La poésie catalane depuis 1975

Sous forme de mosaïque : la poésie catalane depuis 1975
Sala valldaura jm
Josep Maria Sala-Valldaura
Brossa - la clau (catalan)11
Un article de Josep Maria Sala-Valldaura. Traduction de Marina Lanckmans
L'année 1975 voit la mort de Franco. Une date historique importante n'implique pas forcément une nouvelle période littéraire ; toutefois, dans ce cas précis, la mort du dictateur a permis au système politique de ressembler à celui de l'Europe occidentale, le catalan est enseigné dans les écoles et utilisé à l'université et les pays de langue catalane jouissent d'une liberté de comportement et d'expression pouvant parfaitement être liée aux conséquences des événements de mai 68.

Ce processus va de paire avec la naissance de la démocratie en Espagne et son intégration dans l'Union européenne modifie progressivement la fonction sociale de la poésie, surtout dans le cas du catalan, car il atteint un niveau de normalisation institutionnelle et culturelle dont il n'avait pas joui pendant des siècles. En outre, les conséquences idéologiques de l'éclosion de la démocratie en Espagne ne peuvent être séparées des conséquences morales et même esthétiques ; 1975 touche surtout la pratique politique mais également la création. Elle a acheminé notamment une transformation du rôle social et moral de la littérature, ce qui modifie le rôle de la poésie en octroyant une plus grande place au roman.

Le genre poétique ne doit plus remplir les fonctions de représentation patriotique et de dénonciation qu'il avait menées à terme durant l'époque où prévalait l'engagement du poète face à la situation injuste que vivait sa société. Rappelons-nous comment, au cours des années soixante, l'Suvre civile de Salvador Espriu (1913 - 1985) -un poète mieux connu de nos jours pour ses dimensions métaphysiques - était particulièrement mise en exergue ; ou comment, dans les années soixante-dix, Joan Oliver, surnommé Pere IV (1899 - 1986), était taxé de poète satyrique et moral face au pouvoir. Pendant ce temps, une poésie à caractère symboliste - dans la ligne de Carles Riba (1893 - 1959) - ou plus existentielle et personnalisée - Joan Vinyoli (1914 - 1984) - n'obtenait pas la même considération et estime de l'intelligentsia. Petit à petit, à un niveau plus populaire, le succès des chanteurs-compositeurs de la « nouvelle chanson » (Raimon, Lluís Llach, Maria del Mar Bonet, etc.) laissait la place à une nouvelle consommation littéraire qui allait des livres d'essais politiques (phénomène éditorial qui s'épuisa rapidement) aux romans de genre (érotique par exemple), jusqu'à la publication d'une presse en catalan et à l'augmentation des cycles et des espaces de théâtre, y compris dans la rue.

Nous disions donc que les changements étaient à la fois esthétiques, idéologiques et moraux. En réalité, l'Europe de mai 68 traversait la frontière et les poètes de la génération des années 70 - nés vers la moitié du siècle, ils souhaitaient clairement unir culturellement et politiquement les pays de langue catalane (les Îles Baléares, la région de Valence, la Catalogne) - manifestaient un évident désir de récupérer la tradition littéraire et le langage poétique des classiques et des avant-gardistes (allant d'Ausiàs March au surréalisme). Cet élargissement thématique découlait d'une libération morale qui revendiqua l'identité de la femme ou rendit plus explicite l'érotisme, l'homosexualité, etc.

En tant que refus d'un réalisme, historique ou social, trop intéressé à se faire entendre, les poètes qui renouvelèrent plus ou moins le panorama des années soixante-dix et quatre-vingts défendaient la valeur per se et in se du langage poétique, l'autonomie du signe poétique, souvent sans se rendre compte qu'ils le reliaient inévitablement à leur comportement et à leur pensée, à un style qui provenait aussi bien de l'émotion pour la langue découverte que du besoin d'établir une différence avec les allures conservatrices du pays.

