Joan Brossa

Un homme qui meurt
Brossa1

Un homme qui meurt à soixante-dix ans
n'a vécu, en réalité, que onze ans.

Du fond vient une jeune fille seule qui boite.
Elle ôte une chaussure.
Je vois son pied nu.
Soudain je plonge ma main dans sa poitrine.

Un homme qui meurt à soixante-dix ans
n'a vécu, en réalité, que onze ans.





Représentation

Des tentures noires couvrent les murs,
le sol et le plafond.
Un rideau noir pend jusqu'au sol.
Une petite vieille approche une allumette
du bec d'un oiseau.



Sextine à Joan Miró
Sextine à Joan Miró pour son quatre-vingt-cinquième anniversaire (Mars 1978).
Le songe touche et regarde plein de vie.
Surgit l'homme d'un assemblage de traits ;
les bras sont les cornes ; dans les taches
le soleil ouvre le profil d'un tas de signes
et nocturne nouveau, passé par feu et flammes,
cite le carnaval d'aujourd'hui, de toujours.

La vie exprime ses désirs de toujours.
Les éléments avancent, ils donnent vie
puis restent braise de leurs propres flammes.
Parmi les étoiles linéaires de quatre traits
les formes se confondent avec les signes
telle une harmonie qu'émettraient des taches.

(Ici l'élément eau ce sont les taches.
Espace et vent vont unis, comme toujours.
La terre en ces tableaux ce sont les signes
- non ténèbres, mais clarté, vie.
Le feu affile l'ongle des traits
si des points de couleur surgissent des flammes.)

Miró chemine intact au milieu des flammes.
Une racine s'égoutte, éclatent les taches,
trompes et narines se moquent des traits
et les yeux regardent les yeux, miroirs de toujours.
Tout entouré de coqs, Miró peint la vie
et vit ses tableaux, jardinier de signes.

La lumière et le son se perçoivent aux signes.
La liberté saute aux yeux, émet des flammes,
impulse par les pieds la force de la vie ;
chante chante le bleu d'un fond de taches
et jaillissent des feuilles du corps humain, toujours
au-delà d'un penser qui se tisse aux traits.

Laissons le soleil à terre sans traits.
La lune vient de loin et parle par signes
sans que se perdent ses rayons, car toujours
à l'origine remontent quatre flammes
avec crête ou bonnet catalan. Ainsi les taches
n'empêchent pas notre retour de la mort à la vie.

Miró donne la vie par les points et les traits ;
une haleine sort des taches et des signes.
Amour et flamme resteront pour toujours.






Voyage

La locomotive siffle et sort d'une voie
de garage. Au coucher du soleil, tu entres dans un
tunnel.
(Lamentable, l'état de la voie !)
Un moment en rase campagne et un autre tunnel.

Le conducteur surveille la voie.
Quelques minutes avant d'entrer dans un autre tunnel,
il faut que de nouveau nous changions de voie.
Nous perdons de la vitesse à l'intérieur du tunnel.

Un homme manoeuvre les aiguillages
et la voie passe ici sur un pont.
La barrière se baisse avant le passage du train

qui arrive dans une suite d'aiguillages.
On admire le paysage. Un second pont
et un labyrinthe de rails ébranle le train.

On arrive à la fin du voyage. Nous descendons du
train,
mais à côté, sur une autre voie,
une locomotive siffle et sort de la voie!






Les Clés

Le premier vers, c'est table et c'est jardin,
le second tire un rideau sur le bois,
l'autre est trompette ou bien dimanche ou bois,
l'autre esquisse le profil d'un nouveau jardin.

Le cinquième vers couché dans un jardin
tient le secret des sources comme en nul bois
il ne peut arriver, parce que le jeu du bois
est autre. Au vers qui suit le jardin

choisit de simples mots, plutôt d'après-midi,
le suivant agit et fait présent le soir.
Je trouve la nuit perdue en un après-midi

et armé de limites, j'apprends qu'un soir
apportera la nuit qu'appelle un treizième vers.
Et racine de tous, enfin le dernier vers.




Perruques

Les vies ont peur du froid des livres :
trompeuse est la paresse d'une vie
et trompeurs les gémissements de la vie
ou la montagne enflammée de tant de livres.

La nudité s'enflamme avec des mots, des livres
aucune fleur ne survit en pages de vie,
les racines ne passent pas de la mort à la vie
car les fruits ne revivent que dans les livres.

Les fenêtres se ferment aux normes,
et les feux rient de leurs signes.
Nul ne peut étreindre le jour avec des normes ;

une rivière ne peut être captive de mots, de signes
aucun chemin ne peut être obstrué par des normes
la cendre n'est pas tendre dans le clos des signes.






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