Barış Bıçakçı
Une femme d'un certain âgeLes bus de ligne étaient toujours bondés, et ne ralentissaient même pas. Les chauffeurs levaient juste leurs mains en l’air de façon à ce que les personnes attendant à l’arrêt de bus puissent voir leur geste. Dans les bus, certains passagers étaient même debout sur les marches, adossés aux portes. Les gens, aux arrêts, étaient furieux. Certains se mettaient au milieu de la chaussée, comme s’ils essayaient d’arrêter les véhicules. D’autres montraient du doigt les places vides dans les bus et se plaignaient de ceux qui oubliaient complètement les gens en train d’attendre dès qu’ils avaient réussi à monter dans un bus. D’autres encore injuriaient même le maire.
Un bus finit tout de même par s’arrêter, et ils réussirent à se presser à l’intérieur. Un homme aux cheveux blancs se mit à crier :
« Ça fait une heure qu’on attend ici ! »
On aurait dit qu’il ne s’adressait pas seulement au chauffeur, mais à tout le monde dans le bus. « J’ai cinquante-trois ans. Et franchement, je ne suis plus moi-même ! Tous les matins, mes nerfs sont mis à l’épreuve. Je me dispute avec tout le monde à cause de ces bus. J’ai même crié sur cette dame, là. »
Les gens autour de lui regardèrent tout d’abord le sparadrap sur son front, puis la dame qu’il désignait d’un signe de tête. C’était une femme d’un certain âge, avec de courts cheveux bouclés déjà gris çà et là. Elle serrait un porte-documents sur sa poitrine – avec ce monde, impossible de le tenir par la poignée. Un homme en costume assis à l’avant se leva pour lui offrir sa place. La femme était gênée. Elle n’avait pas remarqué qu’on avait crié sur elle, et dans sa confusion, elle s’assit sur le siège que l’homme lui avait proposé. Puis elle releva la tête et dit « Merci ». Elle installa le porte-documents sur ses genoux et sa jupe bleu marine défraîchie. Elle jeta un regard à la jeune femme à côté d’elle qui était en train de dormir, la tête appuyée contre la vitre. Elle frotta l’une contre l’autre ses mains moites avant de les placer sur le porte-documents.
L’homme aux cheveux blancs s’était calmé et avait commencé à faire part de ses malheurs au chauffeur et aux gens autour de lui. Une fois le bus sur la route d’Istanbul, tout le monde semblait apaisé. Ils roulaient à une vitesse constante, il n’y avait pas d’embouteillages, et à cette heure de la matinée tous appréciaient la vitesse à laquelle avançait le bus. «Vous pensez que c’est le bonheur pour moi ? Je n’ai même pas le temps d’aller aux toilettes », se plaignait le chauffeur. Les gens à l’avant du bus approuvèrent avec toute la sincérité des gens bienveillants.
La femme s’était calmée, elle aussi. Elle étendit ses jambes et s’installa confortablement dans son siège. Un peu plus tard, elle ouvrit son porte-documents et en sortit un livre au milieu d’une liasse de papiers. Elle porta instinctivement la main à sa poitrine. Réalisant que ses lunettes n’étaient pas autour de son cou, elle mis la main dans la poche de devant du porte-documents, les en sortit et les mit sur son nez. Elle ouvrit son livre et choisit une histoire suffisamment brève pour qu’elle puisse la finir pendant le trajet.
