autres mots, autres lieux

Au-delà de la langue, autres mots, autres lieux
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Mária Chilf : kiesett pillanat 1
Un essai de Tzveta Sofronieva

Traduit de l'allemand par Leïla Pellissier

Des lieux se rapprochent toujours plus en moi et chaque nouveau lieu porte déjà en lui quelque chose de familier, ils se superposent pour ne faire plus qu'un. Mots et histoires, architectures et événements se mêlent, le visage de l'Europe porte plus que jamais les traits d'un nouveau nomadisme interculturel marqués par de nombreuses langues. Les espaces aux reflets d'or et de soleil, les espaces d'acier et de cristal de glace des langues européennes deviennent perméables, les langues tissent les unes avec les autres de fins maillages de compréhension qui enveloppent ces espaces où se mélangent les significations, les formes différentes de perception sensuelle, les souvenirs laissés par les mots, où naissent des incompréhensions tragiques et comiques, des incompréhensions surréalistes entre rêve et cauchemar, des incompréhensions politiques ou banales entre les différentes cultures et entre les individus. Souvent nous croyons nous défaire de la géographie par la mondialisation. Mais elle resurgit à travers l'histoire des lieux, elle se reflète dans leurs métaphores, quelle que soit la langue utilisée comme moyen de communication.


Le débat interculturel devient toujours plus important, débat sur nos manières de communiquer et de traduire la culture, débat pour savoir si les mots creusent un fossé entre nous ou s'ils nous aident à construire des ponts. L'entre-deux investi par les mots de nombreuses langues a déjà gagné du terrain. Mon expérience la plus intense de cet entre-deux commença lorsque j'investis la langue allemande.

Souvent je me demande dans l'obscurité emptyemptyempperçois-tu le scintillement
des mots vois-tu leurs âmes étendues près de emptyemptyemptyemptyemptyemptyemptymoi
,

ai-je écrit en 1991 dans un poème sur la langue, puis :

dans les îles de mon âme joue et me tourmente
l'ombre des mots les âmes de ma langue emptyemptyemptyemptyemptyimpossibles
à traduire en vers ou dans les langues de ta lignée
.

Le poème s'appelait à l'origine "rodina", Heimat (1) ce qui ne posait pas de problème dans la plupart des langues sauf en allemand, où il ne pouvait s'appeler ainsi, le nouveau titre 'Gefangen im Licht' ('Prisonnière de la lumière') s'imposa alors comme le plus naturel - je me sentais prisonnière dans la lumière de la langue. On ne peut pas dire, dans la patrie d'une langue, ce que cette langue ne peut dire elle-même tant qu'on n'en a pas repoussé les limites.


Lorsqu'il y a quinze ans j'arrivai en Allemagne - À ce propos, j'arrivais d'Amérique, pas de Bulgarie -, je connaissais quatre mots : gut, kaputt, heil (de heil Hitler ! ) des films russes et das Sein à cause de Kant. J'apprenais l'allemand en jouant, comme un enfant - je n'avais pas l'intention de rester dans l'allemand, comme les enfants, qui n'ont l'intention de rien. - J'étais confrontée à beaucoup de légèreté, à l'exacte dénomination et à beaucoup de frontières. Lentement je parcourais à tâtons les monts et les vaux de la langue, les abysses de ses mers, je humais ses fleurs et jouissais de la fraîcheur de ses sources. Jouer, trotter, essayer, tomber, pleurer, se relever, se promener, parcourir, sauter, attraper, adapter, conquérir, échouer, quitter, être déçu, recommencer, commencer à aimer, se sentir protégé, courir, se fouler quelque chose, nager, atteindre de nouvelles rives, construire des châteaux de sable, pétrir de la pâte, la former, la cuire, laisser l'odeur du pain s'envoler par la fenêtre, faire un café. C'est ainsi que l'allemand devint l'une de mes patries - grâce à l'apprentissage de la légèreté, de la dénomination et des frontières, grâce aux promenades. Une autre légèreté, de nouvelles dénominations, une autre précision, de nouvelles erreurs et d'autres découvertes par les promenades, de nouvelles frontières.


