Lucian Teodorovici

Chewing-gum
Mefamily_petit_supermedium
Traduit du roumain par Laure Hinckel Extrait du volume Atunci i-am ars doua palme / Alors je lui ai flanqué deux gifles, Editions Polirom, 2004

Je l’avais rencontrée dans un bar à peine deux heures plus tôt et j’avais décidé de louer une chambre d’hôtel et de profiter avec elle des économies de ma femme. J’étais plongé dans des réflexions pathétiques et nauséeuses au sujet de celle qui ne pensait qu’à préparer à manger toute la journée, à se quereller ou à mettre la maison en ordre. Comme s’il pouvait encore y avoir du désordre après tant d’ordre. Et puis je pestais contre le sort qui m’avait donné un enfant maladroit, qui avait mal au cœur plusieurs fois par jour, et ne trouvait pas d’autre lieu pour vomir que l’un de mes pieds. Comme si les toilettes n’étaient pas aussi faites pour ça ! Mais quelle importance cela avait-il dorénavant ?
À présent, elle se déshabillait, ondulait, lascive au rythme de la musique, s’approchait de moi, m’embrassait, attrapait ma main avec un sourire provocateur et la posait sur ses seins…
— Tu veux un chewing-gum à la menthe ? me demanda-t-elle soudain.
À ce moment précis, la sensation de bien-être que j’éprouvais disparut et fit place à un déluge de tourments. Puis elle lança, juste pour dire quelque chose : « J’aime bien ta chemise. Elle a dû te coûter bonbon. »
— C’est un cadeau…
Il ne se passa plus rien d’autre jusqu’au matin. Je ne pouvais pas coucher avec elle parce que j’étais gêné. Cette fille devait penser que j’étais un pauvre hère qui ne se lavait pas les dents pendant des semaines entières. Si ma femme s’était trouvée à sa place, je lui aurais ri au nez — elle ne mérite pas que je me brosse les dents avant de l’embrasser.
Le matin, la fille me lança un sourire compatissant et méprisant à la fois, et moi, je me sentis triste, terriblement triste, d’autant que je devais rentrer à la maison, là où m’attendait ce que, malheureusement, Dieu avait oublié d’extirper de ce monde : la monotonie exaspérante et morose de la vie conjugale.
Chez moi, je me brossai les dents à trois reprises en moins d’une heure. J’ignorais ma femme qui frottait le sol dans la cuisine en marmonnant quelques blasphèmes à l’encontre d’un destin malheureux portant mon nom. Je me changeai, je nettoyai et je passai au cirage les souliers que mon fils n’avait pas manqué de souiller. Je sortis, montai dans un taxi et descendis devant le magasin où je devais avoir un entretien d’embauche pour un poste d’administrateur.
Dans le hall se trouvait un type barbu qui affirma attendre pour la même raison. Il avait beau être mon concurrent, j’osai entamer la discussion. Je demandai, non sans une certaine inquiétude :
— Vous avez un bon CV ?
— J’ai été administrateur d’un magasin d’État, dit le type.
Mais il a été supprimé.
— Le poste?
— Le magasin. Ils ont fait une discothèque à la place.
— Alimentaire ? je demande.
— Comment ça ?
— Vous avez travaillé dans le domaine de l’alimentaire ?
— Non, dans le textile.
Je fus rassuré. Dans le textile, ha, ha ! J’avais plus d’expérience que le barbu qui n’avait même pas travaillé dans l’alimentation.
Je le regardai en souriant, détendu, et je me permis même un peu de compassion, surtout quand je le vis pétrir entre ses mains un vieux béret, ce qui trahissait à la fois de l’émotion et de la modestie, presque de l’humilité. Je soupirais en me disant que, même si c’était injuste, il fallait reconnaître que la chance ne souriait pas à tout le monde.
Puis je l’entendis proposer :
— Vous voulez un chewing-gum ? Il est à la menthe.
Je me sentis immédiatement bouillir des pieds à la tête. Je bondis :
— Pourquoi ? Et j’imagine que mon émotion se lisait facilement sur mon visage.
