La littérature catalane aujourd'hui

En attendant l'envol
I love cat1111
Sirera - la caverna (catalan)
Monzó - essence (french)
Brossa - askatasuna (catalan)
Monzó - guadalajara (german)111
Ceci est un article sur la littérature catalane d'hier et de nos jours de Matthew Tree. Traduit par Carole Touati.
En 1979, un éditeur britannique griffonna « Il n'y a simplement aucun public ici pour la littérature régionale », au sujet du manuscrit, resté sur sa table, d'un roman catalan traduit (Manuel de Pedrolo, All the Beasts of Burden). Encore un exemple, comme s'il en fallait un, qu'être classifié comme « régional » signifie être relégué au rang de tout ce qu'il y a de plus indésirable en termes d'édition. La littérature catalane a incroyablement souffert pendant des décennies - voire des siècles - de cette épouvantable étiquette de « régionale ».

Je dis incroyablement, car il y a plus de personnes qui parlent catalan (six millions et demi) que d'autres langues officielles européennes, que le catalan couvre une vaste région (Valence, la Catalogne espagnole, la Catalogne française, le sud de l'Aragon, les Îles Baléares) et que sa production littéraire est comparable à celle de plusieurs langues plus importantes. Malheureusement, de nombreux facteurs ont contribué, au fil des ans, à distordre la véritable nature de la langue et de la littérature catalane : intégrées à l'Espagne par la force des armes au début du XVIIIe siècle, les zones catalanophones ont été soumises pendant plus de deux cent cinquante ans à une série de lois visant à supprimer l'usage public du catalan - y compris les livres - pour finir en une tentative vicieuse d'éliminer complètement cette langue au début de la dictature franquiste (une très petite liberté d'action fut concédée à partir de 1962). Avec la démocratie, la littérature catalane a tout de même dû faire face à l'antipathie considérable des lecteurs espagnols envers les auteurs catalans (attestée par de nombreux éditeurs barcelonais) - un inconvénient significatif étant donné que les éditeurs étrangers ont tendance à juger exclusivement les livres catalans en fonction des ventes de leurs traductions en espagnol. Et l'indifférence agressive envers les matières en catalan, dont font preuve de nombreux Instituts Cervantes (ou ambassades culturelles espagnoles) dans le monde entier, n'arrange rien. Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, que l'éditeur britannique n'ait pas pris la peine de lire le fameux livre.

Cependant, s'il l'avait fait, il aurait trouvé que All the Beasts of the Burden était une Suvre de science-fiction politique brillante et hautement dérangeante dont l'auteur, Manuel de Pedrolo, a déjà 140 ouvrages à son actif, allant de best-sellers de fiction scientifique ou policière à des poésies en passant par des drames existentiels. L'appétit ainsi aiguisé, notre éditeur serait allé s'enquérir des autres Suvres majeures de la littérature catalane, en commençant par Tirant lo Blanc de Joanot Martorell, que l'on peut qualifier de premier grand roman européen, ou par la poésie romantique du XVe siècle d'Ausiàs March, qui présage l'individualisme romantique avec quatre siècles d'avance ; il aurait pu tomber sur la poésie surréaliste de Salvat-Papasseit et de J. V. Foix, deux influences majeures dans le travail de Dalí et de Miró, respectivement ; ou trouver, par hasard, les romans extraordinaires de Mercè Rodoreda parus dans les années soixante ou encore découvrir les descriptions inégalables de la vie en Catalogne et en Europe couvrant un demi-siècle de Josep Pla (rassemblées en soixante volumes) ou les nouvelles rédigées avec brio par Pere Calders dans les années soixante-dix. Etc. Mais il ne le fit point : « Il n'y a pas de public ici& ».

Même les répercussions et la publicité des Jeux olympiques de 1992, qui ont fait de Barcelone la quatrième ville la plus visitée d'Europe, n'y ont rien changé. Prenez un écrivain contemporain aussi important que Quim Monzó, dont les quatorze livres de fiction et de littérature non romanesque, qui sont tous encore disponibles, ont été vendus à 600 000 exemplaires en catalan, avec de nombreux titres ayant été édités à vingt-cinq reprises. Déjà traduit en onze langues et décrit par un critique américain comme « le meilleur auteur européen de nouvelles de la dernière décennie », Monsieur Monzó - conjointement à de nombreux autres auteurs contemporains excellents comme Carmen Riera ou Miquel Bauçà - reste inexplicablement indisponible pour le public britannique.

Mais les choses changent. Depuis que le catalan peut être enseigné dans les écoles (depuis 1984), de plus en plus de personnes vivant dans les régions catalanophones ont la possibilité de lire et d'écrire facilement en catalan. Ceci a entraîné une augmentation de la production de livres en catalan au fil des ans jusqu'à représenter aujourd'hui non moins de 12 % de tous les livres publiés en Espagne (6 000 nouveaux titres par an). Par ailleurs, le succès de la télévision publique catalane (leader du marché depuis 5 ans) a contribué à créer un marché littéraire grand public pour la première fois dans l'histoire catalane, avec des livres comme les trois collections de monologues du présentateur de télévision Andreu Buenafuente, publiés à la fin du XXe siècle, dont les ventes ont atteint 100 000 copies chacun. Ce panorama commercialement vigoureux est rehaussé plus sérieusement par l'apparition d'une nouvelle génération d'auteurs d'envergure européenne comme le poète Enric Cassasas et les romanciers très doués que sont Albert Sánchez, Imma Monsó et Jordi Puntí. En un mot, la littérature catalane, passée et présente, n'a jamais été dans une meilleure posture pour rompre ce cocon « régional » imposé par la politique et les préjugés, pour enfin offrir l'occasion aux lecteurs étrangers de découvrir une littérature nationale majeure qui est restée l'un des secrets les mieux gardés de l'Europe pendant bien trop longtemps.







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