dans ce numéro
mots intimes
Courriels russesMária Chilf : kutya 1
(Zvezdan: 2002)
Traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov
emptyAvec Viktoria, on s'écrit depuis six mois. Elle a vingt et un ans et habite à Moscou, du moins, c'est ce qu'elle dit. Elle travaille dans le service de pub d'une grande compagnie et, pendant son temps libre, elle s'occupe de son "website". Elle y tient son journal et confie divers détails de sa vie intime. A mon avis, les textes sont trop spirituels et drôles pour être vrais, mais peu importe ; on ne vit pas que de vérité. Le design est très sobre, quant au contenu, il est renouvelé presque chaque semaine. En bas de page se trouve l'icône d'une boîte aux lettres pour permettre le contact.
emptyComment, par quel biais et pourquoi je suis tombé sur ce site a peu d'importance. Ce qui en a plus, c'est que j'ai continué à m'y rendre. Au début, je ne faisais que lire, jusqu'à ce qu'un beau jour, enfin, le bout des doigts me démange et que je me décide à lui envoyer un message : un cocktail linguistique de mots russes et anglais, rappelant un peu la langue d'Anthony Burgess (1). Je lui ai dit exactement ce que j'écris ici : que ses textes étaient trop spirituels et drôles pour être vrais. Elle m'a répondu : on ne vit pas que de vérité. C'est ainsi que tout a commencé.
emptyDurant ces six mois, nous avons échangé plus de cent courriels : certains très courts, d'autres très longs. On a réussi à se dire pas mal de choses, sans se lasser l'un de l'autre. Elle m'a envoyé sa photo en format JPG. Je me rendais bien compte qu'on n'était plus dans les règles du jeu, mais je ne le regrettais pas. Si l'on en jugeait d'après la photo, Viktoria était une créature remarquable. J'ai même eu peur : elle avait sûrement copié la photo sur un site consacré à des mannequins, me suis-je dit avec un cynisme voulu. Mais il était trop tard. Authentique ou non, cette image digitale collait déjà à la représentation que je m'en faisais et aucune force au monde ne pouvait plus les séparer. Viktoria insistait pour que je lui envoie une photo de moi. J'ai hésité, me demandant si je n'allais pas, à mon tour, m'attribuer une apparence plus flatteuse, mais je me suis dit que ça sentait trop le complexe. Je lui ai donc envoyé mon visage au naturel et elle m'a écrit que j'étais beau, même otchen krassiv. J'étais soulagé.
emptyNotre correspondance devenait de plus en plus intensive ; le lien, encore intellectuel jusqu'alors, se transformait irréversiblement pour devenir intime. Les lettres étaient de plus en plus chaudes, les détails de plus en plus salaces. Nous n'avions plus de secret l'un pour l'autre, du moins dans ce domaine. La conséquence logique et inéluctable n'a pas tardé à se produire : des parties de baise électronique échevelées. Trop échevelées, je dirais. Mais avec les Russes, c'est comme ça.
emptyJusqu'à ce que, un beau jour, elles ne débarquent à Sofia. Ha-ha !
emptyLorsque j'ai appris que Viktoria avait l'intention de venir, ça ne m'a pas réjoui, mais pas du tout ! Le contact F2F (3) recèle sans aucun doute tout un tas de désagréments inconnus et potentiels (voir le roman du même nom) (4). Apparemment, elle avait dû percevoir mon hésitation et m'a demandé si je n'étais pas content à la perspective de pouvoir mettre en pratique nos fantasmes. Je n'avais pas vraiment pensé à cet aspect de la question. Et si la photo était vraie ? Je n'avais pas d'autre moyen de le savoir. Bon, d'accord, viens, lui ai-je écrit. J'en pinçais sacrément pour elle. J'ai couru à droite et à gauche, j'ai trouvé une piaule, pas très confortable, mais spacieuse, avec un lit aussi large que solide. Je ne pouvais pas l'inviter à la maison à cause de ma femme et de notre enfant. Je ne le lui avais pas caché, elle semblait plutôt s'en foutre. Viktoria aussi avait un ami qui, selon ses dires, n'était pas bon à grand-chose. Elle ne resterait qu'une semaine, elle ne pouvait pas prendre plus de congés. C'était rassurant.
