Le prix

Le prix
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Photo : Agnieszka Sucha
Premier portrait sur fond de paysage

Une nouvelle de Francesc Serés

Traduit du catalan ('El preu') par Mariam Chaïb Babou

Cependant, ce qui me semble le plus étrange et incompréhensible de tout cela c'est que les écrivains puissent s'occuper d'arguments de ce genre. À vrai dire, je trouve cela parfaitement inconcevable, réellement... bon, je ne le conçois pas. En premier lieu, ça ne sert aucunement la patrie et, en second lieu...bon, et en second lieu, ça ne rend aucun service. Je n'en vois pas l'utilité.

NIKOLAI V. GOGOL, Le nez

J'arpente inutilement les crépuscules, les nuits.
Il y a les hommes qui chargent lentement les camions.
Il y a les bars, l'huile de friture, les couples d'amants.
Des jambes me viennent à l'esprit, tes jambes nues,
Tes longues jambes pleines de dignité.

VICENT ANDRÉS ESTELLÉS, No escric èglogues (Je n'écris pas d'églogues)

Dans ce pays, la force de gravité est plus grande que partout ailleurs. Les gens vivent cela dans un mélange de résignation et d'orgueil. Ils ont pris l'habitude de vivre ainsi, on voit qu'ils aiment la terre même si y vivre leur coûte plus d'efforts qu'aux habitants des pays voisins.
- Mikhaïl, mon cher, je vous demandais simplement une fable et vous me transportez dans un pays de fées. Voyons quelle autre surprise vous m'avez encore préparée. Que me raconterez-vous à présent ?

IRINA MENDELÈIEVA, Contes de couleur russe



Tu étais debout sur la table de billard, le feutre en est tout déchiré, tu lançais les boules contre la glace derrière le comptoir, j'entends encore les bouteilles se briser, je sens l'odeur des liqueurs qui dégoulinaient et éclaboussaient tout, j'entends le bruit des boules qui rebondissaient par terre, je ne t'avais jamais vu aussi fâché, on aurait dit que la colère t'avait doté d'une sorte d'adresse improvisée, comme si tu avais fait cela toute ta vie. Quand tu n'as plus eu de boules, tu as continué avec les queues de billards, avec les chaises, je pleurais dans un coin et te disais que nous devions partir, mais tu criais, tu as menacé tout le monde, tandis qu'eux, la seule chose qu'ils avaient pu faire avait été de se recroqueviller dans leur coin... Tu criais que si jamais quelqu'un osait me toucher à nouveau, tu lui arracherais les tripes, que si quelqu'un osait dire quelque chose, tu mettrais le feu au bar ; tu les insultais, quelqu'un m'avait fait un croc-en-jambe et je m'étais étalé de tout mon long, mon nez et ma bouche saignaient, tu es entré et tu as demandé qui était le responsable, il n'y avait que des hommes, on ne pouvait accuser aucun enfant, moi je voulais aller aux toilettes. Je vois encore ta tête, comment tu es sorti de la camionnette et tu es entré dans le bar. Je me souviens de la casse et me rappelle que la lumière a sauté lorsqu'une boule a fait éclater l'écran du téléviseur. Le patron criait et l'un des hommes te disait que ça suffisait, que c'était lui le coupable, sans le faire exprès ; tu l'as bourré de coups de pieds et moi aussi je te disais que ça suffisait, mais tu n'écoutais personne, tu pensais seulement que quelqu'un m'avait fait mal, que j'étais sorti du bar le nez en sang et deux dents ébréchées. Je ne comprends pas pourquoi il a fait ça, cet homme, peut-être avait-il trop bu, j'avais seulement cinq ans et j'allais aux toilettes... Pourtant, maintenant, je pense que tout prend un sens quand je te vois sur la table de billard.

Et la moto, comme tu allais vite sur les chemins et comme je me cramponnais à ta taille, je fermais les yeux pour ne rien voir, je sentais seulement la chaleur et la force de ton dos, l'inclinaison dans les tournants, le creux à l'estomac lorsque nous sautions à la faveur d'une côte. Je te disais que oui, que j'allais bien, et tu me demandais de ne pas m'accrocher aussi fort, que ça t'empêchait de respirer. J'allais te voir quand tu courais, père dit que j'en sortais aphone d'avoir tellement crié...

