manifestes

Quintet politique (1992)
Des poèmes de Magda Cârneci

Traduit du roumain par Linda Maria Baros

LIBERTY


Qu'allez vous faire de cette pauvre cocotte ?
des corbeaux sceptiques croassent dans les parcs
des statues dégonflées susurrent tristement dans les banlieues
qu'allez vous faire, qu'allez vous faire, aboient à l'agonie
les vieux retraités tout en agitant de petits drapeaux, crient d'une voix aiguë
des femmes indignées tout en agitant des enfants et des cabas

Qu'allez vous faire de la folle déchaînée
murmure l'Ecclésiaste sceptique à califourchon sur le Sphinx, quoi
donc, demande savamment Socrate à Platon, quoi donc,
chuchote, affligé, Dostoïevski dans sa chaise roulante
quoi donc, grommellent les politiciens et les présidents

Oui, vraiment, qu'allons nous en faire ? Qu'allons nous faire ?
Qu'allons nous devenir ?
Nous nous réveillons seuls au beau milieu de la place centrale
remplie de papiers, de ruisseaux de sueur et de sang
personne alentour, ils sont tous partis
les haut-parleurs hurlent dans le vide
notre tête, nos jambes, nos mains tremblent
nous avons froid, faim, envie de pleurer

nous avions à peine commencé d'écrire ensemble une épopée et des hymnes
et de parler une nouvelle langue universelle
nous avions à peine commencé de répandre autour une lumière bleuâtre
et de ressembler à une sorte de madone

nous étions à peine montés sur le bûcher
pour illuminer une dernière fois l'aube obscure




NATURE MORTE AVEC UN SEAU


Un seau usé sur un piédestal dans une salle d'exposition
ah, vilaine sculpture, ustensile indigne et triste,
monument d'un monde prolétaire, sur le piédestal
dans ton zinc corrodé et pérenne, mais sans postérité :
les hommes t'entourent, effrayés, t'admirent, maussades,
te sanctifient désespérément, est-ce qu'un
seau posé sur un piédestal est autre chose ou
la même chose qu'un seau de cuisine ?


Hourras, applaudissements, soif d'adoration
dans un monde de plus en plus vétuste,
qui approche vertigineusement du zinc, de l'horreur,
j'aurais voulu t'adorer, monde prolétaire, seaux, clous, marteaux,]
me prosterner devant ton corps harassé, ton corps de cuisine,
pouvoir me nourrir seulement d'eau et de ferrailles,
pouvoir me griser avec tes thèses, tes antithèses, tes ordres,
tout simplement pour que je puisse enfin connaître ce futur promis, aveuglant,
quand tu seras aussi saint que le graal


il aurait fallu tout simplement que je te croie, que je te comprenne,
pour que nous ne fassions qu'UN.




NOTRE MAISON


Nous allons quitter cette maison sale
où personne n'essuie plus ses pieds sur le seuil
où personne ne veut plus nettoyer les vitres
où personne ne prend plus les poubelles

nous allons quitter cette maison misérable
humide et remplie de miasmes
remplie de moustiques et de cafards
de tas de papiers déchirés, de bouteilles cassées,
de conserves bon marché, vides

nous allons quitter cette maison maudite
où chaque jour l'on entend un coup de fusil
dans chaque pièce gît un cadavre
dans la cave il y a des monceaux de squelettes pourris
et dans le grenier l'on crie sans cesse un ordre

nous allons quitter cette maison folle où
l'on nous a humiliés et torturés
l'on nous a laissé mourir de faim et de soif
l'on nous a dressés et l'on nous a prêché
l'on nous a assagis et l'on nous a éduqués

cette guérite de scorie, cette boîte à chaussures,
ce parc à bestiaux, cet hospice désert,
cette HLM imprégnée de sueur et de haine, ce cercueil
fait de joyeux préfabriqués

cette maison sans meubles et tapis
cette maison sans fenêtres et portes
cette maison sans murs, sans seuil
cette maison sans fondations, sans toit

en dehors de laquelle il n'y a que nos pieds qui pendent libres en l'air.