emptyMe voilà donc à l'aéroport, un sourire bête à la bouche et un bouquet à la main. Je regarde le panneau : l'avion en provenance de Moscou a atterri cinq minutes auparavant. " Pourvu que j'aie la chance de ne pas ressembler à ma photo ! " me suis-je dit en mon for intérieur, tout en faisant les cent pas dans le hall d'attente. J'ai bu un café, fumé une cigarette. A un moment donné, les passagers en provenance de Moscou ont commencé à sortir et j'ai pris ma place au milieu de ceux qui attendaient. A l'endroit le plus en vue ! Je me concentre sur la foule qui arrive, cherchant du regard ma dulcinée. Elle aussi, elle a ma photo, pas de danger qu'on ne se reconnaisse pas. Et pourtant, on dirait bien qu'elle n'est pas là. Ce n'est qu'une longue file de bonnes femmes traînant devant elles des chariots débordant de bagages. L'idée qu'elle ne viendrait pas m'a traversé l'esprit, elle aura eu peur que la petite tromperie avec la photo ne saute aux yeux. Et alors ? Je commençais à regretter, j'étais prêt à tout lui pardonner. A ce moment précis, j'ai senti une main sur mon épaule.
empty- Eto vy, Sacha (5)? C'était une voix d'homme, bien timbrée.
emptyJe me suis retourné, comme si on m'avait brûlé. J'avais devant moi un grand blond svelte qui avait légèrement dépassé les quarante ans, avec un visage allongé et des yeux bleus pénétrants. Il ne portait en guise de bagages qu'un léger sac de voyage en bandoulière et une espèce de boîte sur laquelle était représentée une cafetière. Il a déplié le papier qu'il tenait à la main et a hoché la tête.
empty- Da, eto vy !
emptyMa photo avait été imprimée sur la feuille de papier. Le bouquet, dans ma main, s'est brusquement fané. Il a senti ma perplexité titanesque et a ajouté :
empty- Ne vous inquiétez pas, je vais tout vous expliquer.
emptyNous avons réussi à nous échapper de la foule et avons pris place sur les sièges, le long du mur. Il a posé la boîte délicatement par terre, m'a jaugé du regard et a déclaré :
empty- Je m'appelle Chlist. Je suis le père de Viktoria. Enchanté de faire votre connaissance.
emptyJe ne pouvais en dire autant et j'ai gardé le silence. Il a fouillé dans ses poches et en a tiré une petite photo.
empty- Et voici ma fille.
emptyC'était le portrait d'une fillette taquine avec des taches de rousseur et des nattes.
empty- Là, elle a douze ans, a-t-il ajouté, et maintenant, elle en a treize.
emptyJe continuais à serrer bêtement le bouquet. Chlist a ouvert la fermeture éclair de son sac et en a extirpé des feuilles. Il me les a tendues : c'était la version imprimée de notre correspondance.
empty- Évidemment, vous n'y êtes pour rien, a-t-il déclaré tranquillement. C'est elle qui vous a trompé. Notre Viktoria entre dans la puberté et son imagination est passablement débridée. Malheureusement, nous ne la contrôlons pas suffisamment, mais, vous savez ce que c'est, n'est-ce pas, c'est le problème des parents de notre génération. Vous avez des enfants, vous aussi, je crois ?
empty- Un, ai-je répondu, sans voix.
empty- Je suppose que vous êtes horriblement gêné, a-t-il rétorqué avec une note de compassion. Mais ça ne pouvait pas continuer comme ça. J'ai décidé qu'il valait mieux que nous nous voyions face to face, comme on dit, pour que les choses soient claires. Sans compter que j'ai un petit travail à faire en Bulgarie.
emptyJe ne savais tout simplement pas où me foutre, tant j'avais honte. J'avais les oreilles en feu, comme des résistances.
