vocabulaire problématique

Lettre à Olympia
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Mária Chilf : terapiaban
Une histoire robotico-poétique de Yoko Tawada

Traduit de l'allemand par Leïla Pellissier

Chère Olympia,

Merci pour ton mail et les photos qui m'auraient certainement emballée si j'avais pu les voir. Malheureusement, je n'ai pas pu les ouvrir, mais ça ne fait rien. Je vais bientôt te rendre visite pour voir ton jardin de mes propres yeux.

Je vais plutôt bien. Comme informaticienne, j'ai toujours assez de contrats lucratifs, mais ma passion reste de développer un cerveau artificiel qui seraient pourvu d'une charmante personnalité. Le modèle le plus récent devait être un poète de l'Est exilé. Par "Est", j'entends évidemment tout le territoire entre l'ex-RDA et le Japon, donc aussi bien l'Europe de l'Est, qu'un pays musulman, la Sibérie, la Mongolie, la Chine, la Corée du Nord ou la Corée du Sud. Car je pense que sa littérature sera plus riche et plus ouverte si je ne réduis pas son origine à une nation.

Le cerveau artificiel doit posséder un joli corps. Il faut qu'il devienne un merveilleux poète et connaisse le succès en prime. Oui, je sais, tu préfères un poète qui soit bon, certes, mais sans succès. Mais je tiens à fabriquer un androïde qui attire l'attention du public.

Ce fut difficile de développer un type de personnalité qui ne fasse pas calculateur, froid ou trop robot et qui connaisse en même temps un succès hors du commun. Au début, j'espérais trouver un modèle en Amérique du Nord. Mais là-bas existe déjà quasiment le stéréotype du migrant à succès. J'imagine que tu connais la publicité à la télévision canadienne, où l'on voit une série de sportifs, d'architectes, de musiciens et d'écrivains célèbres avec le slogan : "Nous sommes tous des réfugiés". Je pensais pouvoir copier le comportement, le langage ou le style vestimentaire des stars de la migration nord-américaine. Mais ça n'a pas marché. L'Europe n'est pas l'Amérique, on oublie trop souvent ce simple fait à cause de ce terme pompeux de "monde occidental". Par exemple Abut, c'est le nom de mon androïde, doit consommer deux bouteilles de vin et deux paquets de cigarettes par jour, ce qui ferait très mauvais effet en Amérique. Par contre, pas question qu'il porte des baskets. Et il ne doit jamais oublier sa conscience de classe. Il ne faut pas non plus qu'il commerce trop familièrement avec n'importe qui. Ce n'est pas recommandé à qui veut connaître le succès en Allemagne. A ce propos, c'est la dernière fois ici que j'utilise le mot "Allemagne", c'est un mot qui met les gens de mauvaise humeur. La version positive du terme est "Europe", un joli mot. Le hic, c'est que ces deux mots ont un sens différent. Je vais donc appeler l'Allemagne "Karoland", sur le modèle d'un auteur qui dit toujours "Ovoland" pour "Suisse". Car j'ai parfois l'impression que les boissons pour enfants décident du climat d'un pays.

Abut devait d'abord se faire connaître par des lectures. Il faut généralement un moment avant qu'un auteur ne trouve son éditeur. En attendant, Abut devait écrire des poèmes dans sa langue maternelle, les faire traduire et les lire en public. Comme je ne m'y connais pas en langue étrangère hormis mon anglais d'informaticienne, je ne savais pas au début comment développer un programme de langue étrangère. Au petit bonheur, je me suis acheté le programme de traduction le plus cher sur Internet et l'ai activé sans donner de texte original. Evidemment, l'ordinateur s'est d'abord manifesté avec le commentaire suivant : "Pas d'original". Je tapai dans le champ de réponse : "Et alors ?" et ça a très bien fonctionné : une série de poèmes très intéressants sont apparus sur l'écran. Ce que j'aime dans un ordinateur, c'est qu'il ne connaît pas le hasard (sauf si je lui ordonne d'agir au hasard). Chaque décision repose sur un nombre et une forme qu'il en déduit.

