Miquel Bauçà

Extraits du dictionnaire El Canvi
Bauçà - el canvi11
I love cat11111
Bauçà - rue marsala
El canvi, Barcelone, Empúries, 1998.
Traduction de Mariam Chaïb Babou.

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1 Âme, L'.
Âme, L'. « Qui n'a pas de parties, pas de composé. L'âme est simple, sans composition. »
Quelle manie... ! Pourquoi les composés ne peuvent-ils pas être beaux ! C'est la chose la plus composée que nous possédions et nous la définissons comme simple. Qui peut bien avoir eu cette idée si étrange, si peu judicieuse, si saugrenue... ?

La vitesse de fonctionnement est ce qui fait la différence entre les âmes des humains, et pour être plus précis, leurs produits. C'est donc une erreur de le calculer à partir de l'évaluation de la capacité des sens. Mais jusqu'à présent nous n'avons rien pu faire d'autre. Si on n'a pas encore découvert un dispositif qui permette de calculer cette vitesse, c'est parce qu'on n'y a pas pensé, ou qu'on n'y a pas pensé ainsi.

On doit attribuer le manque d'intérêt à connaître l'âme - et que cet intérêt, intéressé et grossier, se trouve entre les mains de voyants et de bons vivants de toute sorte - au fait qu'avec ce qu'on en connaît - à travers ce qu'elle a fait - on en a assez. Ce qui, à part d'être une stupidité, est un manque grave de rigueur épistémologique. C'est comme si on n'étudiait pas les galaxies parce que le système solaire nous suffit.

Dans des circonstances semblables, elle a tendance à répéter les mêmes comportements. Si elle ne le fait pas ainsi, c'est parce qu'elle ne peut pas le faire, à cause de la violence des changements qu'on impose dans le background. Elle a un mécanisme d'horlogerie compliqué mais, bien entretenue, elle redonnera bientôt l'heure exacte. Cela vaut la peine de le vérifier. Comme le foie, nous avons tous plus ou moins l'âme semblable. La différence réside dans la manière dont nous la traitons et des relations que nous maintenons avec elle. Je pense que la plupart des humains maintiennent de très mauvaises relations ou mieux, n'en ont aucune : ils ne savent pas qu'ils en ont une. De même qu'on peut vivre tout bonnement sans savoir qu'on a des reins qui, à leur tour, possèdent des caractéristiques précises. On devrait interdire à beaucoup d'individus d'entrer en relation avec leur âme, tout comme on leur interdit d'avoir des relations avec leurs enfants, car ils les battent et les maltraitent.

Je ne sais pas ce qu'est l'esprit, mais je sais que cela n'a rien à voir avec un réservoir, un contenant, un lavoir, un lac, un sceau... Si on prend ceci comme point de départ, on ne va nulle part.

L'expérience la plus populaire selon laquelle tout est en fonction de l'esprit est l'expérience de la relativité du manque, de ne pas avoir. Même s'il s'agit d'un fait contextuel et le fruit d'une activité cérébrale, mon âme possède une sorte de corps, une géographie, un territoire autonome, indépendamment du regard des autres ou du mien, ou de celui qu'en ont les autres. La seule preuve concluante sont les rêves, à cause de leur double aspect : 1 : ils peuvent se produire en n'importe quel état ou circonstance - dans une prison, à la montagne, endormis, éveillés, ivres... - et : 2 : ils ont une activité extraordinaire qui est, en même temps, familière, connue, répétée d'une certaine façon et tout à fait surprenante, inespérée, et surtout imprévisible. Ni modérée ni modérable. Ce fait est le fondement qui justifie l'existence effective de l'âme, quelle que soit cette existence. Pour l'instant nous n'avons aucun paramètre pour pouvoir dire quelque chose.

Selon mon expérience c'est l'âme qui nous contrôle complètement, mais il y a un cas où il est possible de lui ordonner quelque chose. Si par exemple nous voulons vraiment oublier un fait qui, comme nous le supposons avec raison, restera gravé en nous, la recette consiste à exécuter toutes les étapes - une à une - du processus le plus parfaitement possible. Aussi spectaculaire que soit l'épisode, peu de temps après, il n'en restera rien, pas même des cendres. Par contre, la garantie presque absolue de ne pas pouvoir l'oublier c'est d'agir comme quelqu'un qui pisse, mine de rien.