Les âmes, les mers (car Seele, âme, tire son origine de See, mer) de ma première langue, dans laquelle je suis née et nage sans y penser - là aussi, je fais attention, je reste à l'affût, observe les transformations des récifs, sonde à nouveau les profondeurs - je connais peu la plupart de ces mers, j'en ai seulement entendu parler ou j'en ai rêvé. Mais je me souviens de leur humeur, des vents qui y régnaient et des jeux de couleurs avec le soleil et la lune. Les reflets de lumière sur les mers sont intraduisibles, les expériences non partagées, l'autre ressenti physiologique sur les vagues de l'âme-mer. Car dans chacune des ces mers vivent des dits anciens, des mythes, les histoires des êtres morts avant moi dans ces lieux. Est-ce que je les connais, si je te connais ? Est-ce que tu les connais, si tu me connais ? Seulement un vague souvenir de projets d'avenir passés. Vers et langues de l'ascendance, de l'origine, de la famille -, nous en avons toujours à profusion qui murmurent à notre oreille -. Ne sont-ils pas des ombres ou des lumières aveuglantes entre nous, lorsque nous voulons communiquer ?


J'espère que les âmes, les significations des mots peuvent migrer aussi des mots du bulgare dans les mots de l'allemand, et y renaître. Je les attends, les âmes des mots de ma langue, j'attends leur tempérament, leur souffle, leur source vitale, tous leurs habitants pour me porter, me guider, pendant que je nage dans l'eau de mer de l'inconnu... Mais elles pâlissent, deviennent ombres et meurent comme dans les mythes grecs. Je viens des Balkans, d'Europe, j'envie les Asiatiques pour la renaissance de leurs âmes (sans savoir si c'est justifié). Je viens à la lumière, je veux te rencontrer même si nous courons le risque de nous brûler ou de nous aveugler, car la solitude seule ne suffit pas pour connaître.


Les collègues ne trouvaient pas bon que le mot "bok" (Dieu) ne soit pas traduit dans le texte, selon eux, ce mot ficherait tout en l'air, anéantirait les autres métaphores, car il est lié en allemand à la religion et à l'Église. Qu'appelait-on Gott avant que je ne parle allemand ? Le faible degré de libre arbitre ; la tentative de s'en contenter et d'en faire quelque chose ; le dépassement de la solitude ; un ami d'Einstein et de Newton, de mes professeurs de physique à l'université (car quiconque ayant de vastes connaissances sur la nature et l'homme ne doute de l'inexplicable). À l'époque j'étudiais les sciences naturelles plutôt que la littérature, pétrie d'idéologie ; la fameuse blague pendant mes études était : Un ange court voir Dieu : 'Seigneur, les humains viennent encore de déchiffrer un bout de la formule du monde !' 'Bah, jette-leur donc encore quelques équations différentielles.' C'était comme ça avec Dieu - un but dans notre quête de la connaissance, un concours avec nous-mêmes, pour nommer les choses. Il ne s'agissait pas de croyance, mais de trouver les mots pour l'inexplicable (encore ou toujours) dans le monde et en nous. Repousser les capacités de la langue.