Les auditeurs d'Abut devaient être profondément impressionnés, même sans le comprendre. Ma première erreur fut d'avoir développé le programme vocal du poète d'après des cassettes de littérature russe. Tu sais qu'à l'école j'aimais les enregistrements des lectures de Bella Achmadulina. J'ai analysé son art des cordes vocales et j'en ai tiré un programme que j'ai introduit dans le cerveau d'Abut. Abut lisait fiévreusement ses poèmes d'une voix tremblante. Son souhait de ne faire plus qu'un avec la musique vocale n'eut plus de limite. Il fermait les yeux et se balançait en lisant. Les lecteurs commençaient à soupçonner Abut d'avoir renoncé à la raison pour se laisser guider par je ne sais quelle idéologie suspecte, d'extrême droite par exemple. Abut n'était naturellement pas un nationaliste, sans parler d'un raciste. Comment aurait-il pu l'être, du reste ? Un androïde ne connaît pas de patrie, n'appartient à aucune race. De plus, pour des raisons de machinerie technique, il ne pouvait renoncer une seconde à son self-contrôle. Intérieurement il restait froid tandis que son corps était en pleine extase. Mais les auditeurs modernes et sobres qui ne sont plus habitués aux substances illicites ne pouvaient pas le comprendre.

Lorsque à la quatrième lecture, on demanda à Abut pourquoi il lisait ses poèmes avec un tel pathos, il fut bien en peine de répondre. Il rougit et murmura que dans sa "patrie", c'était normal. Le mot "patrie" fut une erreur plus grossière encore. Les auditeurs se détournèrent de lui et de sa poésie. Je dus désinstaller ce programme vocal poétique le lendemain, ce que je trouve dommage pour ma part. J'aurais préféré garder sa passion sous une autre forme, mais je ne savais pas comment. Le seul modèle pensable eût été la voix d'un cuisinier italien que je connais vaguement. Il avait pour habitude par les doux soirs de mai, lorsque par hasard ne restaient plus que des habitués, de chanter de vieilles chansons d'amour italiennes. Ses gestes et son articulation ne faisaient jamais pathétiques bien qu'en chantant il fermât les yeux et se balançât. D'ailleurs à Karoland on projette sur la culture italienne tout ce qu'on aimerait avoir mais qu'on ne s'autorise pas. Abut n'a pas cette chance, car il vient de l'est et pas du sud. Voilà le problème.

Donc plutôt sec qu'ennuyeux et pathétique. Je corrigeai simplement les cordes vocales d'Abut afin que sa voix ne vibre plus et ne soit plus jamais trop forte. Il me fallait surtout éviter l'apparition de mélodies qu'on appelle ici, dans le pays, mélopée. À cause de ces mélopées, une foule de poètes juifs, musulmans, slaves et asiatiques se sont fait haïr au point d'entraîner leur chute professionnelle. Il faut qu'Abut soit aimé. Il faut qu'il ait du succès. Pour ce faire, il faut bien veiller à ne pas utiliser de mots défendus. J'ai retiré le mot "Heimat" (1) de son dictionnaire. Je l'ai fait d'autant plus volontiers que venant moi-même d'une grande ville, j'ai toujours été jalouse des gens qui désignaient leur trou à vache comme leur patrie et qui ne juraient que par elle.

Il était urgent d'établir une liste des mots à retirer du dictionnaire d'Abut. Je m'étais acheté il y a des années un programme américain qui sonne à chaque mot tabou. D'abord j'ai pensé pouvoir appliquer ce programme. Mais j'ai bientôt remarqué qu'il n'était pensé que pour la société américaine. Abut peut dire sans problème "Orientaux", "Indiens" ou "handicapés". Ici, ça ne dérange personne. Il y a même à Karoland des auteurs pour qui le mot "nègre" ne fait ni mal aux yeux, ni mal aux oreilles.

