Amanda Michalopoulou

Une mère sait mieux
Making_mamas_07_petit_supermedium
Traduit du grec par Michel Volkovich

On s’arrêta au rayon charcuterie et Dimìtris me montra les tranches de jambon roses rectangulaires. Elles formaient une tour assez haute.
— Mettez-nous dix tranches, dis-je à la vendeuse qui pendant ce temps aiguisait ses couteaux. Mais promets-moi, mon chéri, qu’on ne va pas les jeter encore une fois. Tu promets ?
La vendeuse ouvrit la bouche et fixa sur nous des yeux exorbités. Le filet qui protégeait ses cheveux et la blouse blanche de service, qu’une ceinture fermait sur le devant comme un peignoir, lui donnaient l’air d’une fille qu’on a tirée de sa baignoire en catastrophe.
— Dix tranches, répétai-je.
Sans un mot elle détacha les tranches et les compta mentalement. Ses ongles brillaient sous les gants de protection transparents. Roses comme le jambon, crochus. Couverts de paillettes qui formaient un dessin complexe, géométrique.
— Tu crois que c’est une sorcière ? demanda Dimìtris en me les montrant.
— Cht ! On ne montre pas du doigt ! chuchotai-je, puis je me baissai pour renouer ses lacets.
La vendeuse se pencha par dessus le comptoir, tenant le paquet à deux mains, et rouvrit la bouche comme pour dire quelque chose.
— Tout va bien ? demandai-je.
Elle me tendit le paquet sans refermer la bouche.
— Elle m’a l’air un peu zinzin, chuchotai-je à Dimìtris, et je le pris dans mes bras. De ma main libre j’ouvris le siège pliant du caddy et l’assis dedans. Il passa les jambes dans les ouvertures et se mit à frapper du pied le grillage.
— Hé, doucement, bonhomme. Dans cinq minutes on a fini.
La vendeuse à présent servait un monsieur au rayon des fromages. Tous deux étaient tournés vers nous et nous regardaient.

— Pourquoi tout le monde nous regarde, maman ?
— Parce que la plupart des enfants sont à la crèche, à l’heure qu’il est.
Le supermarché baignait dans une lumière toute blanche qui flattait les produits, mais pas les clients. Ils poussaient leur caddy, le visage blême. Les conserves, les yaourts, les olives, au contraire, en pleine lumière, vivaient leur heure de gloire. J’étendais le bras, prenais un article et aussitôt Dimìtris me l’arrachait des mains pour le déposer dans le caddy avec douceur.
— Bravo, mon chéri, murmurai-je. Comment ferais-je sans toi ?
— Qu’est-ce que tu faisais quand j’étais pas né ? demanda-t-il gravement.
— J’allais et venais sans but. Mais je ne le savais pas encore.
— Tu étais où ?
— Nous habitions Athènes. Mais quand tu es né nous avons décidé d’aller vivre dans la banlieue nord.
— Pourquoi ?
— Parce que les enfants ont besoin de verdure. Et l’air d’Athènes est très pollué.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est une grande ville.
Du coin de l’œil je voyais qu’on nous regardait encore. Un enfant dans un autre caddy nous montra du doigt et sa mère changea aussitôt d’allée.
— Tu as vu, maman ? Il montre du doigt aussi. Pourquoi c’est mal de montrer du doigt ?
— Parce que les gens croient qu’on dit du mal d’eux.
La caissière nous dévisageait au lieu de faire son travail. J’étais en train d’aider Dimìtris à descendre du caddy.
— Reste ici, mon chéri, ne t’éloigne pas !
Elle regardait tantôt l’enfant, tantôt la mère.
— Nous sommes pressés, dis-je d’une voix étouffée.
Alors seulement elle se mit à scanner les codes-barres de nos achats. Mon fils les avait alignés en bon ordre sur le tapis roulant noir. Je les fourrai le plus vite possible dans les sacs plastique, voyant Dimìtris jouer avec la cellule photo-électrique de la porte.
— Si tu arrêtes, m’écriai-je par dessus la tête de la caissière, on ira au centre commercial manger un gâteau.