Dans la langue dans laquelle je suis née, les mots qui étaient liés à l'histoire, la foi ou l'origine avaient généralement un rapport avec la langue et l'écriture. L'alphabet cyrillique a été crée en 855 pour propager le christianisme de Constantinople en Bulgarie et plus loin encore parmi les Slaves. Dieu devint langue et identité au cours des cinq siècles de domination des Turcs sur les Bulgares. Le mot me rappelle aussi le soir du Nouvel An, qui chez nous s'appelle "beudni vètcher" ("soir de veille, du devenir, de l'être"), du temps du réalisme socialiste (ou devons-nous laisser 'communisme' comme terme). Il était défendu de le fêter, et la chose tournait à l'Odyssée lorsque chaque membre de notre famille devait trouver sans se faire repérer des chemins et des horaires différents. Mes parents et mes tantes, qui rejetaient la religion en bloc et luttaient contre elle aussi dans leur travail, mon grand-père, qui trouvait bébête le dieu chrétien comme représentation et citait les légendes et les dieux grecs, nous les enfants, pour qui Dieu était une histoire apprise à l'école, dont on nous expliquait très marxistement le rôle historique, et qui ne trouvions aucun intérêt à la Bible cruelle, même vue comme un conte, tout ce petit monde se retrouvait autour de la table. Grand-mère portait Dieu d'une certaine manière en elle, la tradition, la paix, le calme intérieur, l'avenir. Dieu n'était jamais religion, jamais Église, pas un outil de pouvoir des puissants, plutôt un mécanisme de préservation des faibles. Le centre ville de Sofia se trouve dans un carré dessiné par une cathédrale chrétienne orthodoxe, une église catholique, une synagogue et une mosquée. Voilà à quoi ressemblent les nouveaux périphériques de l'Europe. Et comme le destin de l'Europe se décide là pour une grande part, le mot "Dieu" est important. Je l'utilise en poésie probablement comme la première cellule de langue en moi.


La langue a beaucoup à voir avec les frontières. Les langues ont une propriété particulière : d'un côté elles ne connaissent pas de frontières, tant dans la recherche de dénominations que parce qu'elles se mêlent les unes aux autres ; d'un autre côté elles peuvent précisément souligner, voire créer des frontières. La langue est d'un côté identité, d'un autre côté - et précisément à cause de cela - elle peut être instrumentalisée contre la coexistence interculturelle. Je suis consciente de mon chez-moi et de ma langue, et ai quitté la mienne avec conviction. Comme Max Frisch en 1974 dans son discours lors la réception du prix Schiller pour qui Heimat (patrie) est la différence entre la gare principale de notre ville natale et toutes les autres gares du monde : "On n'y est jamais arrivé pour la première fois, mais on en est parti pour la première fois". Partir pour la première fois, lever le camp, je voulais être à la maison en moi-même. Tout à fait fidèle à la pensée de Wim Wenders, que je découvris plus tard et que j'aime : "Ne pas être chez soi signifie être plus chez soi que n'importe où ailleurs. [...] Identité signifie que l'on n'a pas besoin de patrie", que l'on peut avoir une conscience pour tout.


Je veux encore explorer "ézitsité na tvoia rod" : les langues de ton histoire, les dialectes de ta famille, les mots de ta naissance, toutes les langues qui te protègent, qui font ton identité, la langue que tu as quittée la première fois - pour apprendre d'autres langues et les quitter de nouveau, - que tu pouvais et devais quitter. En allemand ça restait : "la langue de ton pays". Cela ne me semble pas très heureux, mais je n'ai toujours pas de meilleure proposition. Je n'entends certainement pas : la langue d'un pays. Je ne désespère pas de toucher du doigt le lien entre la nature et l'homme, de pouvoir encore le nommer. Et je veux toujours en savoir plus, savoir si pour exprimer les sentiments que je nomme avec des mots lourds de sens en allemand, on utilise d'autres mots allemands - ou alors ne connaît-on plus les sentiments ? - Et si on ne les connaît plus, est-il apparu autre chose à leur place, ou ont-ils tout bonnement disparu. Encore un de ces mots interdits, c'est ainsi que j'appelai mon premier poème en allemand, que je terminai par

Désir
Ne disparais pas
,

le désir de mots, le désir de la langue.


Dans beaucoup de pays, la littérature postmoderne se détourne de certains termes, qu'elle laisse volontiers aux époques précédentes. C'est un adieu aux projets d'avenir passés, une mise à nu des coquilles. Mais même là, contourner un mot peut être une forme d'interdiction de parole. Cela revient à rester coincé quelque part, à contourner la culture, les humains, soi-même. Il s'agit pour moi de la perte du pathos non pas comme rhétorique, mais comme passion, lorsqu'une chose blesse si fort que cela fait réfléchir et impose des changements. Car un mot cesse d'être pathétique dès le moment où survient une rupture et donc une nouvelle association, lorsque les vieilles images conduisent ailleurs, sont complètement transformées. Aujourd'hui on parle en Allemagne de pathos nécessaire, de tabous et d'Histoire dans les revues littéraires. Le programme berlinois du DAAD (2) pour les artistes a pris comme slogan de toute une série de lectures, une phrase de Karl Wilhelm de Humboldt "La véritable patrie c'est la langue".