L’homme parut consterné. Il me fixa pendant quelques secondes, puis détourna son regard, subitement intéressé par les murs qui nous entouraient. J’insistai, alors que ma question était plutôt dépourvue de sens puisque la réponse s’entendait dans mes soupçons :
— Pourquoi vous me faites ça ?
— Je vous fais quoi ? se défendit le barbu d’un air innocent. Je vous ai offert un chewing-gum, pour être aimable...
— Pour être aimable, je le singeai. Bien sûr, pour être aimable…
Vous trouvez que j’ai l’air d’un imbécile ?
Il fit un signe de tête qui montrait que non. Je ne lâchai pas le morceau.
— Par amabilité ! C’est la meilleure ! Vous feriez mieux de me dire carrément : je sens de la bouche ?
— Non, Monsieur, vous ne sentez rien.
— Alors pourquoi ?
— Je vous ai dit…
Un moment s’écoula pendant lequel je me posai un tas de questions quant à la sincérité de celui qui se trouvait à côté de moi. Puis je lui dis :
— Vous pouvez me donner.
— Vous donnez quoi ?
— Ce que vous m’avez offert il y a quelques instants. Un chewing-gum.
— Je suis désolé. Il est dans ma bouche à présent. D’après votre réaction, j’ai cru comprendre que vous n’en vouliez pas.
Je lui jetai un regard noir, pestai contre son hypocrisie et me levai ; je me précipitai vers la porte et je courus à la recherche d’un kiosque, dans l’espoir de trouver quelque chose pour me rafraîchir l’haleine. Cela me prit un bon moment. Fatigué, en sueur, je revins un bonbon à la menthe dans la bouche au bout d’une demi-heure à l’endroit de l’entretien.
Je trouvai une femme et un homme qui se préparaient à baisser le rideau du magasin.
— Que se passe-t-il ? Il devait y avoir ici un entretien d’embauche, dis-je, éprouvant tout une gamme de sentiments encore indéfinis.
— Nous venons de terminer, Monsieur.
Je m’exclamai :
— Ce n’est pas possible ! Et le ton de ma voix marquait la déception.
Je suis venu pour l’entretien d’embauche, vous ne voyez pas ?! Je suis là devant vous, je suis venu pour l’entretien !
La femme sourit aimablement :
— Vous êtes en retard. Le poste a été attribué au seul candidat qui s’est présenté. Je suis désolée. De toute façon, vous savez, nous apprécions beaucoup la ponctualité, m’informa-t-elle.
J’aurais pu lui expliquer, j’aurais pu crier ou implorer une seconde chance. Mais je me rendis compte qu’elle n’aurait pas été très enchantée d’apprendre pourquoi j’étais en retard. De sorte que, déprimé, je m’éloignai de ces deux-là en pensant aux reproches de ma femme qui commenterait mes nuits perdues à jouer au poker avec les copains — car c’est au poker qu’elle me croyait quand je découchais.
Je m’apitoyais sur moi-même, je serais obligé de supporter encore la monotonie familiale, une longue suite de jours pris dans une attente sans illusion, une femme qui ne parlait que pour se quereller, un enfant qui vomissait avec insistance sur mes souliers…
Je me hissai dans un tramway, car la perte de tout espoir concernant l’obtention d’un emploi modérait largement mon penchant pour le confort d’un taxi.
Un aimable colosse m’aborda et, affichant avec sérénité son insigne de contrôleur, il m’informa qu’il convenait d’avoir un billet pour emprunter ce moyen de transport. Quand, enfin, je compris ce qu’il voulait, une fine couche de sueur me couvrit l’échine à l’idée de l’amende qui allait tomber. Pendant que l’homme remplissait un formulaire, je sortis avec amertume les quelques billets rescapés des « jours sans » de ma femme et je les tendis au contrôleur. Il me sourit avec la même amabilité et haussa les épaules, l’air de dire : « Qu’est-ce que tu veux, chienne de vie ! Et si t’es lourdaud, t’as qu’à penser qu’il peut toujours exister un lourdaud plus malin que toi qui te rendra la vie encore plus pénible. » Seigneur, quelle destinée ! J’étais abattu. Une raison suffisante pour passer le reste de la journée dans un bar.