Je te revois nu, je ne devais pas alors avoir plus de trois ou quatre ans, tu me donnais la main et nous sautions tous les deux dans l'eau du plus haut de l'échelle du réservoir, si haut que j'avais peur, mais je sautais parce que tu me donnais la main, si c'était père ou mère que me la donnaient je ne sautais pas. Tu me laissais m'enfoncer un petit peu et, tout de suite, sans que je sache comment, tu me poussais vers la surface et je riais parce que toi aussi tu riais. Je te revois aussi nu, à l'arrière du dépôt, quand tu y amenais l'une de tes petites amies. J'arrivais par l'extérieur, je sortais de la maison et passais entre les buissons, me dirigeant vers la clarté des fenêtres de l'atelier comme un insecte vers la lumière. J'entrais sans faire de bruit et vous regardais vous déshabiller et vous toucher. Après t'avoir vu baiser, je t'évitais quelques jours, terrorisé à l'idée que tu aurais pu savoir que je me trouvais si près, caché, entendant ce que vous vous disiez et voyant ce que vous faisiez.




Une nuit, avec tes copains, devant la maison, vous jouiez à déraper avec les voitures. Je ne t'avais jamais vu ainsi, tu étais saoul, grand-père et grand-mère voulaient te frapper, père dut te porter parce que tu n'arrivais presque pas à monter les escaliers. Mère riait comme une folle tout en me disant, regarde ton oncle, mais regarde-le donc. Je suis sorti en pyjama sur le palier, père te traînait par la ceinture, comme un sac, et lorsqu'il parvint à la baignoire, il te mit la tête sous l'eau froide. À peine levé, je suis venu dans ta chambre, ça sentait tellement mauvais que j'ai pensé que les chiens y avaient pissé. Père et mère ont bien ri quand je le leur ai dit, je devais avoir six ou sept ans, grand-père et grand-mère juraient.

Si mère et père le permettaient, tu m'emmenais chasser et pêcher avec toi. Moi, je n'aimais pas tuer des bêtes, mais tu me disais que je devais apprendre, que c'était la première chose que tout un chacun aurait dû apprendre à faire, chasser et pêcher. Nous nous frottions avec des herbes et nous attendions, cachés au milieu du maïs ou des roseaux, que les chiens signalent les sangliers, nous en suivions les traces jusqu'aux bauges, nous brûlions des fibres de sisal pour les faire sortir. Je ne pouvais pas tirer, tu ne me laissais pas, je n'étais pas encore capable de tuer un sanglier, je n'avais pas assez de force pour freiner le recul du fusil, tu me disais que c'était la force que perdait le sanglier, une réaction qui passait du corps de la bête au chasseur, tu m'expliquais qu'il s'agissait de la même force qui agitait le poisson pour se débarrasser de l'hameçon, mais le fil qui unit le chasseur et le sanglier est invisible, il ne fallait pas que je pense qu'il s'agissait de l'inertie du fusil, le coup produit par le tir, c'était le dernier soubresaut du sanglier. Tant que je n'aurais pas plus de force qu'eux, je ne pourrais pas les tuer, je croyais toujours ce que tu disais.

Comme elle me manque cette époque-là... Père m'a raconté qu'un jour tu étais allé en ville, tu étais entré dans un restaurant de luxe et on n'avait pas voulu te servir parce que tu n'étais pas bien vêtu. Alors, tu es allé chez un tailleur acheter un costume et de nouvelles chaussures, et tu es revenu au restaurant. Cette fois, le maître t'a accompagné à une table où deux autres serveurs plaçaient les assiettes et les couverts. Au moment où on te servit le vin et la soupe, tu t'es levé, tu as renversé la table et tu es ressorti, laissant tout le monde coi. En arrivant à la maison, tu as offert le costume à mon père, il est toujours dans l'armoire.

Et bien d'autres choses, les nuits pluvieuses où je vous voyais arriver tous les deux, père et toi, mouillés et boueux, mère et grand-mère vous aidaient à vous sécher. Les nuits de fêtes aussi, lorsque vous faisiez des concours et des paris. À bien y regarder c'était et c'est peu de choses, mais comme j'aimais, comme j'aime ce peu de choses.

Un dimanche, l'une des filles avec laquelle je t'avais vu dans la camionnette est venue déjeuner. Grand-mère, pour l'effrayer et la faire rire, lui racontait les bêtises que tu avais faites. Lorsque grand-mère s'interrompait, c'était le tour de grand-père, puis père et mère continuaient. Je ne voulais pas que tu quittes la maison, je crois que je l'ai dit au milieu du repas. Vous avez tous essayé de me convaincre que vous ne partiriez pas complètement, que vous viendriez chaque fin de semaine, mais je savais que ce n'était pas vrai, que tu ne reviendrais pas, que jamais plus les choses ne seraient comme elles l'avaient été. Pour moi, tu es parti complètement.

