ? Il n'y a pas le feu !"
em"Tu vas à Prague. C'est urgent, la voiture sera là dans une minute."
em"A Prague ?" Je voulus demander autre chose, mais je n'eus pas le temps. L'image de la route de Prague surgit dans ma tête et tout à coup, comme si toutes mes forces m'abandonnaient, j'eus besoin de m'asseoir. J'eus comme une crampe à l'estomac, une sorte de douleur qui montait plus haut, vers le coeur. Je fus pris de nausées, j'éteignis ma cigarette. Je l'enfonçai dans le cendrier parmi d'autres mégots, j'appuyai si fort qu'elle se désintégra. J'aperçus des restes de cendres et de tabac sur mes doigts, et avec un certain dégoût je les nettoyai sur mon pantalon.
em"Qu'est-ce que tu as? Que se passe t-il?" Demanda le chef "tu es drôlement pâle !"
emJe défis le bouton de ma chemise qui me serrait et m'essuyai le front en sueur.
em"C'est mon coeur, aujourd'hui je devais aller voir mon médecin."
em"N'importe quoi, le coeur à ton âge ? Tu devrais moins fumer."
em"Je ne peux pas y aller, aujourd'hui je ne peux pas," répétai-je d'un ton suppliant.
emLe chef me regarda étonné: "Comment cela ? Il faut y aller, c'est un ordre !"

Ordre, ce mot résonnait dans ma tête, c'est un ordre ! Pas plus tard que la nuit dernière je n'y croyais pas, je m'en moquais. Enfin j'avais la possibilité de choisir - d'y aller ou de ne pas y aller. "Je ne peux pas, je me sens très mal. Je ne supporterais pas le voyage."

Le chef me regarda étonné et quelques instants plus tard il me lança : "Un gars de trente ans qui se plaint du coeur ! Quelle génération !" Mais il ajouta: "Va chercher Joseph Berka, il ira à ta place."

Mon sang se remit à circuler. "Tout de suite, je vous remercie." Je me levai et une fois à la porte j'entendis mon rédacteur en chef : "Allez, prends quelques jours de congé et vas te reposer." J'accompagnai Joseph Berka à la voiture. Mais une pensée nouvelle me perturba. Si par hasard, il lui arrivait vraiment quelque chose, je serais rongé de remords jusqu'à mon dernier jour. Quand il monta dans la voiture, j'eus l'impression de l'envoyer à la mort. Je suis un lâche, me répétai-je, et je sentis enfin tout le poids de cette accusation.

"Roulez doucement, les routes sont verglacées," dis-je à Joseph en lui serrant la main. Tout étonné il me demanda: "Mais qu'est-ce que tu as? Tu crois qu'on ne reviendra pas?"

"J'ai fait un mauvais rêve. Un accident et... enfin une bêtise." Et je me dis, voilà, je l'ai prévenu sans me ridiculiser. Ensuite j'entendis le chauffeur: "Ça va. Je ne supporte pas ces morbidités avant de prendre la route." Joseph éclata de rire. Je partis donc, mais dans mon dos j'entendais toujours son rire. Je sentais diminuer la pression qui me crispait, je sentais mon corps se décontracter avec un soudain et libérateur sentiment de soulagement.

Soudain, je me réveillai, cette fois-ci pour de bon, je me sentais frais et reposé; ma femme entra dans la cuisine pour préparer le lait aux enfants.
em"On était trop serrés, alors je suis parti," essayais-je d'expliquer. Sans rien dire elle me fixait, à un moment, j'eus l'impression qu'elle faisait une grimace. J'en fus effaré.
emSait-elle tout ?
em"Alors, vous avez bien dormi?" J'essayais de poser la question d'un ton jovial. J'ajoutai en baillant: "Moi, j'ai dormi comme un bienheureux."
emL'amie de ma femme me regarda et dit ironiquement :
em"Quelqu'un me dérangeait..." puis elle partit en riant vers la salle de bain. Quelques instants plus tard on entendit l'eau de la douche.
emElle m'avait pris au dépourvu. En fait cette bonne femme se moquait de moi. Ce n'est pas possible. J'avais envie d'aller dans la salle de bain et de lui mettre une bonne paire de claques.
emMais ma femme s'approcha de moi, me caressa le visage en me disant doucement: "Cette nuit tu as été fantastique. C'était mieux que jamais, tu n'as vraiment pas dû beaucoup te reposer." Et heureuse elle ma passa la main dans les cheveux. Tout à coup j'eus l'impression d'avoir une caisse de dynamite dans la tête. "Bon, je dois m'en aller."
em"Si tôt ?"
em"J'ai un voyage d'affaire, tu sais, je t'en avais parlé."
em"Oh, oui, Prague. Excuse-moi, je l'avais complètement oublié."
em"Pas étonnant. Dans un tel bazar. La prochaine fois, s'il te plaît, n'invite pas une étrangère à partager notre lit."

J'allumai une cigarette et me mis à compter : août, septembre, octobre, novembre, décembre, janvier, février. Sept mois. Je trouvais injuste que la menace soit arrivée si tôt. Sept mois d'attente et de décisions, même si je connaissais la fin à l'avance, il me semblait que la punition était trop cruelle pour un acte qui finalement s'était passé autrement que j'avais pensé.


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Première parution en Album des écrivains slovaques : Auteurs et Textes. Centre de l'Information Littéraire, Bratislava, 2004.

Publiée ici avec la permission du Centre de l'Information Littéraire, Bratislava.









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