Je trouvai mon enfant en train de chanter devant le téléviseur, tapant dans les mains inutilement et tournant sur lui-même de manière chaotique, ce qui me permit de constater une fois de plus qu’il était idiot et incurable. Ma femme nettoyait le sol de la cuisine là où elle récurait déjà le matin même. Je m’approchai, je l’embrassai en vertu d’une écœurante habitude. Elle me rendit le baiser d’un air las puis repris sa position de travail en postant (comme une impiété envers l’esthétique) son derrière immense sous mon nez – un geste belliqueux en relation directe avec le retard dont j’étais coupable.
— Je suis désolé, lui dis-je d’un air indifférent, essayant dans ma tête de faire le tri entre les excuses valables et celles déjà utilisées. Tu es fâchée pour la nuit dernière, n’est-ce pas ?
Elle ne me répondit pas.
— Je suis en retard parce que… Je crois que cela ne t’intéresse pas. J’ai... J’ai remporté quelques mains au poker.
J’entendis sa voix insipide :
— Combien ?
— Combien j’ai gagné ? Ben… J’ai ga… Au diable ! À quoi bon ? dis-je en esquissant un geste de dégoût. Sur le matin, j’ai tout perdu.
— Mes économies, c’est ça ?
Je n’éprouvai pas le besoin de confirmer. Elle insista en haussant le ton, se tourna vers moi et me fixa de son regard noir, espérant que je m’en sentirais affecté.
— C’est ça, hein ? Bon à rien ! Tu ne veux pas me répondre ?
Puis après une pause qui ne fit qu’accroître mon indifférence :
— Depuis ce matin tu n’as pas daigné m’adresser la parole. Tu te sentais coupable ?
Je me montrai étonné et me permis même un sourire méprisant.
— Coupable ?
Elle, elle émit un grognement de colère — une sorte de grognement ne portant en lui que de vagues traces d’intelligence.
— Si au moins tu étais vraiment allé au poker cette nuit !
Mais tu n’y étais pas ! lança-t-elle avec certitude. Je ne fis pas le moindre effort pour me défendre. La discussion n’apportant rien d’intéressant, il ne me restait plus qu’à soupirer profondément, à quitter la pièce et à me poser sur un lit en espérant être laissé en paix. Elle pulvérisa cette illusion de calme à venir :
— Ton fils a vomi toute la journée, je n’ai même pas de quoi pour les médicaments, et toi tu n’es pas bon à autre chose qu’à perdre ton temps, dépenser de l’argent et… Oh ! Seigneur, pourquoi ai-je fait la bêtise de t’épouser ?! J’ai eu des prétendants qui sont aujourd’hui millionnaires, tu entends ? Pas millionnaires, milliardaires !
Elle criait depuis la cuisine et, peu après, je l’entendis pleurer ; un autre subterfuge inutile, qui ne provoquait plus chez moi que le dégoût. Le gosse continuait de frapper dans ses mains. Il crachait en l’air, à présent, se précipitait pour tenter de rattraper quelques gouttes de salive qui se répandait dans la pièce. Il n’allait pas tarder à vomir. Je l’étudiais avec une sorte de curiosité, tentant de me soustraire à ma propre nausée. Puis je déclarai : « Le gosse est un idiot. » Je me retournai sur l’autre côté, en fermant les yeux, avant d’ajouter à voix basse :
— Tes milliardaires t’auraient laissée tomber, si tu les avais gratifiés d’un idiot pareil.
Je ne sais pas combien de temps je dormis. En fait, je ne suis même pas sûr de m’être endormi. Je sais seulement qu’à un moment donné je me décidai à chercher un autre emploi. Je parcourus, fébrile, toutes les annonces dans le journal et je trouvai quelque chose de très convenable, qui m’irait comme un gant. Je me présentai à l’heure dite devant le bâtiment où je devais passer l’entretien d’embauche, tout frais, tiré à quatre épingles, le visage souriant, et, pour être tout à fait tranquille, avec deux tablettes de chewing-gum à la menthe dans la bouche. Je fus prié d’entrer dans une pièce où, derrière un bureau, une femme d’un âge considérable, les lunettes posées sur le bout du nez, me détailla des pieds à la tête d’un air de profonde réflexion. Puis elle désigna un fauteuil et m’invita à m’asseoir. Elle terminait de lire la courte présentation que j’avais rédigée à son attention, sans rien laisser paraître sur son visage de l’opinion qu’elle se formait.
