Quim Monzó

Extrait de Olivetti, Moulinex, Chaffoteaux et Maury
Monzó - olivetti, moulinex, chaffoteaux et maury (french)1
Text de Quim Monzó traduit du catalan par P. Gifreu. Editions du Chiendent Fédérop, Lyon, 1983.
À peine eut-il fermé la porte que Pol se sentit soulagé. Ce voyage avait été plus fatigant que d'habitude, comme si tout le monde avait la fâcheuse habitude de se créer des obstacles inutiles. Il laissa la gabardine sur le cintre (et, en le voyant si poussiéreux, il se rappela qu'il fallait nettoyer l'appartement), appuya sur le bouton du compteur électrique, ouvrit la clé d'approvisionnement de l'eau, alluma quelques ampoules dans la maison et inspecta chaque chambre. Il tira les rideaux du salon : au milieu d'un cercle de montagnes enneigées, le village se blottissait au fond de la vallée, comme dans une crèche.

Sur une étagère, il trouva du cognac. En but une gorgée. Sur la table, il posa la machine à écrire, dans sa housse, et la mallette (avec les papiers et les livres, de laquelle il ne retira qu'une poche de crevettes, qu'il laissa sur le marbre de la cuisine). Il se sentit comme l'âne de la fable : avec autant de désir pour se mettre à écrire que pour préparer le déjeuner. À la buanderie, il tourna les clés du gaz et du chauffage. Il essaya d'allumer le chauffe-eau. Il s'y prit à trois fois, mais il n'arriva pas à maintenir la flamme allumée. De peur de les avoir oubliées, il lut les instructions imprimées sur le bouton : 1º Ouvrir le robinet d'arrêt gaz situé au bas de l'appareil. 2º Pousser ce bouton à fond et tourner vers la droite. Allumer la veilleuse. Attendre environ 15 secondes. Pousser de nouveau à fond en tournant vers la gauche puis relâcher. Le robinet d'arrêt gaz était déjà ouvert. Il poussa ce bouton à fond et le fit tourner vers la gauche. Lentement il le relâcha. La flamme s'éteignit à nouveau.

Il décida de laisser tomber un moment. À la cuisine, il rangea les ustensiles et alluma le réfrigérateur. Il emplit d'eau les bacs à glaçons et reposa la poche des crevettes sur une étagère. Il ramassa des bouteilles vides et les mit dans un cabas. Tout était plein de poussière. Au salon, il tira les housses des canapés, balaya, passa un chiffon sur les meubles. Dans la chambre, il sortit des draps propres de l'armoire, tourna le matelas, fit le lit. Il balaya aussi le bureau et enleva la poussière des livres.

Dans l'après-midi, ce qui le préoccupa, c'est qu'en travaillant il avait oublié de déjeuner. Il décida qu'il pouvait préparer le jambalaia pour le repas du soir. Le travail terminé, il se sentit sale. Il avait besoin d'une douche. À la buanderie, il essaya à nouveau d'allumer le chauffe-eau. Il poussa à fond sur le bouton, le tourna vers la droite, le lâcha ; ensuite le poussa à nouveau et le fit tourner jusqu'à sa position initiale. Il le libéra très doucement : la flamme se dissipa. Il essaya encore quatre fois : il n'y avait rien à faire. L'appareil était en panne.

Il se doucha à l'eau froide (et ne voyant que de la neige à travers les vitres, cela lui parut stupide), il s'habilla, prit le cabas et descendit au village. Il acheta du beurre, du lait, du jambon, des poivrons, des tomates, des oignons, de l'ail, du persil et du pain. Il n'y avait pas moyen de trouver de la sauce Worcester et il lui parut évident qu'il aurait dû faire comme pour les crevettes : l'acheter en ville. Il pensa qu'il pourrait la remplacer par de la sauce japonaise au soja (le supermarché en était plein) et du vinaigre.

Au bar, il but un coup (plus par besoin de demander au patron s'il connaissait quelqu'un qui pourrait lui réparer le chauffe-eau que par soif : maintenant, il se sentait sale à l'intérieur ; il pensa à demander un vichy). Le patron connaissait celui qui pouvait s'en charger, mais actuellement il n'était pas là et ne rentrerait que le lendemain. Qu'il ne se fasse pas de souci, lui se chargerait de tout : demain matin, dès l'arrivée du technicien local, la réparation serait faite.