L'évitement des mots dans un poème sur la langue m'a beaucoup sensibilisée sur notre usage de la langue, les vieux abus de langage, sur les nouveaux tabous et les différentes traditions langagières, sur la manière dont on définit, pose et vit différemment les frontières linguistiques, et comment la langue se transforme par ce biais. Je pense que lorsqu'on évite des mots, on évite ce qui est malade en eux, on condamne définitivement leur signification, et quelque chose tourne mal. Je refuse fondamentalement les interdictions de communiquer. Les mots abusés m'intéressent beaucoup littérairement. Car non seulement Heimat (patrie), Gott (Dieu), Blut (sang), heilig (sacré) étaient problématiques, mais aussi Seele (âme), et même un mot comme Großmutter (grand-mère) rencontrait scepticisme et refus, Trost (consolation), Sehnsucht (désir, nostalgie), Erwachen (éveil), Begabung (don) avaient des résonances suspectes. Des mots, dont les traductions depuis l'anglais ou l'espagnol en allemand faisaient souvent larmoyant, et celles depuis les langues d'Europe de l'Est faisaient pathétiques. Ils n'étaient pas seulement plombés par l'époque nazie, mais aussi par l'idéologisation de la vie politique de la fin des années soixante et du "anything goes" qui succéda dans les années 80. Le fait que l'on ne veuille pas utiliser certains mots, qu'il y ait des mots presque inimaginables dans la littérature allemande, qui étaient ou sont encore "interdits", m'a amenée à penser aussi à la charge qui pèse sur les mots en bulgare et dans les autres langues. Je réalisai à quel point je réagissais de manière allergique lorsqu'on disait en bulgare beudéchté (Avenir). Me réconcilierai-je avec ce mot que j'associe immanquablement au clair avenir du communisme et qui a toujours eu le don de me plonger dans la dépression ? Et combien me gênent izbor (Choix), sfoboden (libre), rabota (Travail), plameuk (Flamme), seutroudnitchestfo (Coopération) sigournost (Sécurité ; ce terme rappelle toujours le Ministère de la Sécurité de l'Etat). Le temps sous un régime totalitaire a laissé ses traces aussi dans la langue de mon enfance. Mais lorsqu'en 1989 je vivais au Canada et que se dessinait en Bulgarie la fin d'une époque totalitaire, je me disais, et si l'avenir, le choix, le travail, l'amitié, le chemin, la démocratie, le souvenir existaient bel et bien... tous ces mots abusés dans mon enfance ? Ainsi écrivis-je dans Voyage à l'Ouest :

L'histoire est assise à la table de mes parents, boit emptyemptyemptyemptyemptyle thé avec eux.
En Bulgarie, les mots gagnent peut-être leurs emptyemptyemptyemptyanciennes significations.


La traductrice allemande dit que si "re" manquait, si c'était le verbe "gagner" et non "regagner", on comprendrait qu'il ne s'agit pas de réhabilitation des mots. Je ne suis plus sûre aujourd'hui. En Bulgarie je pense que le vide créé par les mots abusés se remplit grâce aux efforts et à l'ouverture, gagne un sens, ne serait-ce qu'une signification nouvelle ou originelle, qui enrichit son contenu. Le verbe bulgare utilisé contient "gagner" au sens de fric ou d'or, ou aussi "gagner de l'expérience", ou bien "acquérir quelque chose de nouveau, de nécessaire et de précieux". En bulgare, cela ferait, traduit directement "les mots gagnent peut-être du sens". Ou les coquilles vides des mots devraient-elles sécher et disparaître ? Que se passe-t-il avec ces coquilles ? Que se passe-t-il avec les o





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