— Vous n’avez aucune sorte de motto, remarqua-t-elle d’une voix contrefaite, insupportable, une voix qui me semblait terriblement familière.
— Je ne comprends pas.
Elle avait l’air à la fois ahuri et au bord de la nausée :
— Vous ne savez pas ce que signifie motto ? Ah !
Je tentai de sortir un pauvre « si, bien sûr », mais elle m’interrompit d’un geste décidé. Puis, après avoir gardé un moment les yeux braqués sur la feuille contenant mes renseignements personnels, elle reprit :
— Bien, je ne dis pas non, vous avez une bonne expérience.
Mais vous n’avez porté ici aucune maxime, quelque chose qui vous représenterait, une sorte d’aphorisme ou de règle de conduite… Et elle compléta, elle qui avait la science infuse :
— C’est cela, un motto. Je vous prie d’y réfléchir, de trouver une formule…
— Maintenant ? J’étais estomaqué que l’on puisse prétendre à ça et sidéré parce que je constatais que sa voix ressemblait terriblement à celle de ma femme.
— Pas dans dix ans ! répondit-elle sèchement.
Tout un tas d’expressions célèbres se présentèrent à mon esprit, de Acvila non capit muscam à Hannibal ante portas en passant par les lois de Murphy, mais je ne trouvai rien de satisfaisant, rien qui prouvât ma solidité intellectuelle. Un poème me vint à l’esprit, mais je ne parvenais pas à me souvenir correctement du moindre vers.
La dame derrière le bureau perdait patience :
—Vous y avez pensé ?
Sur un ton grave, après quelques instants d’hésitation :
— Je demeure et j’observe les hommes non-nés mordre les chiens non-nés.
Un regard perplexe, jeté par-dessus les verres inutiles en cet instant précis.
— Quels chiens ? Vous n’allez pas bien ?! De quels chiens vous parlez ?
— Nichita Stanescu (poète roumain, 1933-1983, ndlt), je crois. Je ne me souviens pas bien des vers, mais mon motto, c’est ça.
Elle comprenait, tout en me fixant du regard.
Puis :
— Ah ! Vous avez mauvaise haleine ? me demanda-t-elle soudain, après une courte pause.
Je me sentis de nouveau perturbé. Sa manière directe d’aborder la chose m’intimida, surtout qu’il m’était difficile de répondre précisément à cette question.
— Non… Enfin je ne crois pas. J’ai deux chewing-gums dans la bouche. Enfin je veux dire, je ne sais pas. J’ai mauvaise haleine, Madame ?
— Pourquoi avez-vous acheté du chewing-gum ?
Cette question ne pouvait en aucun cas recevoir de réponse concrète, parce que toute réponse était à mon désavantage.
— Je ne sais pas, dis-je, au supplice.
Elle éleva la voix et me jeta un regard méchant :
— Vous ne savez pas ?
— Je suis désolé, je ne sais pas.
— Je ne vous engage pas, m’annonça-t-elle soudain d’un air impassible.
Le moment était difficile, mais je conservais quelque espoir, j’essayais de comprendre.
— Pour quelle raison ?
— Parce que vous êtes un idiot.
— Mais non. Je vous jure que non !
— Alors, je ne vous engage pas, parce que vous avez mauvaise
haleine.
— Ce n’est pas possible ! J’ai deux chewing-gums dans la bouche !
— Justement. Vous avez deux chewing-gums dans la bouche. Pourquoi ?
Je me rendis compte que je ne pouvais plus rien faire.
— Ce n’est pas que j’ai mauvaise haleine, vieille bique ! Je pue la bonne femme et le gosse désaxé.
La vieille se transforma de manière inattendue en un philosophe grotesque et sénile, âgé de cent ans, aux yeux brillants et asymétriques, qui tétait avec volupté le goulot d’un flacon de vodka.