À la maison, il rangea chaque chose à sa place. Il sortit la machine à écrire de la housse et la plaça au milieu de la table. À droite, il laissa les feuilles blanches. À gauche, les livres dont il avait besoin. Par la fenêtre, (la nuit tombait rapidement), la neige était bleuâtre et le ciel d'un gris cendrée. Après goûter, il décida de commencer à préparer le dîner vers neuf heures. Il avait donc, une paire d'heures pour écrire. Il s'y mit.

Tôt ou tard et toujours à moitié écrite, chaque feuille finissait dans la corbeille. Il repoussa la machine et alluma une cigarette. Dans le village, il y avait peu de lumières allumées. Dans les magasins aucune, rien que celle du bar, jaune, et celles de la discothèque. Il sentit qu'un froid sibérien lui glaçait l'échine. Sans trop d'espoir, il essaya à nouveau d'allumer le chauffe-eau. Il répéta chaque geste de nombreuses fois. À la fin, il laissa tomber un coup de poing sur le chauffe-eau. Il se rappela qu'autrefois son père traitait ainsi un transistor japonais (le premier qu'il ait jamais vu). Peut-être avec le chauffe-eau (pas japonais mais français) fallait-il utiliser de semblables méthodes. Il redonna un coup de poing, plus fort, celui-là. La tôle grinça et il lui sembla que la machine renâclait. Confiant, il refit les opérations. Mais, en relâcher le bouton, la flamme s'éteignait.

Il envoya un troisième coup de poing, si fort cette fois-ci que la plaque Chaffoteaux et Maury tomba par terre. Il s'affola. Il avait cabossé la tôle et maintenant, le bruit augmentait progressivement. Écartant le visage, il refit les opérations dans un état d'âme où se mêlaient l'espoir d'une nuit sans froid et la peur d'une explosion qui le décapiterait. Cette fois il gagna : en lâchant le bouton, la flamme demeurait, comme si c'était la chose la plus simple du monde. Il se sentit un peu gêné car il lui semblait que, précédemment, il avait dû faire quelque chose de travers, puisque maintenant tout avait été si facile. Il regarda la tôle bosselée et ramassa la plaque. Il ouvrit chaque radiateur.

Plus relaxé, il alluma la télévision. Des lignes. Il essaya de bouger l'antenne. Les lignes se transformèrent en un tissu de grains qui bougeaient constamment, comme de la neige fondue. Il se rappela que l'on captait très mal les émissions. Il tourna l'interrupteur (et hésita sur le nom du bouton qui dans un téléviseur a les mêmes fonctions que l'interrupteur dans un poste de radio). Finalement il lui sembla que les images étaient d'une qualité, sinon correcte, du moins acceptable, étant donné les conditions et le lieu. Alors il s'aperçut qu'il y avait un match de foot, spectacle qui non seulement ne lui plaisait pas, mais qui le déprimait profondément. Il poussa le bouton de l'UHF. L'écran était lacéré de lignes transversales. Il refit les opérations : essaya d'ajuster l'image, mais celle de l'UHF lui échappait beaucoup plus que celle de l'autre chaîne. Soudain apparut une voix française, ce qui lui rappela que, de là-bas, il lui serait plus facile d'obtenir la chaîne française de VHF que celle d'UHF. Il changea. Repoussa l'émission espagnole et essaya de rechercher la franchimane, qui n'apparaissait nulle part. Peu à peu apparut, au milieu d'un bombardement de brouillard, un visage de jeune fille qui disparut aussitôt, juste après avoir bougé d'un poil le bouton. Il s'appliqua à la chercher, mais ne la trouva plus : maintenant c'était un présentateur obèse qui embrassait un vaurien à l'allure de chanteur et lui donnait une statuette horrible. Il bougea l'interrupteur très doucement : il obtint la voix, faible : on discutait italien, sans sous-titres ni traductions. Il était déconcerté. Il essaya d'ajuster l'image, mais si l'image devenait nette la voix disparaissait, et si la voix s'éclaircissait c'était l'image qui attrapait la rougeole. Il arriva à un moyen terme qui le satisfaisait. Le présentateur salua en italien. La publicité aussi était en italien. Pas de doute : c'était une émission de la RAI. (Une fois, il avait réussi à la capter de la côte, l'été et par une journée au ciel dégagé. Mais, en pleine montagne, en hiver et avec la menace d'une tempête de neige planant sur nos têtes& ?) Il se laissa convaincre par lévidence : se servit un autre cognac et se sentit heureux. Il but le verre en deux gorgées. Il faisait très froid. Il pensa au pire. Se leva comme un éclair et vola jusquau chauffe-eau. La flamme était encore là. Il soupira, soulagé. Il inspecta les chambres : les radiateurs étaient froids.

