Ma grand'mère et Ana Karénine

Ma grand'mère et Ana Karénine
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Photo : Adam Muszynski
Une nouvelle de Markas Zingeris

Traduite du lituanien ('Mano mociute ir Ana Karenina') par Caroline Paliulis

Elle se repliait dans la petite chambre qui lui avait été attribuée lorsque nous avions déménagé dans notre nouvel appartement, au douzième étage d'un immeuble soviétique en briques rouges, un de ces gratte-ciel comme disaient les habitants de notre petite ville. J'avais persuadé Papa de ne choisir qu'un étage très élevé ; je vivais encore chez mes parents, pourtant je voulais être le plus loin possible de ces rues qui s'étaient livrées pour un sou à la nouvelle ère, et le plus près possible de mes livres, que j'avais entassés sur les étagères jusqu'au plafond.
emSa chambre était à côté de la mienne et grand-mère ne semblait vivre que pour elle et en elle.
emQuand elle avait cuit des confitures de myrtilles ou de cerises dans notre toute petite cuisine noyée en permanence dans les chamailleries et la fumée, elle m'apportait sa production sur une petite assiette et je devais lécher sous son regard la cuillère qu'elle m'avait fourrée dans la bouche ; il lui était resté tout au long du siècle une cuillère en argent avec des A.A. (1) gravés qui s'enroulaient autour d'une couronne ; ce qui ne signifiait d'ailleurs pas repos éternel comme sur les tombes, mais représentait seulement les initiales de son prénom et du nom de son père, Ana Albertovna.
emMa grand-mère.
emDe l'autre côté de la cuillère était gravé 1896, son année de naissance. Cette cuillère, comme me l'avait dit Tante Rozalija, sa fille, juste avant d'émigrer en Amérique, appartenait à la dot de grand-mère. Sa confiture était étonnamment délicieuse. En général, elle n'aimait pas la cuisine et n'y mettait les pieds que le soir le plus souvent, lorsque tous retournaient dans leurs chambres, et je sentais qu'elle y était déjà à l'odeur d'une modeste betterave soviétique en train de cuire dans une énorme casserole d'aluminium ou à la pestilence des harengs puant le kérosène. Pourtant le goût de sa confiture, c'est comme s'il essayait de me raconter une autre vie, absolument inconnue d'un étudiant, et qui s'était épanouie en couleurs magnifiques juste avant ma naissance dans ce monde bouleversé.
emPendant que je goûtais, le visage de grand-mère reflétait mes propres mimiques. Si je souriais, son visage s'adoucissait, et si je trouvais ça amer, son visage déjà fermé et même rude se renfrognait et elle pinçait les lèvres. Si jamais il restait même un tout petit peu de confiture sur la cuillère, elle ne l'éloignait pas de mes lèvres, attendant que je la lèche jusqu'à ce qu'elle brille.
emC'était comme si sa confiture juive d'autrefois pouvait me révéler la vie de grand-mère telle qu'elle n'aurait pu le faire avec des mots.
em"Non, alors ?"
em"Mmm... " en claquant de la langue, songeur.
em"Quoi ?"
em"Aha !...."
emElle avait fait irruption dans ma chambre et m'avait tiré de mes livres au moment où je venais d'avoir une idée géniale.
emCette idée pourtant, il y a longtemps que je l'ai oubliée, alors que je me rappelle encore sa confiture de cerises !
em"Encore ?"
emJe repoussais la vieille main tremblante et la cuillère.
em"Trop sucré !"
em"Mais reprends-en !", elle insistait de la tête, "Tu veux que j'en remette dans la soucoupe ?"
em"Non !"
em"Tiens !"
em"NON !"
em"Cochon !" Puis levant la soucoupe bien haut comme si elle voulait protéger la confiture de sa jeunesse contre la jeunesse à la Cham de maintenant (2), elle nous laissait seuls, moi, tête hirsute, et ma chambre poussiéreuse.
