De vrais livres, de bons livres

De vrais livres, de bons livres
La littérature turque en traduction néerlandaise Par Hanneke van der Heijden Traduit de l'anglais par Stéphanie Lux

Il n’est pas exagéré de dire que pendant des décennies, aux Pays-Bas, on n’a pas considéré la fiction turque comme une forme de littérature, mais simplement comme une source d’ordre anthropologique sur la vie sociale en Turquie. Ce parti pris a inévitablement influencé le choix des livres qui ont été traduits. Aujourd’hui, on a adopté un point de vue plus littéraire sur les œuvres de fiction turques, et même si cela reste un phénomène quelque peu marginal, on dirait que la demande de traductions du turc augmente. Ce qui nous amène à nous poser la question suivante : quels livres faire traduire ?

Même si l’événement est sans doute passé largement inaperçu, c’est en 1937 que l’industrie du livre néerlandaise a publié sa toute première traduction d’un roman turc, Le clown et sa fille (Sinekli Bakkal) de Halide Edip Adıvar. L’édition néerlandaise a paru un an après l’original. En 1938, un second roman a suivi : .Ankara de Yakup Kadri Karaosmanoğlu, autre grand romancier de cette époque. Il ne s’était à nouveau écoulé que quelques années entre la parution des éditions turque et néerlandaise. Mais pour prometteuse qu’ait pu apparaître cette entrée des auteurs turcs sur le marché néerlandais, il s’est ensuite passé trente ans sans qu’aucun texte traduit du turc ne sois publié aux Pays-Bas.

Un intérêt plus substantiel pour la littérature turque a vu le jour dans les années 1960, alors que des immigrés turcs sont venus travailler dans des usines néerlandaises. L’arrivée de ce nouveau groupe d’immigrés, surtout composé de jeunes hommes venant de villages d’Anatolie et de villes de province, a entraîné la publication d’une partie très spécifique de la fiction turque. Durant les quinze premières années, les livres traduits étaient ainsi essentiellement ce qu’on a appelé de la « littérature des migrants » et des livres pour enfants. L’intérêt pour ces deux genres se nourrissait d’une curiosité des traditions et de la vie villageoise des immigrés turcs avant leur arrivée aux Pays-Bas. En même temps, on pensait qu’expliquer le passé des immigrés turcs aux adultes comme aux enfants favoriserait la compréhension et contribuerait à éliminer la discrimination envers ceux qu’on appelait les « travailleurs invités ». Outre l’intérêt suscité par le phénomène de l’immigration, la vie politique mouvementée de la Turquie, avec ses fréquents coups d’État militaires, attirait l’attention de groupes (souvent de gauche) intéressés par une littérature avec un message social fort qui leur donneraient des informations de première main sur la situation politique du pays. La publication d’œuvres de Erdal Öz, Nâzım Hikmet et Duygu Asena devrait être replacée dans ce contexte.

Dans cette perspective, les éditeurs et les lecteurs néerlandais avaient tendance à appréhender la littérature turque d’un point de vue non fictionnel, la considérant comme une source d’informations folkloriques ou politiques plutôt que comme des œuvres de fiction, lui conférant même dans certains cas une mission sociale. Cette approche non littéraire s’est clairement manifestée par la publication de nombreux titres par de petites maisons d’édition non littéraires, ou en dehors du catalogue principal des éditeurs. Certains des romans de Aysel Özakın ont ainsi paru dans une « série contre le racisme » chez Ambo. En outre, les traductions étaient la plupart du temps accompagnées de notes explicatives en fin de volume, contenant des informations sur des thèmes comme la nourriture, les vêtements ou les traditions – et rien sur des aspects importants d’un point de vue littéraire. La signification des noms et des prénoms, par exemple, est claire pour qui connaît la langue turque. Dans une œuvre littéraire, il est donc peu probable qu’ils aient été choisis au hasard, et pourtant, ils n’étaient jamais expliqués dans ces notes. Apparemment, ces listes étaient censées clarifier le cadre non fictionnel du roman.

La nouvelle composition sociale des Pays-Bas, entraînée par l’arrivée de travailleurs turcs, a ainsi favorisé un intérêt pour une littérature orientée sur le plan socio-politique. Cela allait bien avec la longue tradition de littérature « engagée » en Turquie. Depuis l’ère des réformes, les Tanzimat, au XIXème siècle, il existait un important mouvement composé d’écrivains qui adhéraient à l’idée que les auteurs littéraires et les intellectuels en général avaient une responsabilité sociale. En conséquence, la fiction s’insère dans le cadre idéologique de l’auteur. Ce mouvement a eu une influence particulièrement forte sur certaines périodes de l’histoire de la littérature turque : dans les années 1950, par exemple, lorsque l’agitation sociale grandissante a été exprimée dans la littérature, ou dans les années 1970, où la Turquie était au centre de controverses acharnées entre différentes idéologies politiques.

