dans ce numéro
autres mots, autres lieux
Encore un de ces mots interdits ...Encore un de ces mots interdits
Si tu n'étais pas un ange je t'aurais aimé
J'aurais avalé ton corps, exploré le moindre recoin de la terre
Si tu avais un corps, alors tu serais beaucoup trop près,
Tu ne serais pas un ange.
L'oxygène brûle
Tu te brûles toi-même avec l'azote qui ne brûle pas
Les anges brûlent
Tu es brûlé par des êtres qui ne brûlent pas
Le pathos est en effet démodé
Le pathos et les anges s'accordent bien
Si tu n'étais pas un ange je t'aurais aimé rageusement
Comme les femmes aiment les hommes qui ne sont pas des anges
Les femmes agissent ainsi et recommenceront encore et encore.
L'azote liquide est toujours un défi
En fait, il est immatériel, il a des rides, se blesse,
Devient brouillard, devient vapeur, devient noir, va suffoquer
Désir
Ne disparais pas.
['noch eines der verbotenen worte' a été publié pour la première fois en 2005 dans l'anthologie Verbotene Worte (Biblion : 2005). Traduit par Sylvestre Clancier et Rufo Quintavalle en 2007.
(c) Tzveta Sofronieva, 2005]
Prisonnière de la lumière
Souvent je me demande dans l'obscurité perçois-tu le scintillement
des mots vois-tu leurs âmes étendues près de moi
des drapeaux tombent et des pierres des étoiles se déversent chez toi
dans ma maison des enfants pleurent ils ne connaîtront même pas
le goût du lait dans les îles de mon âme joue et me tourmente
l'ombre des mots les âmes de ma langue impossibles
à traduire en vers ou dans les langues de ta lignée
vers toi je viens dans la lumière loin de moi-même
pour être excommuniée je suis élan est-ce Dieu oui Dieu est
lumière n'est-il pas le verbe ma langue titube en moi
nous sommes seuls lui et moi prisonniers de la lumière
comprends-tu à quel point me manque sa liberté
des ténèbres des profondeurs le noyé est avide.
Entre
Entre certitude et chaos.
Entre sérénité et désir.
Entre calme et impossible.
Entre certitude et création.
Entre sérénité et rêve.
Entre le rêve des autres
et son propre rêve.
Entre le rêve commun et une part
infime de mon rêve toujours rêvé.
emptyEntre.
Le choix est toujours ailleurs.
Là où il n'y a pas le choix.
Le choix n'existe pas
dans l'espace " entre ".
[Première parution en Chicago Blues (1992). Traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov en 2007. (c) Tzveta Sofronieva, 1992]
Vraiment ?
Suis-je vraiment l'une de tous ceux
qui se déplacent et qui errent,
qui ne savent pas à quoi ils appartiennent ;
l'une de ces vies remplies de sacs,
balluchons, cartons et valises ; de ceux
qui s'habituent à aimer le jazz ;
des solitaires qui rêvent leur propre
vie tout en faisant leur propre vie...
suis-je une âme dont la musique
est un mélange de sons confus, de nouveaux
sons imprévus, ivres, las,
de sons grincheux, amoureux, voyageurs ;
est-ce que je change d'âme avec les lieux que j'habite ?
[Première parution en Mémoire fécondante (1995). Traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov en 2007. (c) Tzveta Sofronieva, 1995]
Du bonheur après avoir lu Schopenhauer, en Californie
6.
Au sujet du bonheur - ah quel mot merveilleux ! - relisez Schopenhauer.
Mon analyse est comparative, pas objective.
Il y a beaucoup de lacunes dans le bonheur, luck en anglais avec u qui se dit a, laque qui cache, couche qui pèse lourd.
En bulgare le bonheur devient schtastie, souvent avalé, beaucoup de ch et de t, beaucoup de cht,
silence, il y a du silence dans le bonheur,
et également beaucoup de st, peur qui s'installe, stagnante, statique, stigmate, steppe, stop.
Le phénomène schtastie et ce qui s'avale dans la gorge
sont si agréables à explorer.
Pas le désir torturant de bonheur mais un bégaiement honnête
revient à la surface dans les autres langues.
Happiness trébuche sur le p.
Glück glougloute goulument dans la gorge,
kasmet, pour être plus précis il faut prononcer kismet,
se caille et devient aigre si on le conserve à l'extérieur du frigo,
tu ne veux pas l'avaler et te mets à bégayer avec convulsion
quand tu prononces le a c'est-à-dire le i.
['Über das Glück nach der Lektüre von Schopenhauer, in Kalifornien' constitue une partie d'un cycle de poèmes écrits en allemand. Traduit de l'allemand par Jean Portante en 2005. Première parution en allemand en akzente (Heft 3 / 2007).
(c) Tzveta Sofronieva, 2005]
Voyage à l'Ouest
pour Margaret Atwood
Mot dans une langue inconnue.
Je sais, il a un sens,
signifie quelque chose.
Peut-être n'est-il pas essentiel.
Peut-être n'est-il qu'une conjonction,
un nom peut-être.
Familier et étrange pour les oreilles.
J'apprends différents mots.
Attentive j'écoute le flux de chaque langue.
Je cherche le mot dans les lignes
des épaules et des collines, des ruisseaux et des ponts.
Je poursuis les nuages des voyelles,
venant vers moi des lèvres
d'amis ou d'étrangers.
Je cherche la langue dans laquelle
je suis un mot.
Je la connais déjà. Elle est étrangère.
Sa morphologie et sa syntaxe me sont incompréhensibles.
Même après savoir par coeur la grammaire
je ne trouve pas ma vraie place dans la phrase.
Mot d'emprunt également dans ma langue,
dans les rues de Sofia et les lettres de ma mère.
Quel malentendu - aujourd'hui justement.
L'histoire est assise à la table de mes parents, boit le thé avec eux.
En Bulgarie, les mots gagnent peut-être leurs anciennes significations.
[Première parution en Chicago Blues (1992). Ce poème a été traduit en français en 2005 par Jean Portante à partir des traductions anglaise et allemande.
(c) Tzveta Sofronieva, 1992]
...........................................................................................................................................................
***************
Note de la rédaction : Tzveta Sofronieva écrit ses poèmes en bulgare, allemand et anglais. Elle s'est elle-même chargée de la traduction anglaise de plusieurs de ses poèmes, travaillant parfois en collaboration avec des réviseurs de langue maternelle anglaise. Si certains de ses poèmes ont été traduits directement de leur langue d'origine par un traducteur, d'autres l'ont été par le biais d'une traduction écrite dans une langue intermédiaire en collaboration avec la poète. Nous nous sommes attachés à fournir le maximum de renseignements possibles sur la provenance de chacun des poèmes présenté dans ce numéro.
© University of Wales, Aberystwyth 2002-2009
site by
CHL