D'habitude nous n'avons pas conscience d'avoir ceci en nous. Quand on utilise ce terme, on pense exclusivement à un comportement déterminé ou propre à un individu, qu'il s'agisse d'écrire un sonnet ou de faire la guerre à Waterloo.

On a dit que l'âme était une création de Dieu et cela ne pouvait être autrement. Cette pensée ne peut être que le fruit de l'observation ou de l'intuition de la complexité du phénomène. Dieu Lui-même est une invention pour pouvoir justifier l'injustifiable, tout ce qui est excessif dans la vie d'un être humain.




2 Amérique, L'.
'Nous devrions haïr les Américains, car ils ont sponsorisé la dictature. Mais ils ont dû le faire parce que Londres le leur avait commandé. '
Elle génère trois erreurs, perceptibles sans aucun effort : 1 : la lecture qu'en font les non-Américains ; 2 : la vision qu'en ont les Anglais ; et 3 : l'idée que les Américains possèdent d'eux-mêmes.

Ce qui nous attire réellement de l'Amérique ce n'est pas le pouvoir, c'est la propreté qui émane des objets qu'ils inventent, exécutent et dont ils font usage : que ce soit un gratte-ciel ou une étable pour vaches. Ceci conduit à penser involontairement que du point de vue moral, ils sont aussi propres et transparents, ou pour mieux dire, accessibles. Autrement dit : leur message est la propreté. On dirait qu'ils sont toujours disposés à expliquer comment ils s'y sont pris, la procédure, alors que c'est la première chose que cachent d'autres tribus et qu'elles ne révéleront jamais. Elles-mêmes deviennent infranchissables et ne peuvent exporter leurs produits, car elles seront toujours suspectes. Les Chinois sont les représentants par excellence de ce dernier point. L'histoire du secret de la fabrication de la soie n'est pas si insignifiant.

Ce qui est important, c'est qu'elle existe, simplement, pas pour une raison concrète, ni pour les Américains ni pour ce qu'ils font. Si l'Amérique est riche et puissante, ce n'est qu'un aspect secondaire et inévitablement inévitable. Les crétins du monde entier, même les Américains stupides, pensent que c'est ce dernier point qui est important, mais la valeur de l'Amérique ne réside pas dans sa puissance ou dans son développement : elle repose sur le fait que c'est un cas métaphysique d'une telle grandeur qu'on ne peut pas ne pas le constater, à la différence d'autres faits métaphysiques qui ne peuvent être captés que par les poètes.

Moi je ne m'y rendrai jamais. Ce serait comme si je profanais ce qu'il y a de plus sacré. Si je devais fuir à nouveau, poursuivi par nos ennemis, je m'installerais au Sahara. Je sais déjà où.

Ce qui reste d'États et de tribus non-américaines pourraient disparaître, ce serait un épisode infime, sans plus d'importance qu'un cyclone. Nous devrions haïr les Américains, car ils ont sponsorisé la dictature. Mais ils ont dû le faire parce que Londres le leur avait commandé. L'explication ce n'est pas l'Union soviétique. Cet amour filial m'attendrit et me pousse à leur pardonner. La dictature a été une vengeance ou un mépris des Anglais contre nos ennemis, pas contre nous.

Peut-être qu'un aspect secondaire de ma passion américaine soit pour la vengeance qui implique de penser que ce furent précisément nos ennemis qui découvrirent leur continent.

Je sais qu'il me sera difficile de le faire comprendre, mais l'Amérique ce ne sont ni les films, ni les caterpillars, ni même les ordinateurs.

L'un des inconvénients de l'existence réelle de l'Amérique c'est qu'elle ôte le plaisir de recréer et de découvrir toute sorte d'évidences. Je me souviens avec quel plaisir je ne lisais - dans des éditions spéciales et de luxe - des choses telles que « la forme et le contenu » sont inséparables ou que la matière dont est faite une chose en détermine la forme... À cette époque c'était comme du miel, car j'ignorais qu'en Amérique elles étaient un lieu commun, de même que tant d'autres choses l'étaient aussi. Sous le délire du franquisme, elles avaient l'air de conquêtes acquises à la sueur de son front ; de magnifiques découvertes ; des secrets d'une grande valeur stratégique.





