point

Point
Des poèmes du recueil Point (Phi : 1999) de Jean Portante
eCETTE AUTOROUTE QUI EN MOI goudronne
l'envie de rester ouvre comme une fermeture
à glissière la plaie que hier soir j'ai ramenée
à la maisonemptymais ce matin tu peux me le dire

qui es-tu pour parler de couteaux à ranger our
de chemins à rebrousseremptynon ne réponds pas tout
de suiteemptyparle-moi d'abord du jardin derrière
la maison et du départ que tu y as enterré




eL'ESPOIR D'UN LEVER DE SOLEIL précoce
m'a amené ici et je voulais aussi voir
si en montant si haut on se rapproche
vraiment de la mortemptyc'est en tout cas ce que

m'a dit mon père quand une valise à la
main il est descendu dans mon rêve
depuis chaque fois qu'il descend
emptyemptyemptyemptyemptyempje monte là-haut

et quand nous croisons nous restons
muets comme au temps où dans la cuisine
ma mère versait des louches de silence
dans nos assiettes




eDEPUIS PEU JE RESSORS le vieilles photos
de leurs boîtesemptyc'est grâce à elles que
je suis arrivé jusqu'ici mais elles aussi
me doivent quelque choseemptyrien ne

manque dans les visages que je cloue
au mur de ma chambreemptyton sourire
ne souffre pas quand d'une main je
tiens le marteau et que s'attarde dans

l'autre l'épisode qui suitemptycela se passe
près d'un puits au milieu d'un cour d'un
château médiévalemptyvoilà longtemps que
personne n'y est venu boireemptyles visiteurs

d'aujourd'hui ont tout ce qu'il faut dans
leurs bouteilles en plastique - on dit aussi
que depuis la dernière sécheresse les
habitants des alentours y ont jeté leurs morts

mais ce n'est pas de cela que je
voulais te parler
emptyemptyemptyemptyce clou au-dessus de
ta tête n'est pas une auréole ni un

châtimentemptyc'est à peine le chemin
que j'ai parcouru avant d'accrocher ma vie
à une mur lointain et blanc et c'est de là
que je t'épie et que tu m'épies et n'avons

nous pas tous les deux un marteau dans
la main et dans l'autre les clous communs
de notre histoire




eIL YA DES JOURS où si les marées montent elles
mettent des mots sur les choses et disent
par exemple ceciemptyce qui vient de la mer
n'est pas un souvenir liquideemptyce sont des mots

dans une bouteilleemptydes mots qui ont
traversé toute l'humidité comme un dialogue
qui les morts le savent a fait le voyage
du mur à la chuteemptydu silence à

ce qu'on disait avantemptyje regarde vers le
large et dans l'air de la mer flotte un
irrespirable blueemptypas parce que l'eau soudain
serait devenue bavarde mais à causse de toi

qui quand tu viens mets tant de mer dans ma
valiseemptytu ne te fatigues donc jamaisemptyne t'a-t-on
jamais dit que l'eau salée que tu amasses
est la clé de ta lourdeuremptyne t'a-t-on jamais dit

que regarder la mer pèse plus lourd que les mots
qui d'ici alourdissent ta valiseemptyil y a au large une
clé qui ouvre les bouteillesemptyet une main aussi
ni la tienne ni la mienne mais prête à tout




eUN IMMENSE OUBLI réunit ceux qui habitent dans cette
villeemptyon ne se parle plus que par nuages de fumée
noireemptyau petit main les lanceurs de feu se préparent
à une longue journée

emptyemptyemptyles colonnes de mots au-dessus
des toits indiquent les maisons à épargner

j'ai vécu dans l'une d'elles lors de la dernière guerre
au petit matin nous nous préparions
aux mots qui étaient à brûleremptyils passaient
de bouche à oreille et finissaient sur le bûcher

parler signifiait encore survivre par ses propres moyens


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(c) Editions Phi, 1999

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