Jana Juráňová
Rose
Rose se regarde dans le miroir. Elle a un frisson de dégoût. Si au moins les toilettes étaient propres ! Rien que l’odeur… Mais pas si facile pour elle d’en sortir. Elle se penche au-dessus du lavabo et l’examine : vomira ? vomira pas ? Quand elle était petite, on lui a appris : si tu as la nausée, enfonce un doigt dans ta gorge, ça te fera vomir ce que tu n’as pas digéré, et ça te soulagera. Elle n’a jamais fait le test, et ce ne sera pas pour cette fois-ci. Elle ouvre le robinet d’eau froide et met ses poignets sous le jet. Elle prend de l’eau dans ses mains, rafraîchit ses tempes et son front de ses mains froides. Elle espère que ça va la soulager, juste un tout petit peu. Peine perdue. Elle reprend un peu ses esprits et une pensée lui vient soudain : pourquoi vomir dans le lavabo ? Elle se précipite dans les toilettes, et là, elle est pris d’un nouveau haut le cœur. Elle se penche au-dessus de la cuvette ; bizarrement, la nausée disparaît. Elle entend un bruit de porte et des pas. Vite, elle claque la porte des toilettes. Quelqu’un est entré, enfin « quelqu’une », normal, elle est dans les toilettes pour dames.
Rose écoute avec angoisse le bruit des talons qui martèlent le sol. Une main étrangère saisit la poignée des toilettes où elle est justement. Heureusement qu’elle avait fermé à clé. Peu après, un abondant flot se fait entendre dans les toilettes d’à côté, un bruit de papier, la femme se rhabille, crac, et sort. Elle se met alors à fredonner un petit air. Rose la reconnaît à sa voix : Tante Yolande. Elle l’imagine très bien, face au miroir, se mettant un rouge à lèvres vieux de vingt ans, passant sa langue sur ses lèvres d’une manière gourmande ; la porte claque. Yolande est sûrement déjà dehors. Rose, aux aguets, a oublié de vomir. Avant même de pouvoir reprendre son souffle, des pas élégants entrent dans les toilettes. Rose sait pertinemment de qui il s’agit : Hélène, sa belle-sœur. Rose ne la supporte pas depuis le jour où Michel l’a amenée à la maison. Aujourd’hui, elle ressent vis-à-vis d’elle une certaine indifférence bien qu’elle devrait lui manifester un minimum de reconnaissance. Hélène s’était en effet occupée d’elle à l’église, lors de la messe, quand Rose avait failli tomber dans les pommes. Elle se dit qu'elle ira la remercier, elle le fera plus tard. Pour le moment, elle reste calfeutrée dans les toilettes, dans un hôtel où se déroule une fête de famille, fête qui a rendu Rose malade.
Ce matin, quand Rose avait failli s’évanouir, devant l’autel de l’église où devait avoir lieu la messe en souvenir de son père, Hélène l’avait aussitôt rattrapée et ramenée vers le banc en la soutenant. Elle l’avait fait avec égard, sans le moindre commentaire, même pas en silence. Au fond d'elle, Rose avait apprécié ce geste. Elle avait précisément besoin de ce qu’avait fait Hélène : que quelqu’un l’évacue charitablement et la mette à l’écart, là d’où personne ne verrait rien. Elle était jalouse de l’indifférence avec laquelle Hélène prenait part à la fête. Elle, elle pouvait se permettre le luxe d’être présente uniquement physiquement, un luxe dont Rose ne pouvait pas même rêver en ce moment précis. Elle était jalouse d’Hélène, comme autrefois, il y a bien longtemps, elle l’était de ses camarades et de leurs nouvelles robes. Si seulement Rose pouvait être totalement absente de cette fête par la pensée ! Elle savourerait les situations embarrassantes, elle s’en amuserait vraiment et méchamment. Malheureusement, ça ne marchait pas. Elle était l’un des protagonistes d’une comédie tragique dont elle n’était pas le metteur en scène.
