Antònia Vicens

Extrait de 39º à l'ombra
Vicensantonia1
Extrait 39º à l'ombra Editorial Moll, Majorque, 1990. Traduction de Frédéric Rovira Jacquet.

Et tous les jours c'était pareil. Je me réveillais au dernier moment et il n'y avait pas moyen de faire vite. D'abord j'ouvrais un Sil, ensuite j'allongeais un pied, sournoisement, mollement, comme si j'avais un nerf accroché au sommier. Alors, il fallait que je me coiffe à toute vitesse. Quand je me maquillais les yeux et que, plus tard, je me regardais à nouveau, il y en avait toujours un qui était plus maquillé que l'autre. Tout ça parce que je voulais ressembler aux jeunes filles des magazines. Tous les soirs, quand je me couchais, c'était avec l'intention de me lever le lendemain une heure plus tôt pour pouvoir me faire toute belle. Inutile. En outre, en chemin, je me distrayais en regardant les montagnes lointaines, au fond, et en mettant des limites au paysage.

La boutique de souvenirs où j'étais employée se trouvait devant l'hôtel El Galió et à côté du café d'Andreu. Lorsque j'arrivais le matin, vers neuf heures et demie, Andreu était d'habitude devant la porte, en train de caresser de ses doigts les fils en plastique du rideau. Je lui disais souvent :
-T'as vu les montagnes aujourd'hui ? Quelles nuances !
Mais Andreu, les montagnes et les couleurs, c'était pas son truc.

Andreu, c'était un bon plat de poulet rôti et une étrangère bien rondelette. Du journal, Andreu ne lisait que la page des sports, à la radio il n'écoutait que des rengaines. Pourtant, je ne sais pas exactement pourquoi, je me sentais un peu attirée par lui. Il était grand et fort comme un rocher, il avait la peau tannée comme celle des paysans. C'est peut-être pour ça que j'éprouvais parfois une forte envie de me jeter dans ses bras poilus, comme dans un refuge, de lui raconter mes petites histoires. Mais, non ! Il n'aurait rien compris. C'était quelqu'un de simple.

À dire vrai, mon travail comme vendeuse me plaisait. J'étais toute seule et je n'avais à donner d'explications à personne. On ne s'ennuyait d'ailleurs pas de voir passer tant de personnes étranges, d'imaginer leurs histoires. Comme je vendais des boissons froides et des glaces, souvent les serveuses du Galió, harassées de fatigue et de chaleur, venaient boire un verre, profitant de la pause pour causer un peu. La plupart étaient célibataires et étrangères, pas très futées, bosseuses, c'étaient de braves filles. Le soir, elles passaient davantage de temps à danser qu'à dormir et le dimanche, à l'église, elles mettaient un peu d'animation en chantant des psaumes de leurs voix traînantes et un peu fausses.

Le café du coin était fréquenté par de nombreux messieurs qui parlaient de leurs vies, ils avaient confiance en moi.
Parfois, ils parlaient de politique, ils devenaient de toutes les couleurs, ils donnaient de grands coups de poing sur la table. Moi j'étais pas dans le coup ; puis ils se souvenaient de leur enfance, ils racontaient des choses sur leurs femmes, sur leurs enfants. Et moi, j'étais là, debout sur le trottoir ; je faisais des chapeaux ou je vendais des bouteilles d'ambre solaire, j'entrevoyais un monde plus heureux et plus tragique que celui que j'avais laissé derrière-moi.

Mes parents étaient morts quand j'étais encore dans mes langes et j'avais grandi chez des oncles qui m'aimaient bien, avec une cousine, elle et moi, on s'aimait comme deux sSurs. Pourtant, dernièrement j'éprouvais une envie presque folle de chercher de nouvelles choses. Partir loin. Être libre, surtout de moi-même. Je croyais pouvoir y réussir en changeant d'ambiance. Mais je ne savais ni oublier ni m'amuser. Car je suis une cérébrale.

Et Andreu qui me disait inutilement que j'étais bien roulée et des choses de ce genre-là. Il essayait de me pincer, il me regardait de haut en bas, mais il ne réussissait qu'à me faire rougir comme une tomate, il me disait que j'étais une fleur.