Même si nombre d’auteurs très appréciés sont issus de ce mouvement, il serait faux de réduire la littérature turque à des textes pétris d’idéologie politique, s’intéressant principalement à des problèmes sociaux. Second courant important de la fiction turque : les écrivains modernistes dont le sujet est l’individu, ou qui se penchent sur la problématique et la relation complexe entre l’individu et la vie urbaine, sans se restreindre à un cadre idéologique particulier. Mais en raison de cette préférence initiale des Pays-Bas pour la littérature turque « engagée », le travail des auteurs modernistes est longtemps passé inaperçu.

Le paysage littéraire des années 1980

À partir de la seconde moitié des années 1980, le point de vue néerlandais sur la littérature turque s’est mis à changer. On l’a peu à peu considérée d’un point de vue plus « littéraire », et des maisons d’éditions littéraires de renom ont commencé à publier des titres turcs. De plus, les livres étaient désormais traduits directement, et non à partir de leurs éditions anglaise ou allemande, comme c’était le cas auparavant.

Là encore, ce changement d’orientation a été déterminé à la fois par des facteurs sociaux aux Pays-Bas et des facteurs littéraires en Turquie. Les immigrés turcs n’étaient plus perçus comme des hôtes fraîchement arrivés et qui ne resteraient pas ; on commençait à les voir comme un élément permanent de la société néerlandaise. Des familles entières venant de Turquie pour s’installer dans des villes néerlandaises, l’intérêt pour le passé turc des immigrés a commencé à diminuer. Pendant ce temps, en Turquie, les nouveaux développements politiques ont provoqué un changement radical dans le paysage littéraire. Le coup d’État du 12 septembre 1980 et ses suites ont porté un coup sévère à l’activisme politique, tant dans la société en général que dans le milieu des auteurs littéraires. Un grand nombre d’auteurs ont été jetés en prison, d’autres se sont désormais davantage penchés sur des expériences individuelles que sur des problèmes politiques ou sociaux. Comme nous l’avons vu plus haut, la littérature orientée vers l’individu n’était pas nouvelle en Turquie ; ce changement thématique dans la production littéraire des années 1980 n’a fait que renforcer l’école déjà existante du modernisme.

Ce changement du climat littéraire dans les années 1980 a été encore accentué par la tendance internationale ; le modernisme était en vogue et le postmodernisme gagnait du terrain. La littérature politiquement engagée perdant de sa force, la littérature moderniste est devenue plus visible. Orhan Pamuk, dont le premier roman a été publié en 1982, a été l’un des jeunes auteurs issus de ce mouvement en Turquie, et le premier à faire forte impression sur le plan international. En même temps, il était profondément ancré dans cette tradition, et ses aînés s’appelaient Ahmet Hamdi Tanpınar, Yusuf Atılgan, Bilge Karasu ou Oğuz Atay. Alors qu’Orhan Pamuk est aujourd’hui le seul auteur turc dont l’œuvre entière est disponible en néerlandais, pas un seul titre de ces auteurs n’a encore été traduit.

Poésie

Même si la littérature turque a commencé à avoir un statut plus « littéraire » aux Pays-Bas dans les années 1990, les traductions en néerlandais ne couvrent toujours qu’un faible pourcentage de ce qui a été publié en Turquie. De plus, les titres traduits sont limités, à trois égards. Il n’y a aucune variation dans le choix des auteurs, dans la date de publication de l’œuvre originale ou dans le genre traduit. La plupart des livres traduits sont des romans écrits par un petit groupe de jeunes auteurs contemporains. On ne trouve guère en néerlandais de textes écrits par des auteurs morts depuis longtemps. C’est également vrai pour la poésie, les nouvelles et les pièces de théâtre. Les magazines littéraires, qui peuvent constituer une plate-forme pour des genres autres que le roman, ne sont pas vraiment florissants aux Pays-Bas, et rares sont ceux qui publient des traductions.

