Pierre Mejlak
Evelina
Il l’avait rencontrée au Hungry Duck, au cœur de Moscou, là où les dames peuvent boire autant qu’elles veulent sans rien payer jusqu’à onze heures et demie du soir. Deux d'entre eux se retrouvèrent au bar. Elle face à un Hanky-Panky, lui une Vodka Martini. Leur regard se posa d'abord sur leurs verres ; ensuite, ils se regardèrent l’un l’autre et comprirent qu'ils étaient plutôt seuls. C’est étonnant comment, même dans le gel de Moscou, un mot peut en appeler un autre. Et le matin suivant, il fut un peu surpris de se voir quitter son petit appartement, Evelina lui ayant laissé entendre qu'elle voudrait le rencontrer de nouveau. Ce qui advint.
Et six mois après elle était là avec lui dans la maison qu'il avait héritée de son grand-père, dans un pays rabougri quelque part entre Sicile et Libye. Roża – la voisine d’en face, qui donnait la communion aux vieilles dames du village – dit que pour avoir trouvé une femme il avait certainement dû l'acheter. D'autres réfléchirent un peu et dirent qu'il l'avait achetée sur Internet. Et il y en avait certains qui souriaient chaque fois qu'ils voyaient le couple, comme si c’était une plaisanterie. Évidemment, quelques prêtres et surtout ceux qui leurs étaient un peu trop proches regardaient le couple comme s'ils voyaient Judas Iscariote porter une caisse de Hopleaf. Puisque - bien évidemment – ils vivaient dans le péché. Pas tellement parce qu’ils couchaient ensemble avant le mariage, mais parce qu’ils voulaient régulariser l'irrégulier. Ils vivaient comme s'ils étaient mariés. Même chez l'épicier, que Dieu leur pardonne, ils allaient quelquefois ensemble acheter du beurre. Et ils le regardaient d’un regard, ce regard qui semble vouloir dire 'pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font'.
Ils étaient heureux. Elle prit soin de la maison, la décora, arrosa le bougainvillier, tua les mouches et faisait des tours à vélo, alors que lui aurait plutôt fait la navette de la maison au travail et du travail à la maison. Ils n'avaient jamais beaucoup parlé de religion, à part des choses évidentes, comme ‘oh regarde, tu vois là bas l’église’, ou alors en passant, comme quand elle descendit un tableau de la Dernière Cène du mur de la cuisine parce qu'il n’allait pas avec la décoration, ce qu’il accepta avec un pincement au cœur. Il était catholique. Baptisé, communion solennelle et confirmation. Mais comme Evelina n'avait jamais trop parlé de ce genre de choses, il n'avait jamais voulu leur donner trop d’importance lui-même.
Jusqu'au jour où, c’était un samedi matin, alors qu'Evelina faisait un tour à bicyclette, ils ne leur apportent la Madone.
« Nous vous avons apporté la Madone», dit le voisin, en ouvrant la porte d'entrée.
La Madone fit tout le tour du village, d'un bout à l'autre, chaque maison la passant à la suivante. Chaque maison la garderait deux jours, surtout dans la cuisine, les éclats d'huile de la poêle frappant son visage, ou dans le salon à côté de Super One TV.
Que devait-il faire ? Dire au voisin qu'il ne la voulait pas parce qu'elle ne correspondait pas à la décoration d'Evelina ? Refuser la Madone ? N'était-ce pas elle qu'il priait chaque fois qu'il était dans la salle d'attente du docteur se tordant de douleur ? Et maintenant il devrait la refuser ? Pas de chance.
Il la rentra, il la plaça sur la table de la cuisine et retourna se couper les ongles des pieds. A ce moment-là, Evelina rentra.
« C’est quoi ce truc ? »
« Que veux- tu que ce soit, Evelina ?! C’est la Madone. »
« Et qu’est-ce que fait la Madone dans notre cuisine ? »
C'était inutile d’essayer de lui expliquer. Il n’était pas possible de lui faire comprendre qu’il y avait des gens qui passaient leur temps à s’occuper de ces choses-là. Evelina prit la Madone et la mit sous les escaliers, de manière qu’il fallait s’accroupir pour la voir, comme pour passer sous un camion.
« La Madone peut bien rester là pour deux jours. »
Et il fit comme d'habitude. Il resta silencieux. Les querelles inutiles l'ennuyaient. Mais ce soir-là, dans la maison appelée ‘In-Nann’ (en souvenir de son grand-père), des choses étranges commencèrent à se produire. D'abord les lumières s’éteignirent. Seulement les leurs dans toute la rue. Et aussitôt qu'il tenta de toucher le disjoncteur, celui-ci cracha une telle flamme qu’elle faillit lui rôtir la main. C'était trop tard pour appeler Ġużi l'électricien, ils décidèrent donc que juste pour cette nuit ils se coucheraient tôt. Et, avec à chaque côté du grand lit une bougie qui se consumait lentement, il s’allongea et commença à regarder fixement le plafond, et les ombres étranges qui se formaient devant ses yeux. Parmi celles-ci, une grande ombre commença à prendre forme. C'était la forme d'une flèche. Non, en fait, elle ressemblait plutôt à un sapin de Noël. Non. Et ensuite, transparente comme le cristal, une femme apparut… voilée. La Madone sous les escaliers! Là commencèrent les cauchemars. Les feux de l'enfer. Les cris. Les chaînes. Les sanglots. Les démons et Dieu sait quoi d'autre.
Le jour suivant, quand Evelina rentra de son tour à bicyclette, elle fut accueillie par la statuette de la Madone sur la commode devant la maison.
« C'est quoi ce bordel ? »
Ce jour-là, pour la première fois, ils eurent une violente dispute.



