Rodolf Sirera

Le venin du théâtre
Sirera (et al
Ceci est un extrait de la pièce de théâtre Le venin du théâtre.
Gabriel
Bon. C'est vous qui dirigez la représentation.

Le Marquis (doucement)
Oui, ami Gabriel, c'est moi, en effet.


Gabriel
Vous m'accorderez tout de même quelques secondes pour me mettre en situation ?

Le Marquis
Je patienterai le temps qu'il faudra.

Gabriel
Je vous en remercie.

(Il lit rapidement, mais attentivement, la dernière page du livre. Long silence. Puis il se met soudain à déclamer non sans affectation)

« Dites-moi, mes amis, vous qui m'accompagnez en cette heure la plus grave. Quelle attitude, quelle pose attend-on de moi ?... Quel visage l'Histoire veut-elle que je dessine à l'instant où je meurs ?... Me veut-elle héroïque ? Impassible ? Serein ?... Dois-je laisser au monde une image exemplaire ?... Je le sais, je suis un mythe. Et les mythes ne crient pas! Mais l'Histoire ignore tout de la mort ! De la mort des simples mortels. L'individu ne l'intéresse pas! Elle veut une vision, l'Histoire ! Une vision d'ensemble ! Pas des symptômes particuliers, pas de petite mort privée. Seuls lui importent les résultats.

(Pause. Le Marquis, sans s'en rendre compte, commence à hocher la tête en signe de désapprobation. Gabriel, de plus en plus absorbé par la scène, ne remarque rien)

Pourtant ce sont des hommes qui meurent ! Et les hommes meurent dans d'infinies douleurs, dans les cris, les convulsions. Ils meurent misérablement. Ils souillent les draps de leurs vomissures, de leur sang, de leurs excréments ! Et ils ont peur& Une peur affreuse. Pas la peur religieuse de ce qui vient après, non : la peur sans nom, la peur immonde. la peur concrète de tout homme face à sa mort concrète ! Car la mort est le grand cérémonial de la peur, comprenez-vous ? »

Le Marquis
Non.

Gabriel (s'interrompt, désarçonné)
Comment? Que dites-vous?

Le Marquis
Je dis : non. Je ne comprends pas. Du moins, pas votre façon d'interpréter le personnage.

Gabriel (se lève, réprime sa colère et dit d'une voix posée)

Dois-je comprendre que mon interprétation ne vous plaît pas ?

Le Marquis
Votre interprétation ne transmet pas ce qui arrive au personnage. Comment pourrais-je comprendre quand je ne ressens pas ?

Gabriel
L'opinion que vous exprimez là sur mon art, Monsieur le Marquis, contredit celle du meilleur public parisien. Et, parlant de ce public, je me réfère à des personnes de compétence, dont la culture et le goût n'ont rien à envier aux vôtres.

Le Marquis
Je vous en prie, Gabriel, écoutez-moi!

Gabriel
Vous m'avez fait venir ici pour me tourner en ridicule. Certes ils s'exprimaient « en le proscenium vers », leur parler n'était pas « naturel », leurs mots pas « d'un usage
courant », mais eux parlaient juste : ils parlaient vrai. Votre Socrate est un poseur, une outre de complaisance morbide. Je refuse de participer plus longtemps à cette comédie. Sauf le respect que je vous dois, Monsieur le Marquis, je n'aime pas que l'on m'insulte.

Le Marquis (calme, sans hausser le ton)

Vous ne voulez pas comprendre. Ma pièce n'est pas une pièce comme les autres.

Gabriel (incisif)
Je l'avais remarqué. Et mon art dans l'affaire ?


Le Marquis
La relation est évidente. Une écriture nouvelle requiert un jeu nouveau.

Gabriel
Ça voyons ! Non content de vous improviser poète dramatique, vous avec un air de voulez encore m'apprendre mon métier !

Le Marquis
Je dis simplement que vous ne pouvez pas interprétez justement un patient sentiment dont vous n'avez pas l'expérience directe. Vous n'avez jamais été en train de mourir personnellement.