3 Ancienneté, L'.
Un vieillard comme moi doit apprendre à ne pas parler, surtout dans les bistrots et à être muet quand il va chez les putains : il ne doit pas vouloir accomplir d'exploit ni de performance.

La vieillesse a servi à ne pas s'occuper de sujets plus importants. Et il y en a tellement !

Cela vaut le coup d'y arriver pour faire la merveilleuse expérience de l'oubli, l'acte d'oublier, avec toute la volupté que cela implique. Quelqu'un de jeune ne peut pas oublier : c'est pour cela que l'on est moins intelligent quand on est jeune. Un jeune homme a trop de choses à porter. Le poids de la charge l'empêche d'avoir des mouvements agiles. En réalité, un enfant, lorsqu'il naît, traîne déjà un excès de poids. Le jour où l'on trouvera un moyen de l'alléger en effaçant toute l'information obsolète, ce sera merveilleux...

Aujourd'hui plus que jamais, ou aujourd'hui pour la première fois, il est urgent que les autorités poussent les gens à se suicider, les vieillards en particulier. Pour les personnes âgées, il y a deux raisons : 1 : la perte de leur ancienne fonction d'archives ou de bibliothèques ; 2 : le trop plein de santé dont ils jouissent, ce qui les oblige à plus et mieux observer la dégradation de leur corps qui les marginalise.

Si je n'y étais pas arrivé, je n'aurais jamais compris le sens des expressions qui habitaient mon enfance et y pesaient comme un sac de sable humide. Devenir vieux est une condition sine qua non pour en comprendre le sens stupide et pouvoir se venger dûment et de manière pertinente. C'est seulement maintenant que je peux dire qu'elles sont ridicules et misérables. J'étais repoussé et exclus et je ne savais pas pourquoi... Maintenant je sais que l'auteur de ces atrocités est la vulgarité la plus complète, sans aucun doute possible. C'est bon de le savoir.

On dit que l'on n'apprend absolument rien : la seule chose qu'on sait avec certitude lorsqu'on est vieux, c'est que l'on ne sait rien de sûr. Je peux dire qu'il n'en est pas ainsi. C'est tout juste maintenant que je comprends ce qui devenait autour de moi essentiel, performant et conformant pendant mon enfance, surtout parce qu'aujourd'hui, cela se répète très exactement. Je peux comparer. Alors je ne pouvais pas le comprendre d'une façon juste et précise. Si je n'avais pas vécu jusqu'à aujourd'hui, je ne l'aurais jamais compris plus exactement : ma jeune et délicate compréhension ne pouvait croire ce que voyaient mes yeux : la magnitude et la profondeur de la laideur. Maintenant oui. J'observe mes nouveaux camarades anciens et je me rends compte qu'ils sont bien plus conscients, judicieux et sages - ils comprennent mieux - que moi en ce qui concerne la vieillesse. Maintenant, cela ne m'étonne pas du tout : quand j'étais jeune, il m'arrivait la même chose avec mes amis d'alors. Les jeunes comprenaient mieux aussi et plus exactement le fait d'être jeune.

Les ancêtres avaient une perception du temps bien différente de la nôtre : plus durable, plus étendue, même s'ils vivaient moins. Par contre, ils réfléchissaient plus que nous à la mort. Voyons-en une preuve dans des constructions comme les pyramides. Aujourd'hui, on ne fait quelque chose de semblable qu'avec ces missiles qu'on lance dans l'espace, en sachant qu'il nous faudra attendre cinquante ans pour en connaître le résultat. Pour nous, le temps s'est comprimé. Nous ne nous en soucions pas. C'est peut-être un avantage. La barbarie est plus spirituelle, à mon avis.

Un vieillard comme moi doit apprendre à ne pas parler, surtout dans les bistrots et à être muet quand il va chez les putains : il ne doit pas vouloir accomplir d'exploit ni de performance.

