Miquel Bauçà

« Je vis retiré du monde »
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Miquel Bauçà (Felanitx, 1940) n'accorde pas d'interviews. Jusqu'à présent il répondait aux questions des journalistes par des fragments de ses livres. Je me lance à sa poursuite. Ignorant son adresse, je lui envoie des lettres et des questionnaires à la boîte postale figurant à la fin de son livre Rue Marsala. Le fax d'une librairie-papeterie de la rue Bailèn de Barcelone siffle. Bauçà répond, sur un ton offensé, aux dix questions que je lui ai envoyées il y a plus de quinze jours.

Lire cet entretien de Julià Guillamon avec Miquel Bauçà (La Vanguardia, 2001). Traduit par Carole Touati.



Qu'entendez-vous par « états de connivence » ? Vous référez-vous à l'aliénation des êtres humains, à leur soif de grégarisme ? Vous référez-vous également aux renoncements des Catalans ? Aux deux ?

Exactement, aux deux.

Lorsque vous avez écrit Rue Marsala vous avez considérablement raccourci l'original jusqu'à en faire une nouvelle, d'environ soixante-dix pages. Y a-t-il maintenant une volonté globalisatrice, encyclopédique ? Quelle est la raison de ce changement ?

Ce fut une bonne chose, de renoncer à tout ce matériel. Sans cela, je me serais probablement égaré. Ce changement est dû à une augmentation inévitable, automatique du savoir, découlant de mon bon comportement ; non pas de la volonté globalisatrice : ceci a toujours été le moteur de toute chose, ce fut déjà mon premier regard sur le monde.

J'ai lu une interview dans Destino de vos premiers jours à Barcelone. Vous parliez alors de votre service militaire à Cabrera. Ce fut l'une des expériences les plus importantes de votre vie ?

Oui.

La langue de vos livres est très élaborée. Certains parlent, à cet égard, de Raymond Lulle. Lisez-vous les classiques catalans ? Quel rôle attribuez-vous, dans votre Suvre, à la tradition littéraire ?

Raymond Lulle appartient à l'époque où nous, Catalans, vivions au paradis - un paradis aussi invraisemblable que le paradis biblique, si nous l'observons depuis l'état de misère généralisée dans lequel nous nous trouvons aujourd'hui -, duquel nous fûmes éjectés, comme chacun sait, à cause d'une manSuvre prévisible de saint Vincent Ferrer. Je dis cela car votre question n'aurait pas dû être posée. Ni moi ni personne ne pouvons imiter Raymond Lulle. Ce serait aussi extravaguant que si un juif de Venise de cette époque avait voulu entrer dans ce paradis. Ça aurait aussi été une sottise.

Pourrions-nous dire que l'un des arguments de Els estats de connivència est la désarticulation des idéologies, des croyances, des modes de vie qui formaient un tout ? C'est ça El canvi?

Jusqu'à présent rien ne s'est désarticulé. Tout est aussi routinier que quand saint Paul s'adressait aux Éphésiens. Cependant, nous avons commencé à changer. Je veux trouver une finalité à ces modifications : profiter de la créativité des rêves, comme je le fais déjà. Lorsque la technique forcera tout le monde à faire les mêmes choses, personne ne voudra être consommateur d'idéologies en tant qu'outils pour servir à autrui : ni de macro-idéologies, ni de micro-idéologies. La sexualité et sa fonction grégaire disparaîtront peu à peu. Au contraire, les gens échangeront des cassettes de leurs meilleurs rêves, en fonction des goûts de chacun. Lorsque je parle de « cassettes » je sous-entends l'idée car, d'ici là, une technologie beaucoup plus belle aura été développée.

Dans vos livres on trouve beaucoup de références à l'Amérique. Qu'est-ce que l'Amérique pour vous ? Incarne-t-elle les idéaux de progrès, de technologie ou s'agit-il de toute autre chose ?

Je ne comprends pas que tu parles encore comme ça. Tu ressembles à un sujet de l'empire austro-hongrois de la première moitié du XIXe siècle.

Vous avez toujours vécu en marge des cénacles littéraires. Vous vous exposez peu, il est même difficile de vous interviewer. Quelle est votre idée de ce que devrait être un écrivain ? Un écrivain devrait-il mener une vie furtive ?

Tout à fait. Je me méfie absolument des écrivains charlatans. J'en accuse même certains des désastres politiques arrivés depuis 1975. Certains sont toujours en vie et continuent de parler à Cornellà [siège de la radio] et sur le Canal+ de la CNN. Pourquoi le font-ils ? Je pense qu'ils reproduisent machinalement des modèles provenant du XVIIe siècle qui sont aujourd'hui obsolètes, mais qui ont encore une vie.

L'idée du péché, de la faute, apparaît très clairement dans certains de vos livres. Dans Els estats de connivència on peut lire : « J'ai péché. Que Dieu me punisse. ». Cette idée de péché est-elle l'un des éléments essentiels de votre oeuvre ?

En disant cela, je me moque de la fureur freudienne qui s'est emparée de l'Univers, qui veut nous convaincre que ce qui nous est arrivé alors que nous étions bébés, enfants ou impubères, sur le plan « relationnel » - comme ils disent - explique tout. Ils sont devenus fous et se comportent, à peu de chose près, comme les inquisiteurs de l'Inquisition. Comme si d'autres expériences, différentes de celles-ci, n'avaient aucune utilité dans notre formation, conformation ou, simplement, intelligence.

Dans votre livre vous parlez de Dieu et de l'âme. Mais également de concepts scientifiques et techniques. Comment s'articulent ces deux systèmes dans votre pensée ?

Ils ne s'articulent pas car ils sont identiques : la technique, qui doit nous mener à la découverte du cerveau. Je suis en train d'écrire un livre, en vers également, qui portera très certainement ce titre : Els somnis. Pour ce type de sujets, le vers s'impose.








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