emJe pense qu'ayant décidé d'être une vraie mamie, elle savait le prix de ces moments passés à faire des confitures qu'elle prélevait sur le temps consacré à la lecture de quelques chapitres d'Anna Karénine, qu'elle relisait tout le temps dans son étroite petite chambre au miroir cassé. Son miroir aussi d'ailleurs vaut la peine qu'on en dise quelques mots ; de ma vie je n'ai revu un tel miroir, posé sur la petite table du boudoir de grand-mère, fendu et voilé, il reflétait sa chambre avec l'armoire en bouleau de Karélie et les valises posées par-dessus ; pour finir, la plus grande partie s'était détachée du cadre et s'était brisée en dangereux débris effilés, mais elle continuait à se regarder dans le petit coin de glace terne qui lui restait, n'ayant même pas cherché dans les magasins de nouveau miroir. Je donne ma tête à couper qu'elle y voyait quelque petit déjeuner sur l'herbe avec le consul autrichien dans les environs de Balbieriskis, là où à l'époque éructait la brasserie de famille, elle y voyait aussi bien sûr quelque prétendant à sa main, car il n'était pas pour elle, ce mari choisi par la famille, ce coureur de jupons, ce troupier, mon petit grand-père, seul aurait convenu Bencijonas Papartis-Perelmanas, romancier et avocat, évaporé dans la fumée de sa pipe dans le Kaunas-Kovna-Kovne (3) d'avant guerre, appelé capitale provisoire (4) dans toutes les langues parlées en Lituanie ; elle y voyait aussi une Ford quelconque de mille neuf cent vingt-neuf aux phares étincelants, avec un chevalier servant pour sa fille, universitaire, politicien et en fin de compte le représentant même de Ford en Lituanie ou alors d'accord pas lui, mais au moins un artiste d'opéra et pas ce gardien de synagogue au pied tordu qui était devenu le mari de Rozalija et avait emmené sa fille en Amérique !


De son sofa défoncé, elle regardait le ciel où elle avait vu s'évanouir ses espoirs et ses attentes ; tout en enroulant, songeuse, une mèche de ses maigres cheveux autour de son doigt, elle avait de quoi réfléchir, comme n'importe lequel d'entre nous aurait de quoi réfléchir, si le destin lui avait réservé pour sa vieillesse une petite chambre au-dessus des toits de la ville, et retenait pour le moment malaises et maladies derrière la porte.
emAutrefois elle avait été jeune et jolie, de toutes ses soeurs, on disait que c'était elle qui en avait le plus dans la cervelle ; n'avait survécu que la plus jeune, Sonia, que je surnommerai, en me souvenant d'elle, Sonia la Silencieuse, petite bonne femme presque muette. Elle s'était trouvé les derniers temps un toit place de l'église, et arrivait quelquefois par l'ascenseur jusqu'à notre douzième étage.
emLe grand-père d'Ana Albertovna, que je vois sur la photo de 1896, la même année où avaient été gravées les cuillères, lui avait appris encore toute petite à déclamer pour les invités les Prophéties et surtout les Lamentations d'Isaïe. La révolution bolchevique l'avait surprise à vingt et un ans, et elle qui lisait des poésies fut obligée d'épouser mon grand-père, son cousin, afin que les jeunes gens par leur mariage réunissent tout à la fois la maison familiale, la brasserie et la scierie, alors elle s'était tuée (il y avait une mode de jeunes filles et de poètes comme ça pendant la première guerre mondiale). Elle s'était coupé le poignet avec un morceau de verre d'une lampe à pétrole. Depuis ce temps, à l'attache de la montre, une légère cicatrice rose lui était restée.
emUn sombre jour, pendant quelque guerre ou révolution, elle avait échangé sa montre contre du pain, la marque était restée, et ce qu'elle signifiait, c'est toujours cette même tante Rozalija qui me l'a dit tout bas.