Je ne suis pas du tout sûr que la vieillesse soit la cause de la sagesse, mais plutôt certaines conditions physiques extérieures déterminantes, pas exactement économiques ou une ambiance déterminée. Je regarde ce que font les vieillards comme moi, j'écoute ce qu'ils disent et je ny vois rien de sage.

C'est aujourd'hui, alors que nous sommes obligés de la voir chaque jour à la télévision qui nous montre l'aspect actuel d'acteurs et d'actrices de cinéma, qu'elle n'intéresse plus personne. La rectification qu'ont fait les États providence : que chacun s'arrange comme il pourra, en est une preuve. Il y a dix ans, c'était impensable. Avant que la télévision ne nous montre le vieillissement et la mort, les ancêtres, pour les visualiser et ne pas les oublier, avaient un crâne sur la table.

La jeunesse s'accompagne d'une sorte de naïveté, qu'on peut mettre en relation avec l'instinct tribal ou spécifique. La vieillesse consisterait donc essentiellement dans la perte salutaire de cet instinct, le cerveau pouvant ainsi agir sans la surcharge et l'oppression cohésive locale et tribale.

Outre la diminution de l'inquiétude sexuelle, un vieillard commence à sentir de l'ennui pour le vacarme des fêtes et des commémorations, ce qui est très hygiénique et libérateur. Le seul avantage de ne pas être Américain est celui-ci : la pression tribale que peut sentir quelqu'un qui ne l'est pas est beaucoup moins forte. C'est autre chose.

L'une des naïvetés les plus cruelles encore en vogue, c'est celle de croire en la sagesse de la vieillesse - dans le sens naïf de roublardise - paisible et bienheureuse... Le seul changement qui se produise avec la vieillesse c'est la perte de mobilité physique, ce qui, si nous y regardons bien, est peut-être un avantage. La vraie sagesse consiste à savoir oublier le bonheur du passé. Rien que cela.

Chez l'être humain, la lutte contre la vieillesse va de pair avec la lutte pour l'apparence, la lutte pour avoir le droit de changer d'apparence, pas pour une autre raison : c'est un problème de communication, pas de médecine. Les gens veulent être jeunes, pour la simple raison que l'apparence d'un jeune représente beaucoup de choses ; celle d'un vieillard, une seulement. C'est ce qui est révoltant. Nous sommes tous des acteurs et nous voulons pouvoir changer de costume suivant la scène. Cela commence à devenir clair aujourd'hui. Les considérations de nos ancêtres sont fausses. Nous ne perdrions rien si elles s'effaçaient toutes. Cette lutte est liée au succès de l'exhibitionnisme actuel des accablés. Tout le monde les comprend par la force.

Les avantages de la vieillesse :
1. Le plus important : la plupart des personnes connues sont mortes et celles qui sont encore vivantes ne peuvent pas se reconnaître, même si elles se trouvent dans le même wagon, face à face ; de même qu'on ne les reconnaît pas : c'est la liberté absolue. J'ai eu l'immense chance de passer par cette expérience, c'est très réconfortant. C'est comme si on renaissait, comme si on recommençait : de nouvelles connaissances, plus justes, mieux choisies ; on oublie totalement les anciennes...

2. Tout ce qu'on avait toujours été et qu'on avait farouchement réprimé et auto-réprimé peut être maintenant réalisé et peut se manifester avec la plus grande commodité et légèreté. C'est une expérience extraordinaire, qui produit même des bulles, étant donné la force qu'elle génère.

La vieillesse physique est répugnante, pas tellement par elle-même ou en elle-même, mais parce qu'elle indique ou rappelle que l'on a perdu quelque chose. Si elle n'avait pas cette fonction de signe, ce serait une chose aussi peu intéressante qu'une peau de banane ou un galet de rivière. La vieillesse n'a qu'un remède : ôter de l'importance à la jeunesse, ce qui est impossible. Les femmes veulent avoir des enfants parce qu'au début ils sont tendres, petits et jeunes. Si, au moment de leur naissance, ils étaient déjà mûrs, elles ne voudraient pas en avoir. C'est très simple. Le culte de la jeunesse est la chose la plus ancrée chez les gens et dans tous les livres religieux. En résumé : la vieillesse physique est répugnante car elle est le signe de quelque chose d'encore plus répugnant.








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