La vérité, c'est qu'en grandissant j'étais restée timide et mécontente de moi. J'avais commencé réfléchir trop petite. Pour être plus exacte, quand on sortait de la couture, ma tante nous faisait nous asseoir près d'elle, Maria et moi, pour nous montrer comment bâtir les vêtements d'homme qu'elle cousait. Elle nous disait alors :
- Être travailleuse est la principale vertu que doit avoir une fille. À votre âge, j'avais déjà les mains calleuses de tant bêcher la terre. Un homme, quand il veut se marier, il cherche une fille travailleuse ; ça oui, pour s'amuser, ça lui est égal qu'elle soit fofolle. Allez ! Asseyez-vous vite ! Voici des aiguilles, là il y a du fil, dans le tiroir de la machine vous trouverez des dés. Allez, je vais vous raconter une histoire : « Il était une fois un jeune homme et une jeune fille qui s'aimaient et qui se voyaient en cachette. Un beau jour la jeune fille mit sa réputation en péril et s'échappa avec le jeune homme, ils se marièrent. Ils ne tardèrent pas à commander une petite fille ; mais un jour elle apprit qu'étant célibataire, il avait eu une maîtresse, la jalousie la saisit alors comme un torrent. Non, mes petites, le bonheur n'existe pas ; mais, malgré tout, les filles, quand elles sont grandes, doivent chercher un homme et se marier. C'est la loi de la vie ».
- Et bien moi, maman, je ne me marierai pas !
- Ah bon ? Et qu'est-ce que tu feras toute seule ? Tu t'ennuieras comme un rat mort... Dis-moi, qu'est-ce que tu feras ?
Maria baissait les yeux. Elle ne répondait pas.
- Il y a toujours des moments de bonheur. Oh, oui ! Il y a des moments de joie qui pèsent plus que des années entières de soucis.
- Tante, c'est quoi ces moments-là ?
- Tu le sauras quand tu seras grande. Tu ne le sauras que quand tu te marieras.
- Pourquoi, tante ?
- Allez, allez, voyons si vous bougiez les doigts plus vite ! Il n'y a rien de mieux que le travail.
- Ben, la maîtresse nous dit que la seule chose qu'on doit faire c'est jouer et faire nos devoirs.
- Le travail, le travail...
Parfois, quand Maria et moi on chahutait, elle s'énervait et se mettait à crier :
- C'est fini de sauter ! C'est fini de chanter ! C'est la fête sur la place ? Ben, vous pouvez pas y aller. Non, parce que votre oncle (elle disait toujours votre oncle lorsqu'elle s'adressait à nous deux) est en prison. Tout ça pour que vous puissiez avoir des chaussures neuves, des vêtements neufs et acheter des poupées en chiffon. C'est fini la fête !

Maria et moi on se blottissait en tremblant dans un coin de la chambre, sans oser dire quoi que ce soit. Des fois on s'échappait pour aller faire un tour ; mais on n'osait ni sauter ni rire, et on rentrait vite à la maison, la tête basse, l'une à côté de l'autre, laissant le tumulte derrière nous, pendant que les filles qui avaient notre âge sautaient, riaient et insultaient les garçons.

Je me rappelais le jour où, pendant qu'on cousait, et que ma tante racontait son histoire,
(- ... et la pauvre jeune mariée avait demandé à son homme des explications sur sa vie passée et c'est alors qu'ils commencèrent à discuter. Elle lui reprochait de lui avoir fait risquer son honneur pour son amour ; lui, il lui répondait qu'elle n'aurait pas dû être si bête. Il arriva un jour où ils finirent par déjeuner l'un après l'autre en faisant comme si l'autre n'était pas là. C'était un supplice pour tous les deux ; parce qu'ils s'aimaient, mais ils se retenaient, têtus »...), on nous apporta un télégramme qui disait que l'oncle était libéré.