emCependant, dans la chambre à côté, elle ne faisait pas que rouler les mèches de ses cheveux, lire des romans ou repenser à sa vie, déjà à l'époque où ses confitures étaient les meilleures des meilleures et où les petites cuillères n'étaient qu'en argent, grand-mère écrivait aussi des lettres à la plume ; elle écrivait à des amis de Petersbourg, et à Rosalie à New-York.
emDès qu'elle avait écrit sa lettre, elle m'appelait derrière la porte.
emElle me la lisait d'une voix terne et monotone, moi debout et elle assise sur ce sofa défoncé.
emSes lettres, pour autant que je m'en souvienne, commençaient toujours par :
"Rozalija !" En yiddish ça faisait "Rozinke !" et me faisait penser au mot raisin, ou alors elle écrivait à une amie, "Dorogaja (5) Esther." Elle parlait de maladies, ou de livres, ou de gens qui avaient disparu depuis longtemps ou qui s'étaient éparpillés de par le monde.
emEnfin, elle mettait la lettre de côté et tendait vers moi ses yeux fanés, entourés d'une monture en mince fil de fer, sans aucun doute, ils avaient été autrefois couleur de bleuets, et avaient inspiré l'éloquence de Bencijonas Papartis-Perelmanas, beau parleur de salons.
em"Comment trouves-tu mon style ?"
em"Pas mal !" lançais-je d'une voix enrouée par la poussière des librairies. Mes premiers poèmes venaient d'être publiés dans Nemunas, grâce à cela, quelques filles du cours s'étaient amourachées de moi, il n'y avait que ma future femme avec laquelle je sortais, ce mot me fait penser à une sorte de chiens, le chien c'était moi, et c'était elle qui me tenait en laisse, elle était la seule à ne pas aimer mes vers, elle préférait aller au cinéma voir des comédies ; alors voilà, elle lèche sa glace crème brûlée et me tape sur la main quand j'essaye de m'insinuer sous sa jupe au moment où la nuit envahit l'écran et que Nikulinas (6) saute par-dessus la haie. En plus, venant d'être publié dans Nemunas, dire à n'importe quel mortel que son travail n'était pas si mal ou même excellent aurait signifié pour moi une dévaluation de ce mot jusqu'à 2 kopeks, ceux qu'on mettait dans les téléphones automatiques.
emEn même temps, ma gentillesse parcimonieuse envers Ana Albertovna voulait dire "sois toi-même, Mamie" ou bien "ne m'embête plus". Ses longues phrases soignées et son vocabulaire emprunté aux seuls livres classiques que les femmes de sa génération gardaient sous leur oreiller constituaient un véritable rempart contre lequel les vieilles amies serraient les épaules pour lutter contre les rafales du temps, cela, même immature comme je l'étais, je le sentais. Derrière sa fenêtre grondait une époque à laquelle appartenaient les maîtres de la maison, des gens comme son petit-fils, mal élevés, sans goût ni élégance, exactement comme ces artistes qui chantaient des airs nobles à l'opéra de Kaunas et entraient en scène en traînant des pieds comme s'ils tiraient une corde pleine de bouse.
emA qui donc était utile en ce temps-là une vieille dame s'agrippant de ses mains décharnées à une époque révolue !


Mais ce n'était pas au temps passé que s'agrippait Ana Albertovna.
emToute sa vie, elle n'avait pu renoncer aux rêves de sa jeunesse. Sur la photo de 1902 où elle a six ans, son regard, qui semble rêveur et enfantin, ne s'était pas tourné vers la camera obscura, lorsque le photographe de Vilnius avait demandé de répéter petipom ! ce que les gens acceptaient de dire en pareille circonstance, et qui deviendrait plus tard cui-cui et de nos jours cheese ou whisky, et bien elle non, elle avait regardé comme au cinéma, le plafond de l'atelier où étaient dessinés palmiers, nuages et cimes de montagnes.