empty- Dites-moi, Sacha, a continué Chlist, imperturbable, est-ce que je peux rester dans l'appartement que vous avez trouvé pour Viktoria ? De toute façon, il est libre. Je n'ai pas très envie d'aller à l'hôtel. Pour quatre jours seulement ! Je suis prêt à payer s'il le faut.
emptyC'était une proposition inattendue et on ne peut pas dire qu'elle me plaisait beaucoup, mais j'étais trop troublé à ce moment-là pour réagir avec sang-froid.
emptyNous sommes allés dans l'appartement.
emptyIl a jeté un regard circulaire, sceptique, sur le logement à moitié vide, est allé jusqu'à la fenêtre et a tiré légèrement le rideau. Puis il s'est assis sur le lit.
empty- Donc, c'est ici que vous aviez l'intention d'amener ma Viktoria ? a-t-il chuchoté, tâtant le matelas d'un air songeur. Très romantique !
empty- Oui, c'est vrai, ce n'est pas le grand confort, ai-je balbutié.
emptyJ'espérais secrètement qu'il allait fiche le camp. A en juger d'après ses vêtements et son sac "Samsonite", il ne ressemblait guère à quelqu'un qui ne pouvait se payer l'hôtel. Mais Chlist n'avait pas l'intention de partir.
empty- Est-ce qu'il y a un réfrigérateur ici ?
emptyJe le lui ai montré. A ma grande surprise, il y a fourré la boîte de la cafetière, avant de cogner du doigt la bouteille de champagne que j'avais mise à refroidir. De nouveau, je me suis senti rougir jusqu'aux oreilles.
empty- Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, je vais me reposer. Je ne voudrais pas vous embêter. En partant, tout simplement je laisserai la clef chez les voisins, d'accord ?
emptyJ'ai répondu par un signe de tête affirmatif. De son profil blême émanait un rayonnement froid. J'ai levé le camp en vitesse.
emptyJ'ai vécu ensuite des jours cauchemardesques. Je me sentais anéanti, dégoûté par moi-même à un point inimaginable. J'avais envie de joindre la petite sorcière pour lui dire ce que je pensais de cette farce obscène, mais je n'en ai pas eu le courage. J'ai relu toute notre correspondance. La mystification était parfaite.
emptyQuatre jours plus tard, je suis allé chercher la clef chez les voisins, comme nous en étions convenus. Ils m'ont dit que le Russe était parti dès le lendemain matin. Il n'était resté qu'un jour ! Ça m'a semblé bizarre et j'ai décidé d'aller jeter un coup d'Sil dans l'appartement.
emptyLa bouteille de champagne était bien en vue, sur la table. Vide. A côté, il y avait une lettre. Les lettres avaient été découpées dans un journal et collées avec soin.
emptyDorogoï Sacha, écrivait-il, ya vas nemnojko obmanoul (6).
emptyD'abord, je vous ai fait peur car vous avez pensé que Viktoria était un homme, ensuite je vous ai fait croire que c'était ma fille. Mais la vérité est bien plus banale. Viktoria n'a pas treize ans, mais vingt et un ans. Et ce n'est pas ma fille, mais ma femme. Elle avait vraiment une imagination débridée, mais hélas, je l'ai compris un peu tard. En outre, elle avait l'intention de fuir avec tout mon argent, ce qui, croyez-moi, ne représente pas une petite somme. Aussi ai-je dû prendre certaines mesures. Je suppose que vous êtes obsédé par la question de savoir si c'est bien la femme de la photo qu'elle vous a envoyée. Je vous propose d'ouvrir la boîte qui se trouve dans le réfrigérateur pour vous en assurer par vous-même.
emptyVôtre, Chlist.
(1) L'auteur d'Orange mécanique. (N. d l'A.)
(2) "Très beau" en russe. NdT
(3) En tête à tête. (N. d l'A.)
(4) Il s'agit du roman de Phillip Finch, traduit en français sous le titre Piège sur le réseau. NdT
(5) "C'est vous, Sacha ?" - en russe. NdT
(6) En russe : "Cher Sacha, je vous ai un peu menti". NdT
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(c) Alek Popov, 2002
Traduction (c) Marie-Vrinat-Nikolov, 2007
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