La sous-représentation de la poésie turque en traduction est évidente d’un point de vue quantitatif ; se basant sur ce que l’on traduit du turc, un lecteur néerlandais ne peut imaginer qu’on publie chaque année en Turquie un certain nombre de recueils de poésie. En outre, le lecteur néerlandais n’est pas en mesure d’apprécier l’importance et l’influence du genre poétique au sein de la littérature turque. Avec sa longue et riche histoire, la poésie a eu au moins autant d’influence que le genre relativement nouveau du roman. Un certain nombre de mouvements littéraires modernes orientés vers l’individu, comme le surréalisme, le futurisme ou le symbolisme, n’ont guère laissé de traces dans le roman, mais ont influencé la poésie turque. Bien que la plupart de ces mouvements viennent à l’origine de la littérature européenne, avec le temps, les auteurs turcs ont dépassé la simple imitation et ont donné naissance à une authentique poésie turque.

Traduire de la poésie n’est certes pas facile. Mais la sous-représentation de la poésie dans les traductions néerlandaises d’œuvres littéraires turques peut aussi s’expliquer par les préférences des lecteurs néerlandais. Alors qu’en Turquie les amateurs de poésie sont très nombreux, les lecteurs néerlandais préfèrent généralement lire des romans. Ainsi, la présence modeste de la poésie turque aux Pays-Bas reflète la tendance néerlandaise à préférer ce qui est familier (en termes de genre du moins) au lieu de se lancer à la découverte d’une nouvelle littérature pour voir ce qu’elle peut nous offrir et à quel point elle peut être différente du paysage littéraire néerlandais ou européen.

La Turquie en tant que marché culturel Il ne fait aucun doute que le Prix Nobel d’Orhan Pamuk en 2006 a sucité un intérêt pour la littérature turque et a ainsi ouvert de nouvelles voies pour les auteurs venant de Turquie. Néanmoins, la littérature turque ne doit pas uniquement au Prix Nobel sa relative popularité. Les éditeurs néerlandais cherchent à explorer de nouveaux territoires, à contrebalancer l’énorme flux de littérature anglophone auquel le secteur de l’édition a ouvert ses portes. La littérature turque est une candidate appropriée. Avec les négociations sur l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne, le tourisme, et le succès en Europe de la musique turque et des films de réalisateurs comme Fatih Akın et Nuri Bilge Ceylan, la Turquie commence à être mieux connue, et pas seulement pour son folklore, ses traditions « bizarres » et ses plats étranges, mais aussi comme porteuse d’une « culture avec un grand C » (comme on dit). En 2008, la Turquie était l’invité d’honneur de la Foire du Livre de Francfort, et en 2010 Istanbul sera capitale européenne de la culture. En s’intéressant à la culture d’immigration turque, les lecteurs néerlandais pourraient croire que les seules publications turques sont des journaux à sensation et des magazines. Ils ne peuvent absolument pas imaginer la Turquie comme un pays qui a une tradition littéraire, intéressante qui plus est.

De bons livres

Étant donné que l’intérêt pour la littérature turque (même s’il est encore marginal) semble se développer, et au vu des partis pris qui ont influencé ce qui a été traduit jusqu’à présent, il devient urgent de se demander quels livres publier. Comment présenter la littérature d’une autre culture en traduction ? Les livres doivent-ils être représentatifs de la littérature de leur « patrie » pour être traduits ? À présent que la tendance au « folklore » a été largement abandonnée, les éditeurs néerlandais sont tentés de répondre à cette question par un « non » ferme - au moins en termes de promotion. Contrairement à ce qui a cours pour de grands classiques russes comme Guerre et paix, ou des œuvres littéraires venant de cultures totalement inconnues comme l’Islande ou les pays d’Afrique, on a tendance à présenter un roman de Turquie non pas comme un roman turc, mais simplement comme un roman. Si l’on en croit une opinion répandue parmi les éditeurs, ce n’est pas la partie du monde dont vient l’auteur qui doit être mise en avant, mais la qualité de son texte. Les maisons d’édition néerlandaises d’aujourd’hui ne recherchent pas spécialement des livres turcs, ils veulent juste de « bons » livres.

Mais qu’est-ce qu’un « bon livre » ? Il est déjà suffisamment difficile de répondre à cette question quand il s’agit d’un livre écrit dans notre propre contexte culturel. Ce que l’on qualifie de bonne littérature est largement influencé par toute une série de facteurs non textuels, sociologiques et économiques. Lorsqu’il faut choisir des « bons livres » dans un autre pays, une autre culture, une autre tradition littéraire, et écrits dans une autre langue, cette question devient encore plus complexe. Le contexte littéraire et sociologique d’un pays lointain est évidemment bien plus difficile à comprendre. À cela s’ajoute un autre aspect : quelle est la bonne dose de familiarité ou d’étrangeté d’une œuvre littéraire issue d’une autre culture lorsqu’il s’agit de gagner les faveurs des lecteurs néerlandais ? La quête de « bons livres » peut être vue comme une recherche d’ordre esthétique, mais la reconnaissance des lecteurs (et donc le profit économique) est elle aussi importante pour les maisons d’édition.