Maria et moi on n'a pas bronché, mais ma tante, comme si elle avait été touchée par un fil électrique, s'est dressée raide et tremblante comme une feuille de métal. Maria et moi on la retenait pour l'empêcher de tomber de sa chaise ; mais elle est devenue trop lourde et on l'a laissé aller.
- Mon père a été libéré !
- Mon oncle a été libéré !
On s'est mis à sauter et à rire de joie. Au bout de deux jours, l'oncle est arrivé, grand et mince.
Je crois que ça faisait environ trois ans qu'on l'avait enfermé en Angleterre pour des affaires de contrebande. Quand il est arrivé, il marchait un peu comme un crabe et on aurait dit qu'il avait des haricots secs dans les poches de ses yeux petits, à moitié fermés, on aurait dit deux fentes. Ma tante s'est mise à sangloter comme une petite fille qu'on a frappée. Après l'avoir embrassée, mon oncle a sorti le foulard en soie avec des têtes de chevaux qu'il lui avait rapporté, pour Maria et moi un bracelet aux maillons argentés, avec des pendentifs en forme de petits poissons et de petites marmites. Maria et moi on a couru montrer notre bracelet à des amies voisines en criant tout énervées : - Mon père est rentré !
- Mon oncle est rentré !
Lorsque nous sommes revenues à la maison, ma tante nous a montré son homme assis à côté d'elle, et je n'aurais pas su dire si c'était une sorte de sourire qui lui rendait le visage plus large ou s'il avait pris un coup de vieux.
- Il est parti pour que vous puissiez aller à la couture et que vous ne portiez pas de chaussettes raccommodées.

Maria a éclaté en sanglots. On n'arrivait pas à la consoler. Lorsqu'elle a réussi à se dégager de tous ces bras qui essayaient de la calmer, elle a couru dans notre chambre. Je suis restée un moment figée, bouche bée. Ma tante expliquait à mon oncle :
- Faut pas faire attention. La petite devient une femme et, bien sûr, elle s'énerve pour un rien...
J'ai eu un peu honte et, faisant l'étourdie, je suis allée aussi dans notre chambre. Maria était assise sur le tapis et sanglotait encore. Ses yeux bleus étaient furieux.
- Elle doit toujours nous reprocher que c'est pour nous qu'il est parti ! Moi, ça m'est bien égal de porter des chaussettes raccommodées !
Je me suis allongée sur le lit. Je me suis demandé comment devait être mon père. Peut-être, lui aussi était-il parti pour que je ne porte pas de chaussettes raccommodées et avait été malheureux ou ne l'avait pas été. Un jour, pendant qu'on cousait, ma tante nous a raconté qu'il y avait une époque où l'on tuait un homme pour un rien, j'ai alors commencé à deviner que mon père avait dû être tué quand on tuait un homme pour un rien.
- Aimer, aimer...
- Qu'est-ce que tu veux dire, Maria ?
Mais Maria ne répondait pas.
Malgré tout, les jours suivants nous apportèrent beaucoup de bonheur. Maria et moi, nous faisions ce que nous voulions, nous allions où nous voulions mais nous n'avions pas envie de sauter ou de rire.
Puisque l'oncle était revenu, ma tante faisait de bons repas et elle se coiffait pour être jolie. Elle n'arrêtait pas, on la sentait inquiète et exaltée. Dans la rue, elle disait à tous ceux qu'elle rencontrait :
- Vous savez que mon Toni est revenu ?


Mon oncle nous racontait des histoires sur la reine Élisabeth et sur des artistes anglais qu'il connaissait à travers les revues. Il nous parlait aussi de ses voisins de cellule. Il disait qu'il y en avait un qui avait tué et volé et qui écrivait des poèmes. Il y en avait un autre qui, tous les soirs, rêvait tout haut de son procès en criant qu'il était innocent. Il y en avait un autre qui avait toujours la tête baissée et qui ne parlait pas : on disait qu'il était curé. Mais personne ne savait ce qu'il avait fait de mal. Il y avait aussi une infinité de condamnés à perpétuité qui, au fil du temps, finissaient par se ressembler et qui, à force d'être méchants, étaient devenus dingues. Un jour, mon oncle nous a fait une sorte de discours qui devait être très important pour lui parce qu'il nous a fait nous asseoir les bras croisés pendant que lui se tenait bien droit appuyé au dossier de sa chaise. Prenant tout son sérieux, il a commencé :
- Vous êtes suffisamment grandes maintenant, et je sais qu'il y a des garçons qui vous courent après. Ceci n'est ni bon ni mauvais. Ce que vous devez faire c'est essayer d'être sages. Si vous l'êtes, je ferai tout mon possible pour que vous soyez bien et qu'il ne vous manque rien. Mais si vous n'êtes pas sages, la maison que nous avons, quand je mourrai, je la laisserai à n'importe quel voisin. Et, autre chose : quand je serai vieux, je voudrais que vous m'aimiez et que vous vous occupiez bien de moi. Il n'y a rien de plus laid que de laisser tomber les vieux. Maintenant, si vous voulez, vous pouvez partir.