— Comment as-tu pu être assez bête pour te marier? me di-t-il en interrompant le mouvement de succion de ses lèvres. La vie conjugale est comme un chewing-gum : ça te plaît pendant un moment et puis ça perd son goût. Tu vois, tu t’es marié ! Ça colle comme un chewing-gum et ça n’en finit plus. Ça n’en finit plus… imbécile !
Le vieux semblait satisfait de sa métaphore. Il se mit à rire bruyamment, il était enroué, il toussa et inonda le bureau d’un litre de vodka qui jaillit de manière disgracieuse de ses entrailles.
En m’appelant, ma femme me tira du sommeil. Je constatai alors que, tout était comme avant, je me souvins être rentré à la maison après l’amende dans le tramway, m’être assis, exténué, sur le lit…
— Le repas est prêt.
Je pris place à table, je passai la main dans les cheveux de l’enfant. Il me vomit sur le pied. Ma femme l’essuya en silence. La vie normale, quoi.
Je donnai mon avis en montrant le gosse :
— Il devrait peut-être voir un autre médecin ?
— Cette nuit tu n’étais pas au poker, dit ma femme en faisant semblant de ne pas entendre.
Je me rendis compte que je ne pouvais plus éviter le sujet. Je dis, d’un air indifférent :
— Un copain m’a invité chez lui.
— Je lui donne les médicaments qu’on lui prescrit, me rassura-t-elle. Pas vraiment tout ce qui est prescrit, vu que je n’ai pas assez d’argent. De toute façon, une toux convulsive ne passe pas si facilement. S’il vomit, c’est normal : le médecin me l’a dit. Et tu étais chez quel copain ?
— Tu ne le connais pas. Il n’est jamais venu à la maison.
Elle jeta le torchon avec lequel elle s’essuyait les mains et se mit à pleurer.
— Tu as une maîtresse ? demanda-t-elle au milieu des larmes.
— Non.
Comme d’habitude, elle braqua son regard sur moi. Pendant ce temps, ses larmes coulaient dans l’assiette de soupe.
— Aujourd’hui, tu devais aller à un entretien d’embauche, pour un travail, n’est-ce-pas? Je parie que tu n’y es pas allé.
— Ne pas y aller ! Mais fous-moi donc la paix !
Ma révolte avait beau être sincère, mes paroles flottaient, mon étonnement n’était pas crédible.
— Tu as une maîtresse, dit-elle avec amertume.
— Ce n’est pas vrai ! Qu’elle aille se faire foutre cette putain de vie ! lançai-je en pensant à la nuit passée.
— Le petit est malade. Je te prie de maîtriser ton langage. Le médecin dit qu’il a besoin de calme, il faut tenir compte aussi de ses autres problèmes.
— Les autres problèmes ? Qu’est-ce que la coqueluche a à voir avec sa débilité mentale ? Ma foi, tu sais mieux que moi. Écoutez ça ! La coqueluche à quatorze ans ! Qu’elle aille se faire foutre cette putain de vie !
— Tu as une maîtresse.
Ma femme ne renonçait pas et son obsession m’épuisait. Aujourd’hui, tu t’es lavé les dents trois fois avant de partir à ce soi-disant entretien d’embauche. Quand tu es revenu, tu sentais de nouveau la menthe. Comment crois-tu que je puisse supporter ça ?
— Le « soi-disant entretien » ? Grosse truie ! Je te jure que je suis allé à l’entretien. C’est pour ça que je me suis acheté un bonbon, pour pouvoir me présenter à l’entretien.
— Pourquoi ? Là est la question. Elle ne lâchait pas le morceau.
— Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Le gosse la singeait.
Je lui flanquai une gifle et tentai d’amener ma femme à comprendre.
— Je n’ai pas la moindre amante. Je ne dis pas que je n’aimerais pas, je dis que je n’en ai pas ! Mais j’ai eu peur d’avoir mauvaise haleine. Tu sais, il faut faire bonne impression au début, si on veut se faire engager. Quelle heure est-il ?