Nous n’étions pas pressés. Ce que j’avais dit à la caissière, c’était pour échapper à son regard bovin. Nous avions toute la journée à nous, rien qu’à nous. Pour se promener sans but. Passer devant les vitrines de toutes ces boutiques. Je ne regardais pas les vêtements, mais mon reflet dans la vitre. Mon regard glissait sur les vitrines, accrochant parfois dans ces images fugitives une partie de mon moi véritable — celui qui ne change pas quand on grandit, qu’on se marie, qu’on fait des enfants et qu’on commence à s’inquiéter pour eux. Un moi qui s’efface toujours dans un vrai miroir.
La pâtisserie nous attendait. Dimìtris aimait le gâteau de semoule. Je prenais toujours un petit bakhlava à la pistache. On nous apporta aussi deux grands verres d’eau. Après le doux choc provoqué par le miel, un peu d’eau s’imposait. La serveuse vint se planter devant nous. J’ignorais son nom, je l’appelais « la dame de la pâtisserie du centre commercial ». Elle avait des cheveux noirs coupés court, un corps grassouillet, mais moi aussi, je pense, travaillant dans un lieu pareil, je me serais arrondie comme elle.
— Comment allez-vous ? dit-elle d’un air grave.
— Très bien. On profite du soleil. Quel beau temps aujourd’hui ! Et si ce garçon mange son gâteau on pourrait aller ensuite aux balançoires, d’accord, Dimìtris ?
— Oui ! s’écria Dimìtris, mais la dame de la pâtisserie du centre commercial n’y prêta guère attention. Elle ne regardait que moi.
— Je me demandais… dit-elle, puis s’arrêta. Pourquoi vous lui prenez un gâteau ? Je ne l’ai jamais vu le manger.
— À cet âge-là, ils demandent quelque chose et l’oublient juste après.
Je me penchai vers mon fils et l’embrassai sur la joue pour qu’il m’accorde un peu d’attention. Il était de nouveau distrait, regardait au loin, au-delà des escalators et des boutiques. Quand je parlais avec d’autres, ses yeux perdaient de leur vivacité.
— Vous vous rappelez ce que vous a dit votre mari la dernière fois ? Pourquoi il ne mange pas ?
Le soleil qui tombait sur elle créait des reflets blancs ici ou là, qui m’empêchaient d’avoir une image unifiée de son visage.
— Une mère sait mieux, me hâtai-je de dire, baissant les yeux. Les hommes ont peur tout le temps. Qu’est-ce qui pourrait lui arriver, dites-moi ?
Je passai les doigts dans les cheveux de l’enfant.
— Enfin madame, madame ! dit la dame de la pâtisserie du centre commercial, me serrant le poignet avec angoisse.
Mais qu’avait-elle donc, elle aussi ? Qu’avaient-ils donc, tous ces gens ?
Je dégageai mon bras et me levai. Je comptai ma monnaie et lui laissai un petit pourboire. Moins que d’habitude. Incroyable, cette façon de fourrer son nez dans les affaires des autres.