Quand Rose était arrivée ce matin à l’église, elle s’était comme toujours agenouillée et avait levé les yeux vers l’autel. Mais aujourd’hui, elle avait sa place réservée au premier rang, tout comme sa mère et les autres membres de la famille. Avant même de faire ces quelques pas, ses yeux s’étaient portés sur les statues situées dans les petites niches latérales, avancées par rapport à l’autel principal. D’un côté la Vierge Marie, de l’autre le Christ. Ils montent la garde devant l’autel, sans que l’on sache contre qui. Ces statues sont étranges. Comme si elles ne se rattachaient à rien. Cela faisait longtemps que Rose n’y prêtait plus attention. Quand parfois, pendant la messe, au cours d’un sermon ennuyeux, ses pensées vagabondent, elle s’étonne de les voir : elles s’offrent au monde dans un mouvement généreux mais abstrait. Marie tient dans ses mains jointes un grand chapelet qui ne lui a jamais servi à prier de son vivant. Jésus, le bras tendu, mal sculpté, d’un jaune pâle, bénit on ne sait qui. Comme s’ils ne comptaient pour personne. Leurs gestes sont figés dans une étrange crispation. Leur drapé de pierre tombe en plis étonnamment distingués et dessine des lignes sans netteté et sans corps. Les visages peints sont sans expression.
Sous la statue de la Vierge Marie, ce matin, on avait accroché à une ficelle de couleur une photo de son père en uniforme de garde de Hlinka. Rose n’avait jamais vu cette photo auparavant. Cette photo ne venait pas de l’album de famille. Sous la photo, il y avait un faux vase en cristal dans lequel on avait mis des lys roses et des roses rouges déjà un peu fanés. Sous la statue du Christ, on avait accroché une photo de l’Oncle Antoine, le frère de son père, et, à côté, dans un petit vase encore plus hideux, un bouquet de lys jaunes et de rouges roses. Rose avait du se retenir au banc. Elle avait légèrement vacillé, puis s’était surprise à réaliser que ces fleurs n’allaient pas ensemble. Avant que l’odeur lourde et répugnante des lys fanés ne parvienne aux narines de Rose et avant de pouvoir réprimer dans sa gorge un sanglot incontrôlé, un rire hystérique et de terribles insultes, sa belle-sœur, Hélène, avait eu la présence d’esprit de la soutenir avec ménagement et de l’asseoir sur le banc du deuxième rang, afin qu’un dos un peu large puisse charitablement lui masquer la vue. Durant la messe, Rose resta assise, les lèvres pincées, les poings serrés sous le banc ; elle jouait avec son mouchoir en papier. Elle baissait la tête au maximum afin d’en voir le minimum. Après tout ce temps, sa nausée avait définitivement disparu. Elle était tellement furieuse qu'elle n’avait même pas réussi à s’évanouir.
Maintenant aux toilettes, elle se demandait en vain pourquoi elle ne s’était pas opposée à cette idée effroyable de commémorer l’anniversaire de son père déjà mort et l’anniversaire de sa mère encore vivante et, comble de tout, leur anniversaire de mariage. Mais au fait, de qui venait l’idée ? Ils auraient pu se contenter de célébrer une messe commémorative, d’aller au cimetière, de réunir le cercle familial. Le cercle ? Le demi-cercle ? En tout cas, quelqu’un avait lancé l'idée : il fallait faire une fête. Rose se retrouvait confrontée à des questions non posées. Où aura lieu la fête ? Qui l’organise ? Cela planait dans l’air. Rose aurait pu complètement s’en ficher ; mais au fond, elle ne pouvait supporter l’idée que Yolande se charge de l’organisation de cette fête.
« Qui a installé ça là-bas ? » siffla Rose à l’oreille d’Hélène, d’un air fâché. Hélène se contenta de sourire d’une manière coupable et craintive, et elle cligna des yeux, peu sûre d’elle. L’interrogeant du regard, elle désigna Tante Yolande.
« Qu'est-ce que ça veut dire ! » s’indigna Rose à voix basse.
« Tu vas l’enlever ? » demanda Hélène.
