Tal Nitzan

Arraché
Please_leave647
Photo : Karolis Zukauskas
Traduit de l'hébreu par Colette Salem
A la nuit il vient vers moi,
le garçon de l'autobus calciné.
arraché, il m'est arraché,
comme lui sont arrachées ses mains et ses jambes,
et je suis sa mère.
Un mot bref
    mère,
peut-être arrêté dans sa bouche
quand le feu l'avala.
Toute la nuit j'essaie de le ramener
à son enfance qui trouvait
consolation dans mes baisers
de tous ses bleus, de toutes ses meurtrissures.
Au matin l'oiseau radio
vole d'une voiture à ma fenêtre
criant vengeance :
ils ont tiré ou pas,
un obus ou non,
sur la cuisine ou sur la chambre à coucher,
troisième génération ou quatrième,
deux enfants (enfin qu'est-ce qu'ils faisaient là-bas)
ou juste une femme enceinte,
un vieil homme sourd ou un conquérant aveugle -
lève-toi, passe donc
de cauchemar en cauchemar.


Discret
Traduit de l'hébreu par Colette Salem
Rien de plus discret
que les coups infligés à d'autres ;
rien ne menace moins
la paix d'une âme repue.
La défaite dans leurs yeux est muette
leurs bras
pendent immobiles.

Quel agréable silence

excepté un son grêle et perçant,
qui dérange surtout le matin,
mais se laisse facilement étouffer
par le bruissement apaisant des pages des journaux.

Avant d'être enterrés dans les ruines,
ils disparaîtront dans le supplément spectacles,
la tasse de café pleine à demie,
la porte qui claque

dans notre foyer
inébranlable.


"Croire que nous deviendrons amour..."
Traduit de l'hébreu par Isabelle Dotan
Croire que nous deviendrons amour
c'est croire qu'un mouchoir se transforme en lapin.
Ainsi, je croirai en ton corps.
Pourquoi ta peau est-elle si douce, mon amour ?

Pourquoi tes cheveux sont-ils si longs et lointains?
Plus forte que ma faim de toi est ma passion
d'être toi : trancher le monde
d'une lame de beauté.

Tous les instruments d'orientation entre nous – le téléphone,
l'ordinateur, la voiture – s'effondrent, l'un après l'autre.
Les lampes éclatent.
Ce n'est pas l'obscurité que nous convoitions.

Trois jours ont passé
et ton visage est déjà fictif,
il s'efface comme l'encre
sur une vieille lettre de non-amour.


Soirée ordinaire
Traduit de l'hébreu par Isabelle Dotan
Nos repas du soir sont légers et
pris de bonne heure.
Aujourd'hui, laitue rouge et roquette à la vinaigrette,
asperges à la moutarde, poires brunes
et un morceau de brie. Peut-être un Merlot de la cave.
Tu laveras, j'essuierai, on éteindra tout
sauf la petite lumière à l'entrée.
Je te passerai la veste de velours côtelé,
tu poseras le foulard de lin sur mon épaule.
L'automne est doux cette année, mais un vent froid
monte de la rivière le soir.
L'obscurité est fraiche et parfumée
sous les deux citronniers du jardin
mais dans la rue, la lumière est bleue et vive
et la nuit ne tombera pas avant dix heures.
Sacha la chatte sautera sur le muret
pour une dernière caresse. Pascal nous devancera en courant,
boitant comme une ombre bouclée
jusqu'à l'avenue des marronniers, limite de sa bravoure
où il nous quittera en aboyant.
La mousse brille d'un vert singulier
sur le vieux pont au bout de l'avenue,
nos pieds accoutumés aux pierres grises de la place,
la table orientée vers le scintillement des
réverbères éclairant déjà la muraille et les tourelles.
Une tisane à la verveine pour moi, un petit verre d'anisette
pour toi et pour Georges, le plaisir du silence à trois.
Avant de revenir au comptoir
il laissera sur la table, comme en cachette,
les deux petits péchés qui ne passeront pas
le seuil de notre porte : une cigarette pour nous deux,
tirée de la poche de son tablier immaculé,
et le journal du soir. A la page du milieu
encore une chronique de l’atrocité du monde.
On oscillera tristement de la tête, stupéfiés par la folie de vengeance,
par la fureur de destruction au Proche-Orient* .
Il arrive qu'une photo me donne des frissons.
Tu fermeras le journal, me caresseras la main
et me rappelleras : loin. Loin.
Demain c'est dimanche, les roses
ont poussé, sauvages, il faut les tailler, puis le marché de midi,
des œufs brunâtres, des pommes,
et n'oublions pas les glaïeuls et le savon à la lavande.
Sur le chemin du retour, le bleu tourne au violet.
Les deux livres patientent au chevet du lit,
et jusqu'à demain, patienteront sur la terrasse, le sécateur,
tes gants en plastique jaune, les miens bleu ciel,
le chapeau en paille, déchiré, fidèle.

*en français dans l'original.


Traduction publiée dans: Chacune a un nom, Femmes poètes et artistes d'Israël, Anthologie établie par Ester Orner, Paris: Editions Caractères, mars 2008.





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