emAvec l'âge, de l'amertume était apparue dans ses yeux, comme sur la photo de ses quatre-vingts ans, même avec un béret et un châle coquettement noué. En toutes circonstances, sur toutes les photos, elle porte les mêmes boucles d'oreilles en perles avec lesquelles elle sortait dans la provisoire chez Monika, où d'après les gens chics de l'époque brillait le seul piano blanc de Kaunas, et où, entre autres, monsieur le romancier et avocat, spécialiste des divorces enfumait ces dames du halo de ses visions de la Palestine et de Paris. La délicatesse de ses cheveux roux, beauté héritée de ses parents juifs, se fondait dans les rides ineffaçables de son visage, comme un dessin sur porcelaine ; les lèvres toujours fermement pincées, qu'elle soit photographiée à quarante ou à quatre vingt ans, comme si elle voulait dire, il y a beaucoup de choses que j'ai enterrées dans mon coeur, mon enfant.
emDe son enfance, elle avait seulement laissé échappé que lorsqu'elle se promenait avec son amie avenue Mickiewicz à Vilnius, et qu'elles rencontraient une connaissance de cette dernière, celle-ci présentait toujours grand-mère en disant : "C'est la fille d'un homme très riche".
emUne certaine madame Stulcik leur avait appris à danser la valse, bien que je n'aie jamais vu notre Ana Albertovna ni danser ni chanter. Le matin, je l'entendais se disputer avec ma mère en criant : "Même pas honte !" soupçonnant que sa belle-fille avait versé le vase de nuit dans le lavabo sans que personne ne s'en aperçoive. De son côté, la belle-mère considérait Maman, qui chantait dans le choeur des infirmières : écureuil, écureuil ne te marie pas, attends des temps meilleurs et autres chants joyeux du socialisme, comme ignorante et ordinaire. De quoi aurait pu parler Ana Albertovna avec elle ? Du prix des poulets et des maladies de bonnes femmes ? Sa belle fille n'avait pas lu Anna Karénine, et ce n'était aucunement une circonstance atténuante qu'à dix-sept ans, quand les Allemands étaient entrés en quarante et un, elle se soit retrouvée sans parents et sans abri.
emMais là où elle blessait Maman le plus profondément, c'est lorsque Mamie considérait comme vraiment rien de spécial la compote de framboises qu'elle apportait rayonnante sur la table des jours de fête ! Il faut savoir que jadis, la compote familiale était présentée aux invités à Kaunas dans des récipients de verre et d'argent tressé, après le déjeuner, quand on en vient à la glace, aux cigares et à la politique.
emDès qu'elle entendait parler de quelconques récipients en argent, Maman, vlan ! jetait son tablier sur sa chaise.
em"A partir de maintenant, chère Madame, tu iras au marché toi-même!"
emPuis se tournant vers moi :
em"Tôt le matin, avant d'aller au travail, j'allais au marché, et après le travail, dans le noir, sans reprendre mon souffle, je courais te reprendre au jardin d'enfants, pendant que madame : tic, tic, tic, à la bibliothèque. Et que je traînasse sur Laisves Aleja (7) fière comme un pou sur une tête chauve!"
emA sa belle-mère partant maintenant à reculons vers la porte, elle jetait : "Pensez donc un peu, ces messieurs dames de Kaunas ! Est-ce que tu sais, petit Markas, comment après la guerre elle et ton grand-père sont descendus du train ? Elle avec son renard sur les épaules et ton papy qui se traînait à côté en pyjamas, et sans boutons encore. Dans leur villégiature là-bas, tout le monde se foutait d'eux, elle avec ses perles aux oreilles et lui avec les talons qui brillaient à travers ses chaussettes trouées. Saise, vos manières, Maman." (8)
emParfois j'en ai vraiment honte, et il m'est désagréable de me rappeler la cuisine familiale.
emMon père, que ses amis avaient surnommé Moshé le Rouge pour sa virulence, son adresse et aussi pour ses





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