dans ce numéro
ISLANDE Sigurdur Pálsson
Ma maisonPhoto: Karolis Zukauskas
Il ne manque presque rien
dans ma maison
presque rien
Il lui manque la cheminée
on s'y fait
Il lui manque les murs
et les tableaux aux murs
Il faut s'y faire
Il ne manque pas grand-chose
dans ma maison
Il lui manque la cheminée
Elle ne fume pas pendant ce temps
Il lui manque les murs et les fenêtres
et les portes
Mais elle est confortable ma maison
S'il vous plaît
Asseyez-vous
N'ayez pas peur
Nous allons manger un morceau
rompre le pain
goûter le vin
allumer l'âtre
Nous allons regarder
non admirer les tableaux
sur les murs
S'il vous plaît
entrez par les portes
ou par les fenêtres
sinon par les murs
Les seuls rois d'Islande
Les oiseaux désignent notre chemin depuis longtemps couvert d'herbe
perdu sous le gazon et le vent dru
courbe les brins d’herbe qui poussent sur les ruines
de fermes perdues depuis longtemps et de sentiers reverdis
Mais les oiseaux désignent notre sentier
parmi du gazon bien vert
et des ruines de fermes où siégèrent un jour des rois
qui écrivaient; rois du poème et de la saga
dans de petites fermes mais des immensités dans la tête
Dans leur vol brillant les oiseaux nous montrent
le sentier qui toujours monte et va de l'avant
le sentier que temps, ruines et gazon laissent intact
le sentier qui traverse les lignes que ces rois inscrivirent sur parchemin
Perdues les fermes et perdus les sentiers battus des vents
Mais le sentier du poème et de la saga est toujours ouvert et libre
L'entrée au port I
Les ports surgissent
tout comme ils disparaissent :
Ligne frissonnante de lumière
allumée sur la côte
Les lumières se séparent
Grandissent et se figent
Les formes prennent corps
La terre ses tours et ses hangars
et les ombres dansantes
de gens qui vont et viennent
- Ô silhouettes imparfaites
perçues par nos sens -
Or le jour se lève
et vient à notre encontre
tout de bleu roy vêtu
et ourlé de l'hermine
de nuages frivoles
tandis que les rochers nus
s'en vont au bain clopin-clopant
vers l'entrée du port
Hommes qui vaguez
au vent qui claque
sur le quai
Sans vous avoir jamais vus
On vous retrouve pourtant
en vieux camarades de classe
Dans cette ville-ci
où nous n’avons jamais mis les pieds
auparavant
Hommes qui vaguez
au vent qui claque
vous êtes malgré tout
les miroirs qu'on nous tend
Auto-portrait plus vrai
que l'océan entier
muet sous un ciel béant
Carène tremblante amarrée
La faille d'angoisse
entre coque et quai
attend son heure
Mais nos yeux avides
voguent droit vers les yeux
qui font voile vers les nôtres
vivants
L'entrée au port II (carte postale de Grèce)
Et voilà un cortège funèbre
au coin de la rue
C'est le professeur
qu'on porte en terre
Le vieux logicien
qui maîtrisait si bien
les méthodes connues
d'explication de l'inconnu
Le cercueil ouvert passe
par les voies étroites et orthodoxes
Le convoi éploré fixant le pavé
Les yeux du professeur
éclats d'une bouteille à la mer brisée
se sont enfin échoués
sur un nouveau rivage
Message reçu par les nuages
L'entrée au port III (carte postale d'Odessa)
Les rues nous ont montré le chemin
du port jusqu'à toi
On aurait dit d'abord
qu'un son nous guidait
tantôt murmure sourd
ou chant de femme au loin
à moins que ce ne fût
le bourdonnement de l'herbe?
Pourtant ce sont les rues
qui nous ont montré le chemin
du port jusqu'à toi
Toutes les rues
mènent à toi
Telles les nervures d'une coquille
elles partent de la mer
pour se réunir en un point
sur la petite place face au jardin
où tu te dresses poète
sur ton socle
Tu es là et les rues
rayonnent autour de toi
telles les nervures d'une coquille
comme ta pensée étoilée
qui nous montre la voie
loin des ombres imparfaites
comme la ligne maintes fois brisée
d'un poème sans fin qui passe
au fil des pages de tous les livres
de l'univers
Allumant un nouveau désir
venu du sein d'un corps défunt
quand nous lisons
Une nouvelle envie une nouvelle jouissance
quand nous lisons
Ainsi se revèlent
les gisants
quand nous lisons
L'entrée au port IV
La voix
on l'entend à nouveau
Elle devient image
et prend la forme
d'une chanteuse
Nous écoutons l'image
qui bouge !
Le corps réel
qui chante
s'approche de nous
qui sommes là
près de la statue muette du poète
Nous qui vivons encore
Vivons cet instant du désir
l'onde mouvante
de l'instant éphémère
de l'instant éternel
de la jouissance sacrée
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