On n-a pas assez insisté, à mon avis, sur la cassure que cela représenta pour un courant dominant de la littérature catalane contemporaine, le courant noucentista* : depuis 1975, la Catalogne décrite par les nouveaux poètes n'apparaît pas comme une cité idéale et, par conséquent, leur « méditerranéité » est peu en rapport avec le classicisme de l'école majorquine, avec celui d'Eugeni d'Ors ou de Josep Carner, car on fait une nouvelle lecture des mythes et des personnages grecs, parce que certains préfèrent la tradition plus arabisante (Josep Piera, Jaume Pont, Salvador Jàfer, Manuel Forcano, etc.) et parce que l'on a une vision différente, peut-être plus hédoniste et passionnelle de la vie (avec des modèles aussi différents que Joan Salvat-Papasseit ou Vicent Andrés Estellés).

Il est facile de comprendre l'évolution postérieure car la culture catalane de la fin du XXe siècle ne présente, heureusement, plus guère de différences par rapport à tout ce que toute l'Europe traite par métonymie et symbolise avec la chute du mur de Berlin. Pour les poètes les plus jeunes, le catalan et la liberté sont, en général, des acquis, ils écrivent souvent dans un registre peu éloigné de la langue qu'ils parlent et qu'ils ont entendue, très vivante, chez eux - tout comme l'affirme Enric Sòria (1958) dans l'introduction de Varia et memorabilia.

Le traitement de motifs initiaux extraits de la vie du poète a souvent favorisé leur caractère autobiographique, lyrique et narratif, c-est-à-dire dans le genre de la poésie de l'expérience. Ils voulaient surtout distinguer le moi du sujet poétique en utilisant la reconvention ou la réflexion ironique. Cependant, comme pour tous les courants provenant d'une époque que l-on ne qualifie pas en vain de post-moderniste, la poésie de l'expérience possède des adeptes de tous âges très connus : Gabriel Ferrater (1922 - 1972), Jordi Sarsanedas (1924), Francesc Parcerisas (1944), Marc Granell (1953), Enric Sòria lui-même, etc.

Il semble qu'au cours de ces dernières années, un renforcement du rôle transgresseur et subversif de la poésie fait à nouveau son apparition, il est cependant vrai qu'il n'avait jamais cessé d'exister. Nous pouvons donner un bon nombre d'exemples : pour ne pas quitter Majorque, Blai Bonet (1926 - 1997), Miquel Bauçà (1940), Andreu Vidal (1959 - 1998) ou Arnau Pons (1965), tous très intéressants pour le monde - si singulier, si personnel - qu'il s'expriment par la langue qu'ils utilisent (non seulement pour ce qui est du lexique mais aussi du rythme et de la syntaxe).

Une révision des différentes tendances qui cohabitent et coexistent dans le panorama poétique actuel confirme cette impression de pluralité esthétique plus ou moins post-moderne. Les courants qui traversent la dernière décennie rassemblent des poètes qui, à l'heure actuelle, nient la validité et l'utilité de la méthode générationnelle. Brossa est suivi par Carles H. Mor, Carles H. Mor par Victor Sunyol,... dans une chaîne pleine de maillons de tous les âges et de tous les matériaux. Le textualisme, si je puis ainsi le nommer, ratifie la même chose que la poésie de l'expérience ; d'autres courants en pleine vigueur et présence ne feraient qu'ajouter des exemples : ceux qui ont cultivé une poésie du silence ou une poésie à sujet méta-poétique, ceux influencés par l'expressionnisme, ceux qui incluent la critique du monde urbain et les langages de la musique ou du cinéma, ceux qui empruntent des sentiers métaphysiques en réfléchissant sur la condition humaine, etc., tous composent une mosaïque plus ou moins bien imbriquée.

Parmi tant d'auteurs et tant de tendances, certains poètes (hommes et femmes) ainsi que certaines poétiques servent à renforcer ces considérations, bien qu'elles soient trop générales et, par conséquent, un peu simplistes. Toutes les traditions - la romantique, la symboliste, l'avant-gardiste - sont présentes dans la poésie catalane qui vient d'être pétrie et toutes ont des auteurs provenant de fournées aux dates de naissance très éloignées les unes des autres : telle est la situation. Malgré cela, à l'abri des besoins sociaux, moraux et linguistiques, on observe une évolution qui rapproche la figure du poète et l'objet du poème vers une réalité qui n'est pas aussi empreinte d'idéologies qu'auparavant mais qui est assumée plutôt comme un point de départ& et très souvent comme un point d'arrivée.

