Antònia Vicens

Comme les oiseaux qui sont restés sous la pluie
Vicens antonia bookcover
Interview d'Antònia Vicens avec Xavier Febrés. Traduction de Geneviève Michel.
Il y a trente ans que vous avez remporté le prix Sant Jordi pour votre premier roman 39º a l'ombra [39º à l'ombre]. Depuis lors, vous avez publié dix ouvrages appartenant à différents genres narratifs. Ce n'est pas une Suvre prolifique. Quel est votre rythme pour construire une histoire, un roman ?

Je n'ai pas de rythme, je ne me suis jamais proposé d'écrire un roman au bout d'un temps déterminé. J'écris quand j'ai envie d'écrire. Il m'a toujours semblé évident qu'écrire est pour moi un acte personnel de liberté, pratiquement le seul que l'on puisse réaliser dans sa totalité. Je n'ai jamais voulu être esclave d'un livre à terminer pour être d'actualité et cela, malgré le fait que, dans notre pays, il semble qu'on vous oublie, ou presque, si ça fait trois ans que vous n'avez rien publié. Ça ne me tracasse pas, je ne me suis jamais laissé tracasser par ça. J'écris quand j'en ai envie, mais pas toujours par plaisir. Parfois j'écris sur des choses dont l'existence ne me plaît pas. Parfois, je n'ai tout simplement pas envie d'écrire. Je n'ai jamais eu d'horaire pour écrire, je n'ai jamais eu de table exprès pour écrire, je n'ai jamais rien eu pour conditionner mon écriture. Si j'ai envie d'écrire devant l'oranger, je le fais ; si j'ai envie d'écrire au lit, je le fais aussi.

De quoi dépendent-elles, ces envies ?

Normalement, c'est quelque chose de mental. Je suis une personne qui, quand elle écrit, pose un acte d'égoïsme plus qu'autre chose. Quand je me mets à expliquer une chose, j'essaie de me l'expliquer moi-même. Je ne suis pas curieuse, je ne suis pas à la page, je ne suis pas au courant. Je m'imbibe de choses et il arrive un moment où, comme les oiseaux qui sont restés sous la pluie, j'ai besoin de m'ébrouer pour débarrasser mes ailes de tout ce qu'elles ont absorbé, comme pour me purifier. C'est à ce moment-là que je me mets à écrire.

Entre deux livres, est-ce que vous prenez des notes ?

Je ne prends jamais de notes. Je travaille par intuition. Mes romans ne sont pas raisonnés, ils sont faits à coups d'intuition. Je ne veux pas dire que tout vient d'un seul jet, je réécris beaucoup, je m'arrête et je me remets à écrire Je ne me suis jamais demandée si j'étais satisfaite de ce rythme. C'est le mien. Simplement, je suis contente parce qu'il me donne une certaine liberté, je ne suis pas esclave de l'écriture ni de la popularité. Je ne veux pas être esclave de l'idée dominante selon laquelle, si on ne publie pas au bout de trois ans, on vous oublie. Maintenant trois de mes livres viennent d'être publiés d'un seul coup : L'àngel de la lluna [L'ange de la lune], Massa tímid per lligar [Trop timide pour draguer] et Homes i un jardí [Des hommes et un jardin]. Le premier est un conte que j'ai publié dans une collection de livres pour enfants, bien que je n'aie jamais bien su où se situe la frontière entre la littérature pour enfants et l'autre. Je raconte la solitude d'un enfant qui n'a personne avec qui jouer quand il sort de l'école et, en même temps, la solitude d'un chien que cet enfant trouve dans la rue. On dit que c'est un conte pour enfants ce que je n'arrive pas bien à comprendre. Si le héros de la même histoire était un homme de quatre-vingts ans, ce serait de la littérature pour le troisième âge ? Massa tímid per lligar a été inclus dans une collection pour adolescents, parce que ce sont des jeunes qui vont au lycée. Homes i un jardí est un roman publié aux Edicions 62, à Barcelone. J'ai abattu de la besogne, calmement.

Croyez-vous qu'il y a une grandeur dans le quotidien, une poésie de l'humble, un art de la limitation ?