L’enfant pleurait, il toussa, se mit à vomir. Ma femme hurlait après moi :
— Pourquoi tu l’as frappé ? Tu sais qu’il est sensible.
— Je n’ai pas voulu. Parfois je m’énerve trop. Quelle heure est-il ?
— Moi je te quitte, tu sais ?
Je hurlai :
— Je n’aurai jamais cette chance. Tu me la donnes cette putain d’heure ?
— Pourquoi ça t’intéresse tellement ? T’as peur d’être en retard chez ta maîtresse ?
— Je vais me pendre, lui répondis-je calmement.
Qu’en dis-tu ? Je veux savoir à quelle heure je vais me pendre.
Ma femme se mit à pleurer encore plus fort, secouée de sanglots pathétiques et ses seins immenses pendaient de manière répugnante, dans un tremblement continu, sous le vieux t-shirt qui lui couvrait le corps.
— Aujourd’hui, je te quitte, dit-elle quand elle en eut assez de pleurer. Je n’en peux plus. Tu ne rapportes pas d’argent à la maison, pire, tu claques tout ce que j’ai mis de côté. Le gosse est handicapé et toi tu le frappes…
— Je suis désolé de l’avoir frappé, OK ? Tu comprends pas ?
— En plus, continuait-elle sans tenir compte de ma dernière phrase, tu te mets à te laver les dents trois fois par jour, tu mâches du chewing-gum… T’as une maîtresse, c’est sûr. Dans le journal, ils écrivent que si l’homme prend trop soin de lui, c’est qu’il a une maîtresse ! Je te quitte !
— Dans quel journal ?
— Quel journal ?
— C’est dans quel journal qu’on écrit que l’homme… Oh, va te faire foutre !
Je me levai de ma chaise et, dans un geste que je ne tentai plus de contrôler, je fis valser l’assiette qui se trouvait devant moi. La soupe alla se coller sur un des murs de la cuisine, dégoulinant en traînées maronnasses parcourues de quelques pâtes. Des traînées disgracieuses. Sans ajouter un mot, je sortis de la maison en pantoufles — mes chaussures étaient sales, comme d’habitude.
Je fis quelques pas dans le hall, je changeai brusquement d’avis, je rentrai, frappai le gosse et hurlai :
— Tu ne vomis plus sur mes godasses, t’as compris ?! Je ne supporte plus !
Je sortis de nouveau, je fis des pas nerveux devant l’immeuble, je fumai une cigarette en pestant contre la saleté qui m’entourait… Au bout de quelques minutes, je montai les escaliers pour rentrer. Mais, au premier étage, une Tzigane, un sac de graines de tournesol à la main, m’interpella entre ses dents noircies et me proposa d’en acheter.
— Je n’aime pas les graines de tournesol, dis-je et j’essayai de la contourner.
— Alors, insista la Tzigane, vous voulez p’t’être un paquet de chewing-gum, m’sieur ?
Je l’attrapai par les cheveux et lui balançai violemment mon poing dans la figure. Elle hurla et tomba à la renverse dans l’escalier.
Les portes de deux appartements s’ouvrirent et les voisins se montrèrent très énervés. L’un d’eux descendit jusqu’à moi, m’apprit que j’avais tué la Tzigane et je me mis à rire.
— Elle l’a pas volé ! Désormais, elle ira proposer ses chewing-gums ailleurs.
Peu de temps après, prévenus par les voisins, deux policiers apparurent, irrités et las à la fois. Ils voulurent me passer les menottes. Ma femme pleurait, je lançais très sereinement des jurons à l’adresse des policiers et mon gosse de quatorze ans sautait au milieu du salon, tout aussi stupidement que d’ordinaire, tapait dans ses mains et s’évertuait à chanter quelque chose :
— Un éléphant, un éléphant…
Il s’interrompit, hésita quelques secondes en attendant de se souvenir de la suite, chercha du regard le mur le plus proche, lui lança deux coups de tête, puis sanglota tout heureux avant de recommencer à frapper dans ses mains.
— Un éléphant qui se balance sur une toile, toi…. Il s’interrompit brusquement, toussa, vint jusqu’à nous et vomit sur le pied d’un des policiers.







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