Si nous prenons comme exemple les poétiques d'auteurs nés au début des années cinquante et que nous les confrontons à celles écrites par des auteurs nés dans les années trente ou quarante, on remarque que l'ambition poétique des plus âgés avait comme objectif la singularisation de la voix et excluait presque l'émotion en tant qu'objectif, alors que les plus jeunes n'y montrent pas autant de dégoût et s'approchent de la poésie en se gardant bien de l'écrire en majuscule. Bien qu'il y ait des antécédents (Gabriel Ferrater), la nouvelle position du poète a fortifié le caractère ironique, qui n'a pas toujours une intention morale, mais qui veut défendre un comportement de communication et qui part d'un individualisme lucide. Voilà pourquoi, d'une part, l'art poétique de Pere Gimferrer (1945) et de Maria-Mercè Marçal (1952 - 1998) est aussi différent de l'art poétique de Jordi Cornudella (1962) ou de Txema Martínez Inglés (1972), d'autre part.

L'Art poetica de Pere Gimferrer renvoie à la tradition de la suggestion de la trans-réalité, à la valeur cognitive de la polysémie, bref, il rappelle le symbolisme :
« Quelque chose en plus que le don de synthèse :
voir dans la lumière le passage de la lumière »".

Maria-Mercè Marçal explique la source idéologique de son Suvre poétique et l'eau dont elle s'abreuve :
« Au hasard, je remercie de trois dons : être née femme, être de basse extraction et d'une nation opprimée.
Et le trouble azur d'être trois fois rebelle.

[...] Et c'est maintenant, sous le nom de fée ou de sorcière, que je désire convoquer sur la place les vers de Foix et d'Ausiàs, de Brossa et de Rosselló, de Salvat, de Carner, de Lorca et de Rosalia, de Plath et d'Arderiu, des arbres, des feuilles, de la lune, de la terre, de l'amour et de la lutte et du sel et de l'eau ; de la racine, du bateau. Et de la solitude sans chaussures. »


On retrouve dans cet art poétique un désir sous-jacent d'écrire tout en tenant compte d'un langage appartenant à l'imaginaire commun (les mythes de l'arbre, de la lune, de la terre, etc.) nous permettant de nous plonger dans les inquiétudes de notre être et de notre existence, en tant que personnes, amants, femmes, mères...

Il s'agit d'une conception de la poésie en majuscule, qui voit dans le langage « un agent provocateur » - comme dirait Jean Baudrillard - qui fouille « le destin secret du monde » ou la réalité ontologique la plus profonde. Mais nous pourrions également trouver chez des poètes plus vétérans une relativisation ironique de la profession, qui se rapprochent d'une partie des auteurs plus jeunes. C'est le cas de Narcís Comadira (1942) ou de Francesc Parcerisas qui, dans L'edat d'or [L'âge d'or] (1983), imaginait que plus tard, lorsqu'il serait mort, on vendrait sa bibliothèque et on l'éparpillerait, avant de conclure :

« Je n'aurais jamais pensé que son souvenir puisse autant se propager. »

C'est toutefois avec des poètes provenant de fournées plus récentes qu'il est plus facile de lire une conception de la poésie en minuscule, ce qui n'équivaut pas à un rabaissement de l'ambition artistique. Voici quelques exemples : Jordi Cornudella affirme dans une Prosètica :

« J'espère que les vers que j'écris ne manifestent, sauf pour la plus ferme ambition de précision dans les idées, les rythmes et les paroles, aucune poétique singulière qui doive me confondre avec ceux qui en ont réellement hissé une comme un drapeau.

Je ne fais que des vers car je m'amuse, entre autre, à imiter les poètes que j'aime, car ils viennent avec moi, lorsque c'est la saison, cueillir des asperges sauvages ».

De son côté, Txema Martínez Inglés note et réplique :
« Les sens de la poésie ont un sens ; l'émotion que nous constatons, que nous découvrons, que nous sauvons, a tout à fait raison.