Le héros de l’histoire, un jeune homme, était nerveux. Il devait passer le week-end au bord d’un lac, assez loin de la ville, avec un groupe de collègues ; une sortie organisée pour qu’ils apprennent à se connaître, qu’ils créent des liens et améliorent la productivité de l’entreprise. Le jeune homme avait passé la plus grande partie de la journée du samedi à voyager avec des collègues qui devenaient puériles aussitôt qu’ils étaient sortis de leur environnement de travail. Ils ne manquaient pas une occasion de rire, et même s’ils en manquaient une, ils riaient quand même. Ils chantaient, frappaient dans leurs mains, dansaient. Le jeune homme ne participait à aucun de ces jeux. Il semblait porter une lourde charge sur ses épaules. La femme leva les yeux de son livre et regarda autour d’elle. Ils étaient au carrefour Batıkent. Lorsqu’ils arrivèrent à leur auberge, il s’avéra qu’il y avait eu une erreur dans les réservations et qu’il n’y avait pas assez de chambres. Le jeune homme était au bord des larmes. L’impossibilité de pouvoir être seul dans une chambre et la perspective de passer la nuit avec l’un de ses collègues l’avaient complètement exaspéré, lui avaient fichu un coup. Le personnel de l’auberge assura qu’il trouverait une solution avant le dîner. Le groupe n’avait pas perdu sa bonne humeur. Après avoir laissé leurs affaires à l’endroit qu’on leur avait indiqué, ils décidèrent d’aller faire le tour du lac. Le jeune homme marchait derrière le groupe, tout seul. La femme fit un bond en avant lorsque le bus freina sans prévenir. Sans lâcher son livre, elle se retint en appuyant le dos de ses mains contre la barre au-dessus du siège devant elle. Le chauffeur et les passagers à l’avant se mirent à jurer à cause de la voiture qui avait fait une embardée sur la voie du bus. La femme essaya de voir ce qui se passait à l’extérieur, puis se réinstalla sur son siège. Le jeune homme regardait l’apaisant paysage d’automne, mais n’arrivait pas à se détendre. Ils s’assirent sur les bancs de la rive et mangèrent le pain que leur avaient offert les gens de l’auberge. Ils rentrèrent alors que la nuit commençait à tomber. Le problème des chambres n’avait toujours pas été réglé. Finalement, un plan de partage des chambres fut fait, sous la direction de deux collègues qui avaient l’air de vouloir prendre la tête du groupe lors de cette sortie, alors qu’ils n’avaient jamais montré autant de sens de l’initiative au travail. Il y aurait des lits supplémentaires dans certaines des chambres, les couples resteraient ensemble et pour le reste, on partagerait les chambres, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Le hasard et les mathématiques contribuèrent encore à augmenter le mécontentement du jeune homme : la chose s’avérant impossible à régler, il fut décidé qu’une femme d’un certain âge, qui travaillait au standard de l’entreprise, partagerait sa chambre avec le jeune homme. Cette idée repoussante, cette « solution sûre », basée sur l’idée que les jeunes hommes n’importunent pas les femmes laides ou plus âgées, scandalisait le jeune homme. Il allait se lancer dans de grandes déclarations et protester fermement contre leur hypocrisie. La femme regarda par la fenêtre en remarquant que le bus avait ralenti. Ils avaient passé le carrefour Çiftlik et avançaient lentement dans la circulation encombrée en direction du pont Yenimahalle. Après le dîner, lorsque tout le monde monta dans les chambres, le jeune homme s’attarda dans l’entrée pour ne pas mettre la femme mal à l’aise. Puis il frappa à la porte de la chambre et entra. Elle était couchée dans le lit près de la fenêtre, pelotonnée, le dos tourné à la porte. Le jeune homme se coucha sans allumer la lumière, sans même ôter ses vêtements. Sa colère le tenait éveillé. Il se leva et s’approcha du lit de la femme. Il glissa doucement sa main sous la couverture, cherchant à caresser la chair de la femme. La femme leva brutalement les yeux et referma son livre d’un coup sec. Elle ôta ses lunettes et les plaça dans le porte-documents avec son livre.
Elle pensa soudain à réprimander l’homme aux cheveux blancs qui avait dit lui avoir crié dessus. Elle regarda autour d’elle mais ne le vit pas. Elle aperçut l’homme en costume qui lui avait cédé son siège. Elle était furieuse contre lui.
Près du parc Gençlik, le bus tourna en direction de Sıhhiye. La femme sortit à l’arrêt Adliye, comme presque tout le monde. Au moment où elle sortait, une jeune fille apparut à côté d’elle et lui dit « Bonjour, Türkân Hanım ! » Mais avant que la femme puisse se retourner et la regarder, la jeune fille avait sauté sur le trottoir. La femme regarda la jeune fille filer, mais ne put trouver de qui il s’agissait.
La femme se mit en route pour Kızılay. Tout le monde avait l’air de bonne humeur, et plus rapide qu’elle. La ville tout entière était de bonne humeur.
Elle seule avait un affreux sentiment de défaite.



