Samira Negrouche

Café sans sucre
Please_leave719
Photo: Karolis Zukauskas
In Dans le privilège du soleil et du vent, éditions La passe du vent, hommage à René Char, juin 2007
« La seule liberté, le seul état de liberté que j'ai éprouvé sans réserve, c'est dans la poésie que je l'ai atteint, dans ses larmes et dans l'éclat de quelques êtres venus à moi de trois lointains, celui de l'amour me multipliant »
René Char, Eloge d'une soupçonnée


Il y a des pages sans écriture qui vous traversent au bout de la nuit celles qu'un éditeur n'attend pas et qui sont le chemin vers un livre imaginaire que vous regardez s'éloigner à mesure que le temps passe vous préférez penser qu'il est à jamais dans la mémoire morte de l'ordinateur.


J'aime boire le café avec un nuage de crème faux j'aime le café sans rien sans sucre je n'aime que le nuage brumeux de l'aube que je surprends avant le sommeil il se glisse et comble silencieusement les creux des collines j'aime ce filet de crème sur lequel je traverse du sein au téton.


Elle m'a servi une eau douteuse dans un bol couleur de terre elle dit j'ai écrit un roman mais la disquette ne marche plus elle dit regarde mon champ d'oliviers j'ai toujours rêvé d’avoir un verger je descends les trois marches je regarde au loin quelques mauvaises herbes incendiées par le soleil un citronnier bétonné comme un pilier aveugle je dis il est beau ton champ d'oliviers change de marque de disquettes.


Une deux je compte les gouttes qui tombent du ciel sur le bout de plastique insolent qui traîne sur le balcon trois quatre toutes les pensées sont bonnes à chasser quand rien ne vient ni désir ni sommeil je cherche une cigarette du coin de l'œil et je ne fume même pas.


Rue Didouche Mourad minuit trente cinq les deux hommes avancent ils disent on va marcher jusqu'au bout jusqu'à devenir petits jusqu'au vingt troisième siècle je dis les poètes sont des fous et heureusement que ces deux là existent nous iront disent-ils à dos de chameau jusque dans le désert en attendant je dois traduire donner corps à des virages qui me sont empruntés.


Les chats n'ont pas besoin qu'on leur parle dans le creux de l'oreille ils ne tournent pas autour des gamelles ils se posent patients puis excédés sur le bureau en désordre ils s'enroulent avec adresse sur leur centre de gravité à parfaite distance du radiateur tu n'as pas levé le pied qu'ils savent déjà si tu t'agites ou si tu sors.


Encore cette main qui tremble et presse à peine le stylo vulgaire sur une grille de mots croisés le piano reste fermé et poussiéreux le poète est une ombre craintive sur un fauteuil déchu face au lampadaire éteint d’une mosquée endormie et rêve au jour qui se lèvera sans lui.
Je dis pour écrire les choses les plus banales il faut d’abord écrire sa naissance de la mère du père de l’amour du corps des femmes des hommes du violeur et des assassins de l'inceste et du doute de la nuit et de la faim du désert des livres de la jalousie du soupçon du sexe des ruines de la mer des arbres de l'archéologie des dieux grecs et païens et des étoiles je dis tout cela est presque banal avant et après écrire.
Il faut multiplier le mot montagne par souffles coupés et avides retenir ce qui peut ressembler à un étourdissement oxygénique comme une frontière vérifiable entre deuil et résurrection.


Glisser entre les feuilles mortes d'un hiver tardif et se laisser rouler genoux désarticulés et muscles rouillés sourds à tout mouvement l'animal minéral s’escalade et se dégringole avec une certaine sensation d'exister pour embrasser l'horizon.


J'aime cette place de la comédie où les acteurs abondent de et vers la ligne une du tram je sirote un verre d'un quelconque liquide qui s'est réchauffé entre mes mains et j'attends la tombée de la nuit je fais mon théâtre au milieu des silhouettes libres et assurées j'accuse le choc culturel et j'envie une certaine insouciance.


Parfois je pense qu'il faut larguer les amarres vite prendre le premier bateau le premier avion le premier n'importe quoi juste partir les bras ballants le cœur solitaire avec le sentiment que le monde est immense je traverse le boulevard du port j'entends le bateau aboyer me tenter me distraire je manque d'écraser un passant et je me dis qu'Alger est une sacrée putain.


Je veux bien croire que l'avenir soit amer depuis qu'il faut des photos millimétriquement convenables sur fond blanc cramoisi pour traverser la Méditerranée et un vélo d'appartement pour s'assouplir le tendon d’Achille en attendant que les espaces verts soient aérés par une rotation bissextile et les forêts défrichées par les faux incendies de juillet.