Rose jeta un coup d'oeil autour d’elle. Les gens commençaient à arriver. Elle aurait du venir à l’église plus tôt et tout contrôler. Elle prit une grande inspiration et resta assise sur le banc. Impuissante, elle suivait des yeux Yolande, tout endimanchée dans son tailleur des jours de fête ; cette dernière se dirigea tout d’abord vers la photo du père défunt puis vers celle de l’oncle. Elle les arrangea toutes les deux très légèrement, remua avec satisfaction les fleurs dans les vases et s’assit victorieusement au premier rang. Rose suivait du regard son chapeau, incliné légèrement et avec coquetterie, agrémenté de plumes bigarrées. Au premier rang, il y avait aussi maman, à côté d’elle Gloria, la sœur cadette de maman, en tenue de religieuse. De l’autre côté, Yolande. La messe commença, Rose était assise, comme absente, et espérait que cela ne durerait pas trop longtemps. Seulement, comme à chaque fois qu’elle n’arrivait pas à être captivée par ce qui se passait devant l’autel, cela dura une éternité. Vieux souvenir de son enfance.
Après la messe, le prêtre fut aussi stupéfait par les décorations que Rose l’avait été. Il ne remarqua les photos qu’en allant serrer la main des membres de la famille après la messe. Un peu irrité, il demanda à Rose qui avait installé ça là-bas. A l’expression de son visage, il comprit tout de suite qu’il ne s’adressait pas à la bonne personne. L’instigatrice se tenait à côté, ses yeux brillaient. Tante Yolande. Veuve depuis la mort du frère du père de Rose, la belle-sœur de maman. Rose la soupçonnait d’être immortelle. Il est vrai que les humains sont mortels, mais certains plus que d’autres. Par exemple ceux qui meurent avant nous. Et puis il y a ceux qui sont mortels, mais qui meurent après nous. Rose est convaincue qu’elle sera épargnée par la mort de Yolande. Veuve après le décès de l’oncle, oncle qui avait été pendant quelques années un fonctionnaire communiste assez important, mais c’était il y a bien longtemps. Cela avait été un épisode bref de sa vie, bref et d’autant plus marquant. Et même si, plus tard, il devint un auteur pacifique, écrivant des petits livres pour enfants et des récits historiques anodins qui faisaient référence au présent, il resta marqué à vie. Bâtisseur, militant, voire traître, qui sait. Dans la famille, on ne détaillait pas ses activités, on préférait ne pas en parler. Peut-être que tous pensaient que s’ils les ignoraient, elles cesseraient d’exister. Aujourd’hui encore, Rose garde en mémoire l’odeur d’air confiné qui accompagnait les souvenirs de l’Oncle Antoine. Son père n’évoquait de lui que son côté écrivain, ce qui arrangeait bien Tante Yolande. Sa période était passée depuis bien longtemps bien que, d’après le projet original de ses artisans, elle devait se transformer en des lendemains chantants qui dureraient toujours. Mais les lendemains chantants se sont changés en ceux d’aujourd’hui, et là où la propagande de l’oncle n’avait pas sa place. Il s’est perdu, rien dont on ne se souvienne. Et Rose, impuissante, bouillonnait de colère : comment Tante Yolande pouvait décrire les faits et gestes de son défunt mari, avec quelle naïveté et quelle ruse. Après sa mort, elle l’avait rangé dans une catégorie, avec le père de Rose, opposant au régime, qui convenait très bien à l’Oncle Antoine. La vie poursuit son cours et Tante Yolande a besoin, aujourd’hui encore, d’avoir cette bonne réputation de veuve de héros. C’est pourquoi elle a légèrement modifié l’histoire. Rose aurait ri aux éclats s’il ne s’était pas agi de sa propre famille. Son père et son oncle. Des frères. Des combattants. Des héros. Chacun d’un côté de la barricade, mais jamais ils ne s’étaient affrontés. Les voilà maintenant joliment exposés sous les statues kitsch d’une église, décorés de lys et de roses en train de faner. Tante Yolande a la réputation de fourrer dans un même vase des fleurs qui se contrarient. Elle s’est toujours occupée de son mari de manière exemplaire. Il avait le confort, autant que le permettait la période communiste. Sa renommée mondiale, c’est à lui qu’elle la devait. Il est mort avant la chute de ce régime qui lui convenait si bien, c’est dire que Tante Yolande est la veuve d’un écrivain qui faisait partie des lectures obligatoires à l’école, même si plus personne ne le lit aujourd’hui.



