La nouvelle
Comment va la nouvelle ?
Dans le numéro 21 de Transcript, nous avions interviewé Faith Liddell, qui dirigeait la campagne Save the Short Story (« Sauvons la nouvelle »), une initiative réunissant les associations Booktrust et Scottish Booktrust, le magazine Prospect, NESTA et le festival Small Wonder, dédié à la nouvelle. Cette campagne est à l’origine de la création du National Short Story Prize, décerné tous les ans, et a entrepris de sauver le genre de la nouvelle, pris dans un « cycle de négativité » touchant libraires, éditeurs, lecteurs, et même auteurs. Faith a continué son chemin depuis (elle est actuellement la directrice de Festivals Edinburgh), et le succès de la campagne a été reconnu. Mais qu’en est-il aujourd’hui ?
Le National Short Story Prize, qui existe depuis quatre ans maintenant, était le seul grand prix décerné à ce genre au Royaume-Uni, doté de 15 000 £ pour le lauréat, 3 000 pour le second et 500 pour les trois autres finalistes. Et avec la crise ? Le nouveau Sunday Times EFG Private Bank Short Story Award attribuera 25 000 £ à la meilleure nouvelle, lors du festival littéraireThe Sunday Times Oxford Literary Festival, en mars 2010. Le Frank O'Connor Prize – le plus important de ce genre dans le monde, puisqu’il est doté de 35 000 € – a récompensé cette année Love Begins in Winter, le premier recueil de nouvelles de Simon Van Booy. Le site Short Story dénombre plus de 60 prix récompensant la nouvelle. Mais le genre s’épanouit-il, en dehors des divers prix qui lui sont consacrés ?
Grace, Tamar and Laszlo the Beautiful, de Deborah Kay Davies, lauréat du Welsh Book of the Year 2009 (langue anglaise), doté de 10 000 £, est un récent succès du genre. Cela est sans aucun doute encourageant, même si le recueil évite ce qu’on peut voir comme un inconvénient du genre – l’absence de récit continu – en suivant les deux mêmes personnages dans chaque nouvelle, de l’enfance à la vie adulte des deux femmes. Avec ces extraits de vie d’un côté, et cette progression claire dans le temps de l’autre, il utilise à la fois le souffle du roman et le découpage très digeste des séries télévisées modernes, dont le statut s’est grandement amélioré au cours des dix dernières années. Les séries télévisées – le parent pauvre du cinéma pendant de longues années, maintenant disponibles en DVD pour une consommation encore plus confortable – deviennent un sujet légitime dans les journaux de qualité et les magazines littéraires. Reproduire ce phénomène serait un joli coup. Mais quelle est l’opinion des gens sur la nouvelle ?
Les écrivains apprécient sa ressemblance avec la vie : brève, brisée, mais d’une certaine manière entière, comme une allumette dans le noir (pour paraphraser William Carlos Williams). Haruki Murakami, dans la préface de son récent recueil Saules aveugles, femme endormie déclare : « Ecrire un roman est un défi, écrire une nouvelle, une joie. » Mais comment cette joie se communique-t-elle ? Cette année, le festival Small Wonder avait une impressionnante liste d’intervenants, dont Ben Okri, Michael Faber, Will Self, Owen Sheers et Beryl Bainbridge. Bien sûr, nombreux sont ceux qui cherchent des réponses hors de Grande-Bretagne (même si le genre connaît sans doute des problèmes semblables en Europe). Une brochure du festival Small Wonder le décrit comme étant : « un billet pour un voyage autour du monde, avec des auteurs venus d’Afrique, des Caraïbes, du Pakistan, du Bengladesh, d’Inde, d’Australie, de Libye... » La fin de la domination économique mondiale de l’Occident fait régulièrement la une des magazines et l’objet de nombreux articles. L’hégémonie du marché du livre anglophone (caractérisée par des campagnes de publicité agressives pour les bestsellers, et un faible taux de livres traduits d’autres langues) ne sera pas remise en question tout de suite, mais avec l’arrivée inévitable de nouvelles superpuissances économiques, la concurrence et un échange linguistique accru, la littérature suivra logiquement. Et le dialogue entre les littératures de différentes nations est plus facile avec des textes qu’on peut facilement s’échanger : la poésie entre parfaitement dans cette catégorie, mais étant donné la prééminence de la prose auprès des lecteurs en Europe, et peut-être même dans le monde, la nouvelle semble un choix naturel. Un point peut-être quelque peu spéculatif, mais il y a du vrai dans cette idée.
Une déclaration formulée lors du second Festival International de la Nouvelle de Wroclaw, en Pologne, a attiré l’attention sur le « rôle social inspirant » de la nouvelle ; cette fonction serait-elle l’avenir du genre ? Au festival Small Wonder, Amit Chaudhuri, Helen Dunmore et A.L. Kennedy ont lu des nouvelles écrites pour Amnesty International. D’aucuns jugent la forme problématique (plus « prosaïque » que le poème, mais sans le souffle du roman). Mais elle peut se prêter aux exigences du futur proche ; une nouvelle peut être bien plus directe qu’un poème, sans compromettre la forme, et sera plus succinte que n’importe quel roman.
Cependant, même revêtu d’un tel manteau héroïque, on peut se demander comment (et si) le genre en lui-même peut être sauvé. La presse écrite, entre Internet et la crise, lutte pour sa survie. Nous n’avons ni Harpers, ni New Yorker, ni Atlantic Monthly – même si de nombreux magazines littéraires (et les autres publications qui font une place à la nouvelle) s’efforcent de lui donner une certaine visibilité et que le site de Short Story est très complet. Sur ce site, libraires et éditeurs nous donnent leurs opinions sur le sujet. Matthew Perren, libraire indépendant, décrit ce genre comme un « déchirement permanent » et admet qu’il ne peut partager son enthousiasme qu’à l’aide de petits inserts qui expriment ses recommandations. Sur Internet, en revanche, les plaidoyers personnels sont la norme. Ra Page, de Comma Press, loue la « liberté morale » du genre (grâce à sa brièveté) ; l’espace d’expression du scandaleux et d’exploration publique des ambiguités de nos histoires préférées est donc là. Si les recueils de nouvelles restent impopulaires en librairie, s’épanouissent-ils en ligne ? Là encore, en extrapolant un peu, on peut penser au succès grandissant de Twitter (qui, il faut le reconnaître, est plus proche de la micro-fiction), à l’usage des téléphones portables dans le domaine éducatif en Inde, et pour la lecture de mangas au Japon.
Dans « Principles of a Story » (disponible en format PDF sur le site de Short Story), Raymond Carver mettait sévèrement en garde contre l’utilisation de « trucs » pour écrire des textes à succès. Quand il s’agit de la promotion du genre, en revanche, il faut essayer, et on essaie, toute une variété de techniques. Sur Internet, l’échange rapide de données brèves est normalisé. Dans le numéro 21 de Transcript, un article de Maike Wetzel se terminait sur un commentaire de John Cheever, qui disait que la nouvelle survivrait « aussi longtemps que nos expériences se caratérisent par leur intensité et leur nature épisodique ». À l’heure où les moyens de diffusion des textes deviennent de plus en plus variés, accessibles et rapides, ce point de vue n’a rien perdu de sa justesse.