C'est pour cela que je m'étonne lorsque quelqu'un vient et découvre que je ne suis pas la poésie, mais qu'il s'agit des choses qui parlent à travers moi, et que ma voix est le porte-parole des hommes et, dans le meilleur des cas, des dieux. Il découvre que je suis un émissaire ou, tout au plus, un prophète, profession qui fait toujours plaisir. Moi, dans ma plus tendre innocence, j'ai toujours cru que les choses ne parlent pas, du moins dans la vie réelle, elles sont là, un point c'est tout. ».

Pour toutes ces raisons, il n'est pas facile de choisir quelques auteurs pouvant représenter un éventail très étendu de poètes. J'en ai sélectionné cinq car, au moins, ils ont réalisé des efforts différents et ont réussi à chercher la vérité poétique : Josep Maria Llompart (1925 - 1993) et Feliu Formosa (1934), en plus des personnages cités tels que Francesc Parcerisas, Pere Gimferrer et Maria-Mercè Marçal.

Josep Maria Llompart, « pèlerin dépourvu des ténèbres », a le don de transformer les objets et les paysages quotidiens en une interrogation sur la vie et la mort. Il parcourt l'enfance jusqu'à atteindre le néant dans une étrange et inquiétante combinaison de tons élégiaques et de prises de distance ironiques, en alternant ou en mêlant le ton familier et les formes rythmiques les plus classiques. Dans l'un de ses grands livres, Mandràgola (1980) - si je puis transcrire ce que j'affirmai dans un autre article -, la circularité de chacune des trois séries y souligne l'obsession du passage du temps - qui touche le souvenir de l'enfance - et de la mort, dans une sensation d'absurdité qui intensifie le vers court, le travail phonique, l'absence de liens, la présentation syncopée, une certaine incompatibilité sémantique, l'énumération et la répétition, les personnalisations de l'enfance comme au travers « d'Antònia » et de la mort au travers « d'Agnès », la cassure du niveau lexical, les symboles et les images d'un idiolecte (la signification et la valeur des « ciseaux », par exemple) tout en étant commun (ceux de « montre », « nuit », « ange »,...), etc.

L'Suvre poétique de Formosa, également traducteur et homme de théâtre, montre jusqu'à quel point la méditation est liée au doute : tout comme il l'affirmait dans une entrevue, la lutte pour la vérité a dû être titanique pour ceux qui, comme lui, ont dû combattre tant de mensonges politiques et moraux. C'est peut-être cela qui explique le dénuement formel et le désir de communiquer qui se dégage de ses vers, écrits avec la concision et la dureté qu'il a apprises en traduisant Trakl ou Brecht ou en parlant avec Vinyoli. Semblança [Ressemblance] (1986) reflète la dualité, interdépendante, de la poésie de Formosa : expérience vitale et expérience littéraire, à l'abri d'un concept d'amour ressemblant à celui de Pedro Salinas. Ainsi, « rêver », « languir », « avoir », « chercher » ou « regarder » confluent et se mêlent dans le même rang de réalité dans un de ses poèmes. La trajectoire postérieure l'a amené jusqu'aux Immediacions [Immédiations] (2000), cent vingt-cinq poèmes d'un seul vers, une Suvre maîtresse de l'ars brevis : vivre et philosopher en un seul flash.

C'est surtout dans sa dernière étape que l'Suvre de Francesc Parcerisas part généralement d'un motif initial extrait des stimulations bien diverses de la vie quotidienne : la stimulation sentimentale, professionnelle, culturelle... La tâche du poème ou du poète consiste donc à savoir extraire tout le potentiel de la virtualité du pré-texte, car il convient que l'anecdote - parfois explicite, parfois implicite dans les premiers vers - mène à la catégorie. Les thèmes relèvent d'un intérêt assez général (chronique d'un homme de notre temps, qui grandit depuis les Latituds dels cavalls [Les latitudes des chevaux] jusqu'à L'edat d'or [L'âge d'or]) et bien qu'une certaine constatation de la perte prédomine, le poète





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