En chemin Dimìtris shoota dans une capsule de bière.
— Ne descends pas du trottoir, d’accord ?
C’était un enfant, il voulait jouer. Je le comprenais. Le soleil était un scintillement lumineux au-dessus de nos têtes. Par moments j’aurais voulu moi aussi fermer les yeux et faire des folies. Appuyer le dos contre un mur ou marcher en zigzags, ce qui m’amusait beaucoup étant petite. Mais les trottoirs de Kifissia était trop étroits, presque inexistants. Et quand la rue s’élargissait un peu, on creusait un trou pour y planter un arbre maigrichon. Je craignais qu’il ne tombe dans l’un de ces trous. Je ne pouvais pas me laisser aller un seul instant.
— Dimìtris ! Mon petit chéri !
Il shootait dans sa capsule de bière sans répondre.
— On ne va pas rester longtemps aux balançoires, d’accord ? Il est tard.
Il marchait en équilibre sur le bord du trottoir. En dessous du bermuda, ses jambes étaient minces comme des allumettes, et j’avais du mal à croire qu’un jour elles auraient l’air vraies. Il était si maigre. Parfois je craignais qu’il ne se casse.
Il arriva le premier aux balançoires, monta tout seul sur l’une d’elles et je défis la chaîne de protection.
— Très haut, maman !
— On y va.
Je tirai le siège de la balançoire jusqu’au niveau de ma poitrine, puis le poussai avec force. C’était un geste symbolique : envoyer son enfant si loin, au-delà des arbres et faire que cela ait l’air d’un jeu. La petite fille qui se balançait à côté demanda à sa mère pourquoi sa balançoire à elle n’allait pas aussi haut. La mère se pencha et chuchota à son oreille.
— Plus haut, maman !
— Elle ne va pas plus haut, mon chéri, dis-je, mais je poussai de toutes mes forces pour lui faire plaisir. Je me rappelais cette sensation : les arbres qui se rapprochaient, le bruissement de l’air et ce qu’ensuite on ressent quand par la force de la volonté on les repousse, puis qu’on saute à nouveau par dessus, comme un obstacle.
— Tiens, fais comme la petite fille ! Il faut que tu bouges tes pieds toi aussi ! Lui, c’est Dimìtris. Et toi comment t’appelles-tu, grande fille ?
Elle me jeta un regard étonné. Puis elle ouvrit la bouche et un peu de salive coula. C’était une de ces fillettes qu’on habille comme des poupées Barbie, robes roses à rubans et perles en plastique. Sa mère arrêta la balançoire au vol, ce qui fit pleurer la petite. Puis elle remit la chaîne, prit sa fille dans ses bras et s’éloigna, comme si elle se rappelait soudain une course urgente.
Je vis s’approcher deux fillettes plus âgées, sucette à la bouche. L’une d’elles monta sur la balançoire de Barbie tandis que l’autre, venue se placer de notre côté, nous observait. De temps en temps elle frottait sa sandale sur le gazon en plastique de l’aire de jeux, d’où un raclement qui produisait en moi des vagues de frissons-chair de poule.
— Vous n’êtes pas un peu grandes pour ces balançoires ? demandai-je.
La fillette haussa les épaules et sortit la sucette de sa bouche. Une de ces sucettes bariolées, qui luisait au soleil.
— Vous êtes encore plus grande, dit-elle.
Je souris et m’approchai.
— Oui, mais moi je pousse mon fils qui va à la crèche. Vous, vous avez quel âge ? Neuf ans, dix ans ?
— Huit ans, dit la petite en tournant la sucette dans sa bouche.
Elle la ressortit ; sa langue était bleuâtre.
— La balançoire que vous poussez est vide. Où il est, votre fils ?
Pendant que je parlais à la fille en tournant le dos à Dimìtris, il avait dû freiner du pied et relever la chaîne sans bruit. À présent il était assis tout seul sur le tape-cul.
— Ne refais jamais ça ! m’écriai-je. Jamais ! Tu m’entends ?
J’allai m’asseoir à l’autre bout du tape-cul, ce qui le fit s’élever doucement. Il ouvrit les bras.
— Tiens-toi ! Tiens-toi !
Du coin de l’œil j’aperçus Stàthis. Il avait ouvert la porte basse de l’aire de jeux et courait vers moi. Sa cravate flottait. Ses cheveux, telle une crinière de cheval. Trop longs — il fallait qu’il les coupe. Le voyant, Dimìtris agita aussitôt furieusement les pieds.
— Maman, laisse-moi descendre ! hurla-t-il.
Je le fis descendre doucement.
— Ne t’éloigne pas, dis-je.
Stàthis s’assit à la place de Dimìtris.
— À qui parlais-tu encore, Danaé ?
Sa voix semblait fatiguée.
— À notre fils. À qui d’autre ?
— Où est notre fils, Danaé ?
Je regardai le tapis vert de l’aire de jeux. Nous pourrions en mettre un sur notre terrasse.
— Où est notre fils, Danaé ? reprit-il avec douceur. Tu te souviens de ce qui est arrivé à notre fils ? Tu as pris tes pilules aujourd’hui ?
Je fis signe que non.
— La femme de la pâtisserie du centre commercial m’a téléphoné. J’ai bien fait de lui laisser mon numéro de portable la dernière fois. Elle m’a dit que tu avais encore acheté deux gâteaux et que tu parlais toute seule.
Je cachai mon visage dans mes mains. Le tremblement revint, par vagues, ce tremblement qui n’est pas des larmes et n’a pas de nom.
— Calme-toi, ma chérie, dit Stàthis. Je suis là.
J’entrouvris les yeux et vis le ciel couleur de sang. La nuit tombait. Je m’appuyai contre l’épaule de mon mari et le laissai m’emmener.







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