C'est sûr qu'il peut y avoir une grandeur dans l'humilité, et même une sainteté. Mes personnages participent peut-être de l'humilité de la réalité quotidienne, mais ils ont aussi un monde qu'on ne touche pas, une part de mystère en plus, qu'ils n'arrivent jamais à saisir.


Comment définiriez-vous votre style ?

Je ne sais pas, je n'ai jamais pensé à le définir. Certains parlent de réalisme magique, d'autres de néo-réalisme, d'autres encore mettent l'accent sur la poésie qui se dégage de mes histoires. Ça me plaît d'extraire du quotidien sa part magique, sa part spirituelle. Mais, même si on me tuait, je ne saurais pas dire quel est mon style. Je ne me suis pas posé la question. Je pense seulement qu'un roman doit dire des choses, mais qu'il doit aussi être de l'art par sa forme, par ses mots. Ma plus grande histoire d'amour, c'est avec les mots. Je fais très attention à la cadence des phrases. Ce n'est pas seulement les mots qui doivent me plaire, il faut aussi que j'aime leur façon de peser dans les mains, la façon de peser de la phrase, sa cadence. J'aime mélanger des mots humbles avec des mots recherchés.

La formation autodidacte que l'on vous attribue.

On ne me l'attribue pas, elle l'est. Je dois être une des personnes les moins informées, les moins cultivées. J'ai commencé à écrire avant d'avoir lu un seul ouvrage de littérature. Dans les villages comme le mien, Santanyí, même si cela semble relever de la science-fiction pour ceux qui vivent en ville ou pour ceux qui ont un autre niveau de vie, il n'y avait pas de bibliothèque ni de librairie. Il n'y avait qu'une école de religieuses et les quelques livres qu'elles possédaient parlaient de saints. J'imagine que ça doit se ressentir dans mes livres, peut-être dans ces mots humbles dont je viens de parler. Je suppose qu'ils doivent avoir une sorte de force, je ne dis pas que c'est une qualité, comme si elle était vomie d'un seul coup. Maintenant je me contrôle davantage, je ne sais pas les répercussions que ça a pu avoir tout au long de ma vie. Je ne me suis pas sentie limitée dans mon écriture par ma formation autodidacte. L'écriture ne naît pas de l'accumulation du savoir culturel, pour moi c'est quelque chose de plus intérieur. Elle peut naître de ce savoir, mais alors on voit tout de suite que c'est quelque chose de très élaboré. Je n'ai pas eu accès à ces connaissances. Toute jeune, j'ai quitté le village pour aller travailler à Cala d'Or, dans le monde du tourisme, comme réceptionniste dans un hôtel. Je n'avais pas le temps de me cultiver. Comme je n'avais pas terminé mes études secondaires, je ne pouvais pas accéder à l'université. Au village, nous n'avions pas d'école primaire, les religieuses n'étaient même pas institutrices, c'est tout juste si elles enseignaient deux et deux font quatre, et encore, parfois elles se trompaient. C'était comme ça dans beaucoup de villages de Majorque. C'étaient les séquelles de la guerre civile, elle a beaucoup marqué la vie des gens de ma génération dans les villages.
Par contre, je ne me suis jamais sentie marginale dans le monde littéraire. Je suis quelqu'un de réaliste. Je n'ai jamais senti de rejet dans ce sens de la part de mes collègues, bien au contraire. Benet Vidal i Tomàs [le pharmacien et activiste culturel] de Santanyí m'a beaucoup aidée, de même que [le poète] Josep Maria Llompart ou [le philologue et éditeur] Francesc de Borja Moll ont été très chaleureux avec moi.

Vous avez été la première écrivaine majorquine qui a évoqué le monde du tourisme.