Par exemple, des livres « importants » sont-ils aussi de « bons livres » - des textes qui ont influencé la production littéraire en Turquie, même s’ils peuvent paraître démodés aux lecteurs néerlandais d’aujourd’hui ? Et qu’en est-il des livres écrits dans un genre ou dans un style avec lequel le lecteur néerlandais n’est pas, ou plus, familier ? Une histoire burlesque avec des personnages simples peut-elle être un « bon livre », susceptible d’être traduit, alors que les lecteurs néerlandais semblent préférer les romans psychologiques ? Ou un roman dont le sens de l’humour fait se tordre de rire les lecteurs turcs mais ne provoque qu’un vague sourire chez les Néerlandais ?

On peut se demander s’il est possible d’apprécier pleinement quelque chose d’absolument étrange. La littérature plus ancienne, en particulier, peut avoir un genre et un style étranges. Peut-être un intérêt pour le folklore ou l’anthropologie indique-t-il qu’on essaie de saisir quelque chose de trop peu familier pour le comprendre ; peut-être faut-il qu’il y ait des indices fmailiers dans un texte pour que nous puissions l’aimer. En Turquie, on explique souvent le succès de Pamuk à l’étranger par son style soi-disant occidental ; on pense que ses lecteurs européens aiment ses romans parce que le style leur est familier. S’il est vrai qu’il faut un certain degré de familiarité pour qu’un livre soit apprécié, les candidats à la traduction ne seront qu’une petite partie de ces « bons livres » - pire : les « mauvais livres » imitant ouvertement les modes occidentales seront jugés plus aptes à être traduits.

D’un autre côté, une trop grande familiarité semble être un désavantage pour les textes écrits à l’étranger. Il y a toujours des éditeurs européens qui refusent de publier des textes existentialistes turcs, comme les romans de Ferit Edgü, « parce que nous avons déjà ça chez nous ». Des auteurs ne vivant pas en Turquie et dont les textes sont situés dans un autre pays peuvent avoir plus de mal à convaincre les éditeurs que leurs collègues qui écrivent sur la Turquie. Ou, comme le souligne Orhan Pamuk dans son recueil d’essais D’autres couleurs, lorsqu’il analyse les attentes cachées de l’Occident face à un auteur non occidental : « [...] ils ont secrètement peur qu’en devenant un écrivain “du monde” qui s’éloigne des traditions de sa propre culture on ne perde son authenticité. Celui qui ressent le plus cette peur est le lecteur qui ouvre un livre pour se plonger dans un pays étranger coupé du reste du monde, qui veut assister aux querelles internes d’un pays comme on observerait une famille voisine se disputer. Lorsqu’un auteur s’adresse à un public qui inclut les lecteurs d’autres cultures parlant d’autres langues, cette vision bizarre n’a plus cours. »

L’influence du traducteur

Ajoutons que le traducteur a lui aussi une petite influence sur le degré d’étrangeté ou de familiarité d’une traduction pour son lectorat. Les listes de notes sur les éléments de « couleur locale » qu’on trouvait dans les traductions du turc parues dans les années 1960, 1970 et 1980 sont un exemple clair de traduction plus étrange que l’original. Se livrer en bas de page à des explications sur chaque plat est un moyen garanti de rendre un texte exotique, comme l’est le fait de traduire littéralement le nom des plats, des animaux de compagnie et des formules de politesse ; à l’inverse, choisir un équivalent dans la langue cible donne au texte une certaine familiarité avec la culture du lecteur de la traduction. Ce sont les préférences du traducteur qui vont décider des stratégies adoptées pour la traduction de ce genre d’éléments culturels et d’autres, moins visibles dans le texte.

