Antònia Vicens

39° à l'ombre, un témoignage du boom touristique initial
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Un article de Bartomeu Fiol. Traduction de Marina Lackmans.
Quelles qu'aient été les conséquences de l'évolution du secteur touristique à Majorque, ceux qui, comme nous, ont participé à son boom initial - à partir de la deuxième moitié des années cinquante environ - ne peuvent pas ignorer l'impact dynamisant et même euphorique qu'il a eu sur nos vies et sur la jeunesse en général de cette époque. Impact tapageur dont nous pouvons aujourd'hui nous souvenir avec une certaine mélancolie, près de quarante ans plus tard. En effet, il convient de tenir compte des possibilités limitées de trouver un emploi, bref, on ne peut oublier l'isolement et l'assoupissement culturel dans lesquels nous vivons, conséquence des effets de l'après-guerre maigre et grise, aussi bien du point de vue économique - le rationnement ne fut supprimé qu'en 1950 ou 1951 - que du point de vue culturel, sans liberté d'expression et avec le catalan réduit à un statut de langue B tolérée dans la vie familiale - parce que l'on ne pouvait pas faire autrement ! - mais totalement absente de la vie publique.

Cette première affluence touristique, qui arrivait encore en partie par mer - les clients danois de Simon Spies, par exemple, parcouraient le trajet Copenhague - Barcelone en train et, après avoir passé la nuit à l'hôtel Orient de La Rambla, prenaient le bateau nocturne de la Transméditerrannée -, offrait aux jeunes de l'époque la chance de trouver un emploi, au moins pendant la saison. Ce fut le cas d'Antònia Vicens qui travailla en tant que réceptionniste ou secrétaire dans un petit hôtel de la Cala d'Or, tout près de sa ville natale de Santanyí.

Bien évidemment, cette création d'emplois fut possible en raison de l'ouverture progressive de petits hôtels, résidences et pensions, ce qui ne demandait pas de grands investissements, et leur financement provenait en partie des mêmes grossistes et agences de voyages (dans les années cinquante, l'expression Tour Opérateur n'était pas encore d'usage).

Mais ce boom économique initial avait également d'autres conséquences sociales. Il ne s'agit pas seulement du fait que l'île accueillait alors de la main d'oeuvre après avoir été pendant autant de décennies une terre d'immigrants. Tout ce tourisme récepteur eut également une répercussion dans les habitudes des jeunes, et même dans la morale publique. La facilité dans les relations avec les touristes produisit une allégresse compréhensible ou une joie de vivre dont les Rondalles de picadors [Contes des tailleurs de pierre] de Josep Melià pourraient être, par exemple, le reflet. Elles furent publiées environ à la même époque que le roman que nous allons commenter. Nous n'exagérons pas lorsque nous signalons que les airs de liberté nous sont arrivés sur cette Île du Calme, si conservatrice, en provenance des pays du Nord, des pays situés par-delà les Pyrénées.

Ces airs de liberté et de changement arrivèrent également et bien évidemment dans la municipalité de Santanyí, au sud-est de l'île, d'abord à la Cala d'Or - qui avait déjà connu une activité embryonnaire urbanistique et touristique avant la guerre incivile de 1936 - 1939 - et ensuite à la Cala Figuera et à la Cala Santanyí. Antònia Vicens, originaire de Santanyí, est l'auteure de 39° a l'ombra [39º à l'ombre], roman reflétant ces premiers moments de l'hôtellerie qui grandit pour recevoir un tourisme massif, tout à fait différent du tourisme d'avant la guerre.

Notre romancière s'est plainte, avec raison, du manque d'infrastructures culturelles dans le Santanyí de son enfance et de sa jeunesse, qui ne comptait pratiquement qu'une seule école pour filles, celle des sSurs franciscaines, et sans aucune bibliothèque publique. De plus, il convient de reconnaître que ces lacunes ne constituèrent en aucun cas un obstacle à l'apparition de la fameuse École de Santanyí parmi le nombre réduit de férus de littérature de l'époque. Ce fut surtout possible grâce à la présence et au cours de Bernat Vidal i Tomàs, l'un des deux apothicaires de la ville, toujours secondé par son fidèle Miquel Pons. Cette école, intimement locale et universelle à la fois, compta et compte sur des personnages aussi connus que Blai Bonet, Antònia Vicens elle-même - quelques années plus tard -, Antoni Vidal Ferrando et bien d'autres encore. Peu de villages de Majorque ont produit autant d'écrivains.

Ce roman qui, en 1967, gagna le Prix Sant Jordi, vient d'être traduit en allemand par Jenny-Petra Fanan - publié sous le titre de 39 Grad Im Schatten par Elfenbein Verlag a été réédité en catalan l'année passée par les Edicions 62. On peut considérer qu'il appartient tout à fait au courant romancier actuel, pour toute une série de raisons reconnues depuis un certain temps par la critique : la qualité de son écriture, son langage imprégné d'une sonorité majorquine robuste et trapue et le témoignage qu'il offre de l'impact du tourisme sur la réalité insulaire.

Lorsque nous mentionnons la qualité de son écriture, nous nous référons au rythme de son discours de narration et à l'efficacité de son témoignage, de ce qu'il raconte, deux éléments qui ne se perdent jamais - ni l'un ni l'autre - dans les digressions. Mais il s'agit également de la construction ou du caractère de ses personnages, de l'abondance et de la spontanéité de ses dialogues - qui relèvent d'une richesse et d'une fraîcheur stimulantes véritables -, et de l'économie de ses descriptions. Mais aussi de ses phrases ou énoncés éclairs qui, de temps à autre, viennent illuminer le texte tout en résumant des situations, des impressions ou des sentiments. Pour reproduire une idée de sa force, de sa fonctionnalité, voici quelques phrases : « Et, boum, la guerre éclata. » (....) « Le champ, le ciel, la nature, tout était légèrement touché tel une poire mûre sur le point de pourrir. » (...) « C'est celui qui a le plus d'imagination qui gagne. » (...) « Que Dieu protège notre maison et notre basse-cour ! Nous irons tous au ciel, si l'on nous y veut bien ! » (...) « Qui aurait osé contredire une cousine qui a vu la Sainte Vierge ! » (...) « Il n'était plus question de se purifier, mais de s'abrutir pour de bon. » Bien qu'un peu plus long, je crois qu'il est intéressant de transcrire le fragment suivant :
« <>, allez-y ! Quelles histoires me racontait sSur Florentina, après avoir passé huit ou neuf ans sans rien savoir d'elle ! Que chacun se convertisse en lui-même, je me rebellai, misère de soeur Florentina des orgues, qui me faisait toujours être agenouillée. »

Antònia Vicens est, en réalité, l'un des personnages les plus connus de la génération des années 1970 originaire de Majorque. Bien que 39° a l'ombra soit l'un des premiers ouvrages au sein de sa vaste bibliographie, est un roman avec lequel elle a vraiment touché la cible et qui a contribué, de manière décisive, à la reconnaissance et à la réputation de l'auteur et à l'engagement ou l'enrôlement de ses lecteurs ou adeptes qui lui restent fidèles à jamais.









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