Je crois que oui. Tout au moins dans 39º a l'ombra, c'est le premier roman de la génération des années 1970, ma génération, qui a été édité à Barcelone. La fameuse génération des années 1970 a commencé avec mon roman. Ce n'est pas un mérite, ce n'est qu'une coïncidence du destin. Et c'était le premier à aborder le thème du tourisme. En réalité, nous n'avions pas grand-chose en matière de roman, à part quelques exemples isolés, avant le boom des romanciers des années 1970. Je ne me suis jamais souciée de mettre une étiquette sur ce que j'écris. Ce qu'on appelle réalisme est fort élastique. Mettez-y un engrenage spirituel et ça devient autre chose. Mes premiers romans sont peut-être plus réalistes, parce qu'il n'y avait pas encore en moi une volonté de découvrir ce monde que nous ne touchons pas et qui nous conditionne. Je l'ai introduit beaucoup par la suite, mais mes premiers romans, ce sont ceux qui ont été vomis, j'en parlais il y a un moment. Quand je suis partie de Santanyí pour aller à Cala d'Or, je pensais que je trouverais dans le tourisme un monde beaucoup plus ouvert, mais en réalité il était encore plus renfermé et l'injustice était encore plus grande entre la modernité des touristes et les conditions de vie des travailleurs de l'hôtel. C'était fuir une asphyxie pour tomber dans une autre. Moi encore, on me respectait plus que les travailleurs immigrés du reste de l'Espagne, parce j'étais majorquine. Je pouvais manger dans la même salle que les clients et avoir une chambre pour moi toute seule. C'était terrible. Ce qui ne veut pas dire que je me sente engagée dans le réalisme littéraire, je ne me suis jamais posé la question. Une fois, on m'a dit à l'université que mon style était celui du réalisme magique, alors que je n'avais rien lu de cela. Sans doute que dans l'atmosphère flottait une série de choses que nous ne pouvions pas saisir. Nous avons peut-être tiré cette magie des livres religieux, car c'était de la magie pure, ces histoires d'anges et de saints. Si on a rattaché ma génération au réalisme magique, cela ne peut provenir que de cette formation religieuse. Si on m'avait demandé, quand j'étais petite, ce que je voulais devenir, j'aurais dit sainte, parce que c'était la façon de voyager dans le ciel, sur la terre, partout. Encore aujourd'hui, je vous dis que je veux prendre ce que je ne vois pas, saisir ce qui peut flotter dans l'air. Saisir veut dire prendre de façon intangible dans l'air, c'est une autre nuance que prendre ou capter matériellement une chose. Je peux vouloir saisir la fumée de votre cigarette ou un papillon, sans pouvoir le faire matériellement.

Vous êtes actuellement vice-présidente de l'Association des écrivains en langue catalane. Quelle est, à votre avis, l'image de l'écrivain dans le monde actuel ?

Ici à Majorque, on ne fait absolument pas attention à nous, on ne tient pas du tout compte de nous. La société est très matérialiste, comme le prouvent les faibles ventes de livres. C'est une société riche, mais pas du tout cultivée. Les gens doivent nous voir, nous, les écrivains, comme des personnes un peu particulières, distantes d'eux, mais je ne crois pas qu'ils se posent beaucoup de questions à notre sujet. Il doit même y avoir en certain mépris pour l'écrivain d'aujourd'hui. Les gens achèteront plutôt un livre traduit de n'importe quel auteur inconnu qu'un ouvrage écrit par un auteur d'ici. Si on vend 500 exemplaires dans les îles Baléares, c'est beaucoup. Il se peut qu'il y ait un problème de manque de confiance en soi au point de vue culturel dans la société majorquine et je crois que les institutions qui nous gouvernent en sont fort responsables. Au département de culture du gouvernement de la communauté autonome des Baléares, les gens du Parti populaire mettent toujours des bâtons dans les roues à la culture d'ici. Je ne crois pas qu'ils aiment notre langue et donc, ils n'accordent aucune attention aux écrivains. J'y ai perdu beaucoup d'énergie positive et j'ai été très déçue. Par contre, quand je vais voir le ministre autonome de la Culture, Damià Pons, au Conseil insulaire de Majorque avec un projet qui m'enthousiasme, j'en sors avec deux. Maintenant nous avons une université et beaucoup de jeunes qui y font leurs études, peut-être que ça changera. Jusqu'à présent, les auteurs majorquins ont très peu pénétré dans l'ensemble de la société d'ici. Je mets mon espoir dans les jeunes, dans les enfants de ceux qui se sont enrichis avec le tourisme.







© University of Wales, Aberystwyth 2002-2009       home  |  e-mail us  |  back to top
site by CHL