Je possède aussi un programme japonais qui remplace automatiquement les mots tabous par des mots convenables. Mon collègue, qui a étudié l'informatique et la japanologie, me l'a offert pour mon anniversaire. Par exemple pour : "tosatsu" qui veut dire abattoir, l'appellation convenable est : " hokunikukaitaishori" soit équarrissage et transformation de la viande animale en produit de consommation,
"ainoko" qui est un métis né d'une Japonaise et d'un non-Japonais ou inversement, l'appellation convenable est : "kokusaijidô" = enfant international,
"shisêji" soit enfant né en privé qui est l'enfant d'une femme non mariée, l'appellation convenable est : l'enfant de Madame...,
"monmô" soit aveugle des mots c'est-à-dire un analphabète, l'appellation convenable est : "hishikijisha" = personne qui ne reconnaît pas les signes écrits en tant que tels,
"kichigai" soit une personne dont l'esprit a été échangé contre un esprit étranger - généralement un esprit de renard c'est à dire un fou, l'appellation convenable est : "seishinshôgaisha" = une personne malade mentale),
"aka" soit un rouge, un communiste, l'appellation convenable est : "kyôsanshugisha" = communiste)
ont été listés comme discriminatoires. Tu imagines bien que je peux encore moins utiliser cette liste que l'américaine.

Ensuite j'eus l'idée de retirer du dictionnaire d'Abut tous les mots qui nous rappellent le National-Socialisme. Je trouvais mon idée géniale. Car c'est généralement la seule raison à Karoland qui nous fait haïr un mot.

J'ai donc d'abord retiré "Führer". Mais alors disparurent aussi des mots tels que "Führerschein" et "Reiseführer" (2). C'étaient précisément les mots importants pour Abut. Car les poètes de l'exil doivent travailler à côté, comme chauffeur de taxi ou guide, pour gagner leur vie.

Un autre problème, il aurait aussi fallu supprimer le terme "durchführen" (3). Un ami m'a dit que c'était un mot nazi. Mais Abut avait justement besoin de ce mot plus que de tous les autres. Il voulait en effet écrire des histoires où l'on organise tout le temps des réceptions et des rituels. Il pensait non seulement à des formalités religieuses, mais aussi à des actions magico-érotiques dans la sphère intime, à d'absurdes répétitions dans la vie quotidienne, à des discussions routinières entre intellectuels et à bien d'autres activités. Quel verbe peut-on prendre à la place de "durchführen" ? "Praktizieren" (4), ça fait plastique, "vorführen" (5) (présenter) nécessite des spectateurs, "laufen lassen" (6) fait indifférent. Ce serait certainement mieux qu'il n'utilise pas les termes "rituel" et "cérémonie", car son public ne comprendrait pas pourquoi Abut aime autant employer des termes d'origine religieuse. Tout ce qui sent la tradition religieuse fait conservateur. Tout ce qui sent les nouvelles religions est taxé d'ésotérique et méprisé. Il ne faudrait quand même pas que le public croie qu'Abut est de tendance chrétienne ou ésotérique.

Je voulais retirer les mots "cérémonie", "rituel" et "sacré", mais Abut me supplia les larmes aux yeux de ne pas lui enlever "sacré". Si l'androïde a déjà traversé quelques processus de développement, il possède déjà une propre vie émotive sans que je lui aie jamais intégré le programme dans la tête (ou devrais-je plutôt dire "dans le coeur" ?). Il me montrait de plus en plus souvent ses sentiments, ce qui me pesait énormément. Il pleurait, s'énervait, se moquait de moi, ou geignait amèrement. "Ne te mêle pas de ça, ce n'est pas ta bière !" (7), le rabrouai-je. Abut est alors allé chercher une bière dans le réfrigérateur (ça aussi, c'est une erreur de programmation. Il ne faut pas qu'il prenne les expressions au pied de la lettre. Et puis il doit boire du vin, pas de la bière !) et il m'expliqua qu'il avait besoin du mot "sacré", car tellement de choses, de lieux, de livres, d'hommes lui étaient sacrés qu'il ne pouvait pas s'en passer. Je répliquais : "Mais pourquoi sacré ? je pourrais encore comprendre si tu disais " salutaire" (8). Car la guérison est mère de santé, ce serait tout à fait un terme d'actualité. Mais il n'y a pas de sacralité en démocratie ". Abut répliqua : "Je trouve honteux que sous le nom de démocratie on veuille m'interdire toutes les autres sacralités ! La démocratie veut faire office de première et de dernière sacralité. Tu sais où est le problème ? Tout ce qui est sacré n'a pas de contenu. Dans mes cérémonies, c'est même une bonne chose qu'elles n'aient pas de contenu. Mais si la démocratie n'a plus de contenu... Comment peux-tu répondre une chose pareille ?! J'appuyai sur le bouton "éteindre et redémarrer", qui se trouve sur le front d'Abut, et dis : "Tiens ta langue ! il me faut un peu de temps pour décider si tu peux avoir de tels avis ou non."