MANIFESTE


Maintenant, ça va.
Maintenant, nous sommes libres.
Maintenant, nous avons à manger et à boire.
Maintenant, personne ne nous embête plus.
Maintenant, nous pouvons avaler des montagnes de choux farcis.
Maintenant, nous pouvons boire des quintaux d'eau-de-vie et roter.
Maintenant, nous pouvons arracher les fleurs et marcher sur les pelouses.
Maintenant, nous pouvons jeter par terre des papiers et des pipas.
Maintenant, personne ne nous embête plus.
Nous sommes libres.

Maintenant, nous pouvons choisir de ne plus rien faire et lancer des jurons.
Maintenant, nous pouvons faire des fugues et cogner sur nos parents.
Maintenant, nous pouvons choisir de ne plus penser.
Nous sommes libres.
Maintenant, personne ne nous demande plus rien.
Maintenant, personne ne nous dit plus ce que nous avons à faire.
Maintenant, personne ne nous donne plus de conseils ou d'ordres.
Maintenant, personne ne nous guide plus, personne ne nous protège plus.
Personne ne nous dispute, personne ne fait plus notre éloge.
Maintenant, personne ne veut plus être notre mère notre père.
Maintenant, personne n'a besoin de nous.
C'est parce que nous ne sommes plus aussi travailleurs qu'avant ?
Nous ne sommes plus sages ?
Nous ne sommes plus muets, lâches et soumis ?
Nous ne sommes plus l'avenir radieux ?

Maintenant, nous sommes libres.
Maintenant, nous sommes rien, plus rien n'a d'importance.

Mère, me vois-tu ? Père, m'entends-tu ?
Frères, où sommes-nous ? Où nous ont-ils emmenés ?
Camarades, nous ne comprenons plus rien, allumez donc la lumière !
Camarades, prenez les armes, luttons, luttons !
Mes chers, soyons doux, soyons comme les agneaux !
Messieurs, réfléchissons, parlons, comprenons-nous bien !
Hé toi, nous travaillons, nous ne pensons pas ! Nae, cogne-le !
Citoyens, allons tous voter ! Ileana, bats la mesure !

Vas-y peuple ! Toujours tout droit ! Hourrah !




ARS EXILIUM MUNDI


Le poète en toge quitte son tombeau pour chanter
c'est un matin froid des essaims d'insectes et des colombes
volent par-dessus les cadavres frais de la dernière révolution
il voit la place déserte et les rigoles remplies de sang
regarde les foules s'enfuir et au-dessus les choeurs d'anges
voit une main coupée égarée sur le trottoir et là-haut la grandeur drapée
aperçoit les mots liberté fraternité etcetera
recroqueviller leurs petits pieds bleuâtres parmi les plumes froides
et s'élever, à petits coups d'ailes, vers le ciel qui s'obscurcit.
Le poète essaie d'entrevoir le futur pris dans une lutte à bras le corps avec le passé
mais n'aperçoit qu'un entonnoir :
un vieil entonnoir rouillé qui engloutit tout alentour,
qui nettoie le monde et qui lui demande sans cesse, d'une voix langoureuse :
à quoi bon ?

Il regarde aussi le dernier film avec l'homme nouveau,
projeté tout le temps sur les murs,
dans lequel, parmi les incendies et les artifices, l'homme quitte les limbes,
toujours le même homme, couvert de peaux, de cellules photoélectriques
et chaînes en or,
serrant contre sa poitrine un enfant mutant né toujours mort.

Le poète danse tout seul parmi les ruines
le poète psalmodie pour les bêtes sauvages
le poète supplie les diamants et le sang
le poète demande où sont les temples nouveaux
le poète récite tout seul ses strophes parmi les charognes
le poète se mange lui-même


et se change en mots.


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(c) Magda Cârneci, 1999

Traduction (c) Linda Maria Baros



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