J'avais quel âge ? Sept, huit ans ? Avais-je neuf ans quand tu es parti ? Je ne veux pas compter, tu sais que je ne peux pas compter sur mes doigts. Était-ce possible que quelqu'un de ta trempe se se soucie d'un travail, du futur ? Que ce garçon qui soulevait la roue de la moto à coup de gaz redoute l'avenir ? Je ne pouvais l'imaginer, je ne pouvais comprendre que c'en était fini des courses, des sauts du haut du réservoir, des bagarres de mensonges avec tes amis et des interminables matches de football. Combien d'heures n'y avons-nous pas passées ? Je te revois encore perché sur le billard, lançant les boules contre les glaces et les vitrines et je ne pouvais pas comprendre que tu aies tellement peur lorsque tu parlais des patrons et des responsables de l'usine.

Je suppose que je l'ai fait parce que c'était le seul moyen pour que tout soit clair, le moyen de te répondre, de te rendre tout ce que tu m'avais donné et dont je ne voulais plus, tu vois que maintenant, il ne m'en reste plus que des souvenirs, mais que toi, tu as complètement disparu. Te souviens-tu de ce week-end où je suis venu te chercher avec le casque pour que nous allions courir les routes avec la moto ? Tu m'as dit que j'avais grandi et que tu avais grossi, que, dorénavant, la moto ne sauterait plus aussi légèrement et qu'à présent tu ne pouvais plus prendre le risque de te faire mal car Mercè était enceinte. En fait, la véritable raison était que ni toi ni moi n'étions plus les mêmes, je suppose que cela explique tout.

Il ne s'était guère écoulé plus d'un mois et vous êtes revenus tous les deux. Tu m'as demandé si j'avais envie d'aller chasser, c'était l'époque des canards, tu me laisserais porter le bon fusil, celui à deux canons. Je me souviens que nous nous frottions avec des herbes pour que les animaux ne sentent pas le lubrifiant des fusils. À dire vrai, aller chasser, je n'en avais plus envie, je savais depuis le départ que tu me le proposais comme un compromis, parce que tu ne voulais pas que je puisse te le reprocher.

Nous sommes entrés dans les marécages, vers l'endroit où nichent les canards. J'étais à côté de toi, tu te chargeais de tirer le premier coup, tu devais l'assurer, tu tuerais le premier canard et moi, je devais être aux aguets pour l'envolée, la bande serait effrayée et s'envolerait, je ne devais même pas viser, seulement tirer un coup après l'autre en suivant le vol des canards avec le canon. Pourquoi est-ce que je m'en souviens avec tant de précision ? Tu étais à ma gauche, ton canard s'est simplement retourné, atteint du premier coup par la force du tir, il flottait au milieu d'un lit de plumes. C'est alors que la bande s'éleva au-dessus des joncs, le tien tomba comme du plomb, et le mien, après deux battements d'ailes, se retrouva aussi dans l'eau. Le recul ne me faisait plus tomber. Il n'y eut pas de troisième, le fusil ne suivait plus le vol des oiseaux, il te visait toi, les canards se perdaient au loin, et j'avais tiré les deux coups, tu ne t'en es pas rendu compte, ou peut-être que oui et tu ne me l'as jamais dit, mais pour un instant c'était toi que je visais, c'était toi qui te trouvais devant moi. Il ne me restait plus de cartouches, même si je l'avais voulu, je n'aurais pas pu tirer, mais j'ai su alors que quelque chose avait pris fin pour toujours.

Nous avons déjeuné en silence, l'excuse était que les canards ne devaient pas nous entendre, à un moment où à un autre ils finiraient bien par revenir au marais. Nous avons passé un long moment ainsi, silencieux tous les deux, assis par terre. Je ne sais pas pourquoi je l'ai fait, vraiment je ne le sais pas, j'étais triste, en colère... Je mis la main devant les canons, je ne saurais dire si je savais que je n'avais pas mis le cran de sûreté. Je sentis un coup sur le sourcil, les canons me frappèrent au front et au nez à cause de la force du recul, je ne m'étais même pas rendu compte que le coup m'avait arraché deux doigts, l'index et le majeur, la paume de ma main était pleine de plombs. Je devais badauder, peut-être pas, je l'ai peut-être fait exprès, je ne m'en souviens plus. Je me souviens de l'envol, des canards qui passaient à nouveau au-dessus du marécage.


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Première parution en catalan dans La força de la gravetat, Quaderns Crema, 2006

Ouvrage traduit avec le concours de L'Institut Ramon Llull

(c) Mariam Chaïb Babou, 2006, pour la traduction française









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