Lorsqu’on se penche sur le processus de sélection des œuvres, le rôle des traducteurs du turc est généralement assez limité. Étant donné que la plupart des éditeurs veulent lire un livre eux-mêmes avant de décider de le faire traduire, mais qu’aucun éditeur d’une maison d’édition néerlandaise ne maîtrise le turc, la tâche est ardue pour les traducteurs qui veulent convaincre les éditeurs qu’ils ont un « bon livre » qui n’est disponible ni en anglais, ni en allemand, ni en français. Dans ce contexte, la sélection de textes turcs susceptibles d’êtres traduits en néerlandais est doublement compromise, et elle est presque condamnée à n’être que le sous-ensemble d’un sous-ensemble. Les titres qui paraissent en néerlandais sont généralement une sélection de textes turcs qui ont déjà été traduits en anglais, en allemand ou en français, ce qui ne représente qu’un faible pourcentage des livres parus en Turquie. Dans le secteur néerlandais de l’édition, les titres turcs ne représentent qu’une faible proportion des traductions publiées chaque année. L’intérêt pour la littérature turque a peut-être augmenté depuis les années 1960, mais elle n’occupe toujours qu’une position marginale sur le marché du livre aux Pays-Bas.

De nouvelles tendances ?

La préférence initiale des Néerlandais pour une littérature plus « engagée », conséquence de l’immigration, est maintenant équilibrée par la traduction d’auteurs turcs (post)modernistes. Mais comme nous l’avons déjà dit, seul un petit nombre d’auteurs ont été traduits en néerlandais. De plus, les inquiétudes des maisons d’édition en matière d’activités promotionnelles ont fait que ce sont presque exclusivement des titres récents qui ont été traduits. On ne trouve guère d’œuvres plus anciennes en néerlandais. Et les préférences du lectorat néerlandais (et donc des éditeurs) se portent toujours sur les romans davantage que sur d’autres genres, poésie, nouvelles mais aussi non fiction (littéraire).

Cela prive inévitablement le lectorat néerlandais de certaines œuvres littéraires. Mais même lorsqu’on choisit un auteur pour qu’il soit traduit, le processus de sélection détermine l’opinion qu’en aura le lecteur néerlandais. Cette idée peut être illustrée par l’histoire de la traduction en néerlandais de deux auteurs turcs : Nâzım Hikmet et Orhan Pamuk.

Nâzım Hikmet est l’un des auteurs les plus connus en Turquie et son œuvre est importante et variée : poèmes, pièces de théâtre, romans. Au début des années 1980, une institution culturelle, une organisation politique et une petite maison d’édition ont publié chacune un recueil de ses poèmes en néerlandais. Le premier livre publié était intitulé Turkse strijdliederen (« Chansons turques militantes »). Quelques années après, ces trois publications ont été suivies de deux recueils de contes. Il a fallu attendre la seconde moitié des années 1990 pour que soient traduites ses œuvres majeures (parues, pour deux d’entre elles, dans une grande maison d’édition) : Mensenlandschappen (Memleketimden İnsan Manzaraları ; Paysages humains de mon pays), Het epos van sjeik Bedreddin (Şeyh Bedrettin Destanı; L’épopée du Cheikh Bedreddin) et son roman De romantici (Yaşamak güzel şey be kardeşim; Les romantiques). Jusqu’alors, de nombreux lecteurs aux Pays-Bas ne connaissaient Nâzım Hikmet que pour ses livres pour enfants. De la même manière, traduire toute l’œuvre d’un auteur important, mais pas les textes des écrivains qui l’ont influencé (comme c’est le cas pour Orhan Pamuk) empêche toute appréciation des mérites littéraires de l’auteur en question, en l’absence du contexte culturel dans lequel il s’inscrit.

Récemment, le succès des romans d’Orhan Pamuk et la réputation grandissante de la littérature et de la culture turques en général, ainsi que la volonté des éditeurs de faire de nouvelles découvertes, ont entraîné un intérêt plus « littéraire » pour la littérature turque. De plus, plusieurs traductions publiées ces dernières années, et quelques projets à venir, équilibrent modestement les partis pris actuels et contribuent ainsi à la variété des œuvres traduites du turc. Une vaste anthologie de nouvelles turques publiée il y a trois ans, et une anthologie de poésie turque à paraître chez le même éditeur devraient aider à combattre le préjugé contre ces genres. Le roman Aşk-ı Memnu (« Amour interdit »), écrit en 1900 par Halid Ziya Uşaklıgilet et publié aux Pays-Bas l’été dernier, ainsi que la publication prévue d’œuvres de Tanpınar (1901-1962) et Oğuz Atay (1934-1977) remettent en question cette préférence pour les jeunes auteurs et font augmenter le nombre d’auteurs traduits. Espérons que les éditeurs néerlandais vont continuer à varier les titres turcs publiés en traduction, et que ces livres ne connaîtront pas le même sort que les romans d’Adıvar et Karaosmanoğlu.







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