Je veux bien à la façon de Prévert rencontrer les mystères de New York et puis les mystères de Paris et pourquoi pas faire une complainte de mes petits démons et de mes gros caprices.


Demain est un jour auquel personne ne veut plus penser pour cela demain traverse les heures et se poste à la fenêtre sans attendre que la lune se couche.


Le peintre me dit les écrits sont des signes pour moi ce ne sont que des graphismes des bestioles dans l'espace de mon écran depuis j'ai divorcé avec la calligraphie arabe j’ai peur que la montagne de livres ne se transforme en vague de signes indéchiffrables.






Elle donne une consigne d'écriture elle dit raconte ce qui s’est passé un jour elle dit raconte ça au présent et fait des petites phrases je dis ma mémoire est débordée il se passe trop de choses ou pas assez dans un jour comment éplucher l'oignon de Günter Grass comment appuyer sur la sonnette d'alarme aller dans le jour qui compte sur les mots qui comptent comment dévisager la vérité de ce moment qui fait la naissance ou l'avortement du langage je veux bien moi aussi savoir ce qui s'est passé un jour au présent revivre tout ça mais ce jour aujourd'hui je suis vraiment fatiguée


Ce qui prédispose à la rencontre ce sont parfois ces quatre vents qui se télescopent sur un nid d'aigle et l'instant d'un mot d'amour annulent les forces d'opposition.


Il y a quand le sommeil vous quitte quelque chose de l'ordre de l'injustice ou de la folie.


Inventer le verbe ?

« A la seconde où tu m'apparus, mon cœur eut tout le ciel pour l'éclairer. Il fut midi à mon poème. Je sus que l'angoisse dormait. »
René Char, Le poème pulvérisé


Je ne sais pas qui de toi ou de moi est arrivée en premier en attrapant l'autre par le bout de la chemise te voir venir ou être attendue de toi est un même reflet du miroir.


Tu fredonnes toujours cet air innocent quand tes joues rougissent le soir à la moiteur des mains qui se rencontrent et je laisse la marée apporter son refrain.


Ne t'ai-je pas rencontrée au bout d'un escalier sans ascenseur et d'un cœur sans exercice à quoi aurais-je pu m'entraîner pour ne pas tomber à genoux sur le seuil de ta porte ?


Il y a dans le verbe poème l'idée de te fuir et de me perdre quand le jour se lève quand le jour s'endort celle de te faire des discours sur la solitude des mots et la liberté de la chair il y a dans ce même verbe poème celui de baisser les voiles et de t'aimer sans retenue.


J'aime imaginer qu'il y a sur le long du quai un train qui finit par arriver et s'arrêter doucement dans le crissement d'un langage parlé par deux êtres qui s'attendent d'un même lointain et se croisent à la veille d'un recommencement après s'être soigneusement chevauchés sur des infinis conditionnels.


Je ne peux pas m'empêcher de penser à ces femmes qui avant moi et après moi font la tentative de l'amour avec l'interdit pour seul mirage je n'arrive plus à en définir les reflets tant je m'accouche de mon interdit et me laisse respirer au vent des jardins publics hôtels à ciel ouvert bedrooms pour misérables des cœurs et du cri d'aimer sans livret de famille.
Avant toi je voulais mourir avec toi je veux toujours mourir mais je veux bien attendre encore un peu.


Il y a chez les femmes qui s'aiment l'odeur d'une cheminée qui nidifie le jour et d'un jardin qui sait trouver sa terre dans un assemblage de parcelles ciselées entre les pavés il y a dans cet amour-là mes yeux qui se retirent dans la tendresse du partage.


Le corps que j'aime n'aime pas que je me couche tard que je me lève tôt les yeux que j'aime sont presque patients devant le jour qui tarde à s'éclairer ils me regardent franchir ma boussole lunaire et s'éveillent à la ligne fantôme de nos rêves superposés.


Il faudra maintenant tout inventer pour rencontrer l'instant d'aimer il me faudra te dire sans introduction ce qui ne peut avoir aucune preuve si ce n'est le verbe se souvenir de chaque instant balbutiements promesses de moi à toi et inversement il faudra s'imprimer de toute terre que nous auront frôlée avec la peur comme compagne de route peur de se perdre de nous perdre il n'y a de preuve contre le doute que nos pas qui se chevauchent dans la réinvention du prisme des couleurs il n'y a d'amour que le doute qui grandit et se repose dans les certitudes du passé.





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