En passant devant le téléviseur, il vit Ornella Vanoni qui chantait des trucs brésiliens. Il se dépêcha. Regarda le chauffe-eau. Il pensa qu'il manquait peut-être d'eau. (Ou qu'il y en avait trop ?) Il ouvrit le robinet et l'aiguille commença à monter lentement : 1, 2& Entre le 4 et le 5 il y avait un trait rouge qui avait tout l'air d'indiquer danger. Les entrailles du monstre commencèrent à murmurer. On aurait dit que, d'un moment à l'autre, le chauffage allait s'enclencher. Il donna plus d'eau. L'aiguille arriva au 3. Il ferma le robinet. L'aiguille continua de monter pendant quelques secondes. Elle s'arrêta au-dessus du 4. Il s'assura que le robinet était bien fermé. L'aiguille oscillait à un cheveu du trait rouge. Le bruit du monstre avait augmenté de ton jusqu'à devenir un sifflet aigu : la flamme se répandit sur le brûleur et le chauffage commença à fonctionner.

Il vérifia radiateur par radiateur. Ils étaient froids, mais les coups de canon faisaient un tel concert qu'il était évident que bientôt la maison serait un paradis. En attendant, il revint au téléviseur en souriant : Ornella Vanoni souriait. Le présentateur obèse l'embrassa, lui offrit une autre statuette et annonça une pause que Pol mit à profit pour vérifier à nouveau l'état des radiateurs. Des six radiateurs de l'appartement, quatre étaient déjà un peu chauds. L'un des deux qui ne fonctionnaient pas était celui de l'entrée : il n'en avait que faire. Mais l'autre était celui de sa chambre. Il vérifia s'il était ouvert : il l'était. Il essaya de dévisser la poignée. Chercha un tournevis et en trouva un trop petit. Il dévissa en forçant. Le tournevis se tordit comme un vilebrequin mais la vis tournait à vide. En tirant la poignée, l'eau jaillit, sous pression : comme le jet d'un tuyau d'arrosage.

Il était trempée des pieds à la tête. Le lit et le sol se transformèrent en quelques minutes en piscine. Il arriva difficilement à introduire de nouveau la poignée (et, en le faisant, il éclaboussa les murs qui n'avaient pas été touchés), à la visser avec les doigts et à la laisser couler tranquillement goutte à goutte ; et le radiateur éteint. Il s'empressa d'ôter les vêtements mouillés, enfila son pyjama. Il passa la serpillière. Il défit le lit et étendit linge et draps dans toute la maison. Il jugea des possibilités : il pouvait fermer la clé de l'eau et le réparer (mais il avait eu tant de mal à faire fonctionner le chauffage qu'il ne voulait pas se risquer à ce que le chauffe-eau lui joue à nouveau un mauvais tour). Il considéra ce radiateur comme hors d'usage : il attendrait le lendemain que le petit futé recommandé par le patron du bar arrive. En attendant, il dormirait dans le lit, avec davantage de couvertures, ou au salon, dans le sac de couchage. Il donna à nouveau un coup d'oeil au chauffe-eau : tout allait à merveille.

À la télé, un trio de noirs chantait. Il regarda par la fenêtre : le bar était fermé et, à part la discothèque, tout le village était dans l'obscurité. Il pensa à aller se coucher. La journée avait été assez mouvementée. S'il y allait tôt, demain il pourrait travailler ferme. Mais ça l'embêtait de louper la chaîne italienne (qui peut-être le lendemain serait impossible à capter) et de reporter le jambalaia à une autre fois. Sans se décider, il se recroquevilla sur le canapé. En moins d'un quart d'heure il s'était déjà endormi et rêvait de festins, de tables dressées dans les jardins ensoleillés de la Nouvelle-Orléans (dans la rue, les tramways faisaient du bruit sur des voies tracées entre l'herbe et les arbres). Au moment de servir les plats, les cuisiniers criaient, indignés, et lui, qui venait d'arriver, se sentait coupable d'avoir tant tardé et il fuyait sous des balcons en fer, sans savoir où trouver la sauce. Les cuisiniers riaient en silence!