Gabriel
Si j'avais été en train de mourir, je serais mort et je ne ferais plus de théâtre. Décidément, vous voulez m'entendre énoncer des évidences.(Éclatant de rire) Eh bien, oui ! Chaque soir, après sa mort, Phèdre se relève, ramasse ses jupes et vient saluer. Ainsi peut-elle mourir autant de fois qu'il plaît à son public.

Le Marquis (comme pensif)
Mais elle ne meurt pas chaque soir de manière identique. Il y a toujours de petites différences.

Gabriel
De petites différences, oui, qui font tout l'art du théâtre !

Le Marquis
Mais je veux que ma pièce soit unique, moi ! Comme sont uniques mon palais, mes tableaux, mes meubles, mes bijoux!
(Il marche de long en large dans le salon) Mes livres même ! Oui, des textes que j'aime, imprimés en un seul exemplaire!

Gabriel
Un texte, soit, mais une représentation perplexe.

Le Marquis
La représentation aussi, Gabriel ! C'est précisément la représentation qui m'intéresse !


Gabriel
Et où la conserverez-vous ? On n'accroche pas au mur une représentation théâtrale comme on fait d'un tableau.

Le Marquis
Je l'inscrirai ici. Dans ma mémoire.

Gabriel (haussant les épaules)
S'il s'agit d'un caprice!

Le Marquis (solennel)
Il ne s'agit pas d'un caprice, mais d'une nécessité!

Gabriel
Bien. Mais il semble que je ne sois pas l'homme de la situation. Vous devrez chercher un après une autre comédien capable d'atteindre au niveau de courte pause, réalisme que vous exigez. Je doute que vous le trouviez. Nous sommes tous d'une même école.

Le Marquis
Je n'ai besoin de personne d'autre que de vous !

Gabriel (déconcerté)
Vous disiez pourtant!


Le Marquis
Vous ne m'avez pas laissé finir ! Et nous en avons presque oublié la marche du temps. (Comme se parlant à lui-même)
La marche du temps& Cela pourrait devenir dangereux.

Gabriel
Vous avez dit « dangereux » ?

Le Marquis
Comment comprendriez-vous ? Chaque fois que j'ai tenté d'aborder le sujet, vous m'avez fait dévier de mes pensées par vos spéculations académiques& qui sont, à l'heure qu'l est, hautement superflues.

(Gabriel paraît soudain incapable de garder l'équilibre. Il prend sa tête entre ses mains et étouffe un gémissement. Le Marquis le regarde, préoccupé)

Vous ne vous sentez pas bien ? Qu'avez-vous ?

Gabriel
Je ne sais pas: un vertige, un malaise. C'est étrange! Mes jambes refusent de me porter. Avec votre permission, je vais m'asseoir. Il faut que je m'asseye un moment.

(Il avance, chancelant, vers le fauteuil de pierre, sans que le Marquis fasse le moindre mouvement pour l'aider)

Veuillez m'excuser& mais il m'est difficile de me concentrer. Non. Je ne peux pas suivre vos raisonnements. Sincèrement, je ne me souviens de rien. Je ne sais plus de quoi vous me parliez. J'ai oublié. Et vraiment, j'ignore les raisons de cet épuisement inattendu.


Le Marquis
Les raisons sont simples, Gabriel. Elles sont dans ce vin de Chypre. Et dans la marche du temps.

Gabriel
Dans le vin ?

Le Marquis

Faut-il vraiment que je vous explique tout, comme à un écolier obtus ? J'i voulu vous tester, Gabriel. J'ai fait sur vous une expérience.

Gabriel (commençant à réagir, une légère appréhension dans la voix)

Une expérience artistique, vous voulez dire ?


Le Marquis
Une expérience de physiologie appliquée& à la technique de l'acteur.

Gabriel
De physiologie ?

(Il comprend soudain. Pris de peur, il veut se lever, mais les forces lui manquent et il retombe dans son siège)

Le vin ! Oh non, non ! Mon Dieu, comment avez-vous pu ?

Le Marquis
Je voulais savoir.

Gabriel (hurlant de panique)
Savoir ? Il n'y a qu'une chose à savoir ici : vous êtes un assassin !








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