Maria et moi nous sommes mises debout. Ma tante, qui était derrière nous, a esquissé un geste d'orgueil du bout de ses grosses lèvres bleuâtres. On aurait dit qu'elle s'était plantée là pour écouter quelque chose de transcendant.

Au bout de deux semaines tout avait changé. Ma tante avait perdu ses couleurs et de temps à autre elle s'appuyait contre le mur et elle soupirait. Maria et moi l'avons surprise en train de dire :
- Celui qui est revenu, ce n'est pas mon Toni !


C'était un soir. Maria et moi nous sommes sorties nous promener. Le vent soufflait si fort que même les étoiles semblaient se balancer dans le ciel noir. De la musique et une odeur de nourriture sortaient des maisons. Maria retenait sa jupe et moi je la laissais s'envoler.
- Rentre, fais demi-tour, me dit-elle.
- Et toi ?
- Rentre, fais demi-tour.
- Pourquoi ?
- Va-t-en, je te dis !
Je suis restée immobile. Elle a continué à marcher. Mais moi je ne voulais pas rentrer, je la suivais lentement. Soudain, elle s'est retournée et elle m'a vue. Elle ne m'a pas grondé et sans échanger un mot nous sommes rentrées à la maison.

Apparemment la vie était comme avant pour nous deux. Mon oncle travaillait au port et ma tante nous apprenait à coudre :
-« Il y avait une fois et il n'y avait pas une fois... Ah ! ces pauvres amoureux-là s'étaient donc mariés, ils n'avaient pas un sou, ils n'avaient que des dettes et ils mangeaient une soupe bien claire. Alors, lui, il s'est mis dans une affaire qui lui rapportait ; mais il ne s'occupait guère de sa femme et gardait son argent pour sa maîtresse. La pauvre fille souffrait le martyr. Elle n'avait pas de preuve, mais elle s'en doutait. Il n'y a pas de souffrance plus forte que celle que provoque le doute. À la fin... » Allez, bougez-moi les doigts plus vite que ça, nom de... ! Le travail ça donne des résultats ! Vous serez couturières quand vous serez grandes ?
- Ma tante, moi j'aimerais faire autre chose.
- Quelle chose ?
- Je ne sais pas.
- Et toi, Maria ?
- Rien.
- Et la fille, qu'est-ce qu'il lui est arrivé ?
- Ah, celle-là, ben elle n'a jamais été heureuse. Les hommes, c'est difficile qu'ils arrivent à aimer. Ils sont aveugles ; ils ont toujours la tête baissée, comme les bSufs. Une fille peut se jeter à leurs pieds, les larmes aux yeux, si ça leur chante, ils lui cracheront dessus et lui donneront des coups de pied. Ils ne savent pas être reconnaissants. La pauvre fille, elle a mis toute son illusion sur l'enfant qu'elle a eu. C'est tout ce qu'elle a pu faire.
- Moi je ne me marierai pas.
- Si, il faut que tu te maries. Et jeune. Vous devez vous marier toutes les deux. Si on ne se marie pas quand on est jeune, après c'est difficile. Les femmes, on naît pour se marier, pour souffrir.

- Eh, toi, allez, ne regarde pas les garçons, puisque tu ne te marieras pas. Bon, peut-être finiras-tu par te marier. Mais il vaudrait mieux que tu ne le fasses pas.

C'était Maria qui me disait ça un jour quelconque, lorsqu'on sortait de l'atelier de couture et que les garçons nous couraient après. Moi je n'y comprenais rien et je commençais à faire la fofolle.
Parfois, on discutait dans le lit, avec la lumière allumée.
- Mon père, ce n'est pas mon père.
Maria ouvrait les yeux tout grands ; elle se mordait un ongle et elle continuait :
- Tu comprends ? L'autre jour ma mère a piqu





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