L'absence de bruit le réveilla. L'écran était blanc : il l'éteignit. Il avait aussi soif que faim. À la cuisine, il entendit un infime goutte-à-goutte qui ne naissait d'aucun robinet : c'était le réfrigérateur qui ne fonctionnait pas. Le peu de glace qui s'était formé en quelques heures se décongelait lentement. Il le débrancha. Avec des efforts qui lui parurent titanesques, il le retourna. Il ne pigea que dalle à ce hiéroglyphe de serpentines. Il remit le frigo à sa place et le brancha à nouveau : même la lampe témoin ne s'alluma pas. Avant de sortir de la cuisine, il alla à la buanderie et regarda le chauffe-eau : la flamme était bien à sa place.

Il sortit un sac de couchage d'un placard. Il s'y fourra et s'allongea sur le parquet, à côté du radiateur. Il se tourna plusieurs fois : il avait du mal à trouver la bonne position. Il pensa qu'il aurait mieux valu retourner le matelas et dormir dessus. Peut-être n'était-il pas aussi trempé qu'il l'avait d'abord pensé. Il eut la flemme de se lever.

Trois quarts d'heure plus tard, il reconnut qu'il n'avait pas sommeil. À la cuisine, il prépara du pain avec de l'huile et du sucre. Le mangea. S'assit devant la machine et commença à écrire. Il tapa la moitié d'une feuille, qu'il arracha. En fit une boule et la jeta à la corbeille. Du sac il tira Candide ou l'optimisme. Il lisait, assis sur une chaise de la cuisine.

La lumière mit exactement treize minutes à disparaître. À la lueur d'une chandelle, il vérifia les plombs. Ils avaient l'air en bon état. Il regarda par la fenêtre : le fait qu'au village il n'y ait aucune lumière ne résolvait rien : c'était logique, à quatre heures et demie du matin. Il alluma d'autres chandelles et continua à lire.

Il se réveilla quand il faisait déjà jour. Il s'était endormi sur la table, et maintenant, il se sentait glacé. Il bâilla et il eut la sensation que ses os se transformaient en stalactites. Il palpa les radiateurs, ils étaient tous froids. Il courut vers le chauffe-eau : la flamme était à sa place, mais le thermomètre indiquait zéro degré. Il ouvrit l'eau : 3, 4, 4 et demi& Le trait rouge était loin derrière. L'eau en excès s'écoulait par un petit tube dirigé vers l'extérieur du bâtiment. Le chauffe-eau grogna, la flamme semblait prête à se répandre sur le brûleur, mais elle s'éteignit.

Il pensa préparer du café. Voyant le bocal plein de grains entiers, il se rappela que le moulin à café était en panne depuis la dernière fois. Il chercha un pot et y versa du lait. Alors il eut une meilleure idée : il laissa le pot au lait sur le marbre et chercha une cocotte et une casserole. Il alluma le gaz de la cuisinière (la cuisinière fonctionnait, c'était la moindre des choses). Il nettoya et fit bouillir les crevettes. Ensuite, il mit la casserole sur le feu, avec du beurre. Il y ajouta le jambon, coupé en dés, et du poivron vert émincé. Il remua pendant quelques minutes et, sans s'arrêter, il versa un peu de farine. Une minute plus tard, il ajouta les crevettes, de l'eau, des tomates coupées en quatre, de l'oignon, de l'ail et du persil, le tout bien haché. Au premier bouillon, il ajouta du riz, du sel, du poivron rouge, la sauce de soja et du vinaigre. Il posa le couvercle et baissa le feu. Pendant une demi-heure, il regarda mijoter son oeuvre.


On sonna à la porte : un blanc-bec venait réparer le chauffe-eau de la part du patron du bar. Pol lui montra non seulement le chauffe-eau mais aussi toute la gamme de vieux engins qui étaient en panne ; et les radiateurs : un par un. Il perdit trop de temps dans les explications. Il s'en aperçut en versant le jambalaia : il s'était collé au fond de la casserole, ce qu'il put en récupérer n'était qu'une pâte uniforme et qui n'avait rien de gastronomique.

Il prit le pot de lait et le mit sur le feu. Le type l'appela





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