Le jour suivant, je me décidai à laisser à Abut un espace de liberté pour ce genre de critiques. Car sa critique pourrait être tout à fait intéressante pour le public allemand. Son public est très autocritique et très intelligent, à la vérité. Abut doit cependant rester très humble et affirmer sans cesse que la "situation" à l'Est est évidemment bien pire qu'à Karoland. Car si Abut se laissait aller à une telle critique, le public ne la prendrait pas comme un avis sur un état de chose, mais aussitôt comme une comparaison. Quelqu'un du public élèverait tout de suite la voix pour dire : "C'est mieux chez vous peut-être ? Chez vous il n'y a même pas de démocratie !". Abut devrait, bien avant que ne fuse ce genre de réflexions, dire d'emblée qu'il y a naturellement bien plus de problèmes dans sa patrie qu'à Karoland. Non, j'avais déjà barré le mot "patrie". Pourquoi est-ce que je l'utilise moi-même ?

Ce fut relativement facile d'entrer le programme de l'humilité. Toutes les trois phrases, Abut devrait dire qu'il jouissait maintenant de la liberté, et toutes les dix phrases qu'il avait peu d'argent, mais qu'il était malgré tout content de pouvoir maintenant vivre et écrire à Karoland. Les journalistes, les organisateurs, les éditeurs et les académiciens aiment bien entendre qu'un auteur comme Abut a des problèmes d'argent. Peut-être pensent-ils pouvoir disposer de l'auteur et l'obliger à accepter des projets insignifiants mais bien payés. Certains d'entre eux sont peut-être des poètes ratés et c'est pour cela qu'ils n'accordent pas à un poète une vie bourgeoise sans soucis d'argent. À ma plus grande surprise, Abut développa dès la sixième semaine la capacité de faire fructifier son argent par des actions. Je dus supprimer cette capacité apparue à la suite de je ne sais quelle erreur de programmation. Les autochtones seraient certainement choqués d'entendre qu'un poète exilé fait de l'argent en boursicotant, ce ne serait plus un poète exilé mais un réfugié économique. À ce propos, je trouve le terme "réfugié politique" insupportable, mais ce genre d'expressions ne fait bizarrement jamais partie des mots tabous.

Abut devait donc rester humble et sympathique. Mais il ne devait pas donner pour autant l'impression de faire des manières. On dit que la sincérité germanique hait l'amabilité exagérée. Non, le mot "germanique" aussi je l'ai retiré depuis longtemps.

Après de nombreux échecs, j'étais enfin parvenue à ce que le caractère d'Abut soit plus ou moins au point et qu'il ne dise plus de mots défendus. Mais les véritables difficultés commencèrent là.

Il est facile d'effacer des mots précis du cerveau d'un poète. Par contre, il est difficile de lui donner un modèle de narration correct. Abut devait écrire de la prose. Dans le dossier "style" d'Abut, j'enregistrai pour l'exemple vingt nouvelles d'Anton Tchekhov. Tu sais que Tchekhov a toujours été mon auteur préféré. Je pensais que son langage était sobre, bien que sa littérature fût à plusieurs niveaux. La sobriété apparente se révéla un système incroyablement compliqué. Abut ne pouvait plus rien écrire, restait le visage torturé devant le bureau et jetait de colère son stylo plume contre la fenêtre (il écrit à la main. Un ordinateur en guise d'outil pour écrire, il trouve cela ridicule.) Ce qu'on appelle les belles-lettres est vraiment bien trop difficile pour des débutants comme moi ou Abut. On devrait commencer par des anecdotes faciles, pensais-je. J'ai un recueil d'histoires drôles de l'"Est". La structure de beaucoup d'histoires était transposable en langage ordinateur. Je transmis le résultat de mon travail aux cellules du cerveau d'Abut et dès le lendemain, il commença à écrire des histoires drôles, où l